Les deux vieilles Uruguayennes, fardées comme des putas de Montevideo, se mirent à glousser derrière lui. Une trainée sombre s’élevait au nord de Monte Sant’Angelo. Sonia s’approcha de lui, rajusta sa visière en plastique fumé et fronça les sourcils en apercevant sa tasse encore pleine.
— Vous devez vous humidifier, signore !
— M’hydrater, Soniatella. M’hydrater, répéta-t-il en plissant les yeux, le regard fixé sur l’horizon.
Le vent apportait une odeur de méchoui qui le fit saliver. Des civils innocents. On se laissait aller.
— Señor Addie ! Señor Addie !
Il se retourna, et caressa sa moustache en soupirant. Eva adorait ça. Les Uruguayennes se pâmaient. La guerre, ça les mettait dans tous leurs états. Lui, depuis Bergen, ça ne l’amusait plus tellement. Le ciel norvégien était d’un bleu gris ce jour-là - bleu gris, comme ses yeux…
Il se réveilla avec peine. Des cris résonnaient tout autour de lui. Quelqu’un percuta sa chaise. Il tomba au sol, perdit sa casquette. Le tournoi de bingo mettait certes toujours les résidents dans un état d’excitation extrême ; mais tout de même…
Un pied chaussé d’une Mittelgard en plastique ignifugé lui écrasa l’avant-bras. Il laissa échapper un gémissement, voulut se relever, mais replongea bien vite : le tac-tac-tac familier des mitrailleuses succédait aux cris. Puis ce fut le silence, net.
Il n’osait plus bouger. Des bottes claquèrent sur la terrasse de béton. Son cœur se serra dans sa vieille poitrine. Puis il reconnut le martèlement régulier, apaisant. Une ombre le recouvrit. Il leva la tête et distingua, à contre-jour, la silhouette martiale d’un Sektorwolfe.
— Relevez-le.
Ah, le doux accent de la Rhénanie inférieure, avec ses voyelles mâchées - lourd comme un Apfelstrudel trop chargé. Deux soldats l’empoignèrent par les aisselles et le redressèrent avec un vigoureux respect.
Il jaugea son libérateur. L’homme, mal rasé, les traits tirés, avait un faux air de Goebbels. Son plastron indiquait : « SW-EB Kraftwerk ».
— Vous avez mis du temps à me retrouver. Panne d’instinct Evaldique ?
— Mein Führer. Vous ne vouliez pas être « retrouvé ».
Il hocha la tête, songeant à Eva. Que devenait-elle ? De nouveaux cris s’élevèrent derrière l’hospice. Kraftwerk se retourna, le protégeant de son corps.
Une boule de flammes se précipitait sur eux. Les Wolfen qui les entouraient poussèrent les tables en fer blanc renversées, et ouvrirent le feu. La masse ralentit puis s’effondra. Ils s’approchèrent avec prudence, la taquinant du bout de leurs Koldenferbers.
— C’est Durkhreich, Herr Sektorwolfe !
— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Adolf.
Kraftwerk avait perdu toute contenance. Il se retourna vers le Führer, la lippe tremblante.
— Il nous a suivis… J’aurais dû m’en douter… nous l’avons mené directement ici…
Adolf s’apprêtait à rétorquer, sans chercher à cacher son ironie, qu’un bon braunien ne devait, ne pouvait ressentir la peur ; mais un souffle chaud lui balaya le visage, l’obligeant à fermer les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, Kraftwerk, transformé en torche humaine, se précipitait jusqu’au rebord de la terrasse. Le Sektorwolfe bascula vers la forêt en contrebas. Les autres Wolfen, en feu eux aussi, se roulaient par terre en hurlant, englués dans un liquide noir ; les rares soldats qui tenaient encore debout essayaient de fuir, trébuchant contre les chaises.
À travers l’air saturé de chairs en combustion, une ombre massive avançait vers lui, sans se presser. Elle écrasait sous ses pieds les nazis crépitants. Le monstre, large comme un camion, faisait bien deux fois sa taille ; il s’arrêta devant le Führer. Il était vêtu, nota Adolf, d’un patchwork de peaux carbonisées, clouées à même la sienne. Des tatouages runiques et des insignes SS mêlés à l’épiderme apparaissaient encore sur certaines surfaces. Il soupira.
— Mourir brûlé par un Überuntermensch… Donnerwetter, quelle farce grotesque. Je préférerais encore être pendu par un inverti. Quel est ton nom, Damné ?
L’autre s’abaissa. Son visage, craquelé comme le reste de son corps, disparaissait derrière un foulard rouge. Le Führer, moustache ferme, soutenait son regard. Deux yeux scintillaient là, au soleil pouilleux, tels des diamants polis par les vents du désert.
D’une voix crépitante, dans laquelle, avec l’haleine du désespoir, roulaient les gémissements de ses Âmes, le Damné souffla :
— [On m’appelle Mad Saxe].
***
Le deal était clair. Collaborer - quelle ironie - ou mourir. Bien sûr, il y avait une troisième voie. Il y avait toujours une troisième voie.
Alors que le soleil se couchait sur les plaines de l’Evaldie orientale, ils fonçaient le long des routes cabossées menant à Zwickau. Un immense drapeau représentant la fourche d’Eva, qui claquait dans le vent sec, les accueillit à quelques kilomètres de la ville. Ils garèrent la Pigarelle à côté d’une stèle en béton, isolée en pleine pampa, qui marquait « le triomphe de la volonté des Servantes, le 12 juin 1961 ». Une croix gammée, taguée avec maladresse, recouvrait l’inscription. Le vieillard l’observa longuement, en hochant la tête, un sourire vague flottant sur son visage.
Mad Saxe, lui, consultait un plan de la ville, daté d’avant-stabilisation, en très mauvais état. Il l’avait étalée sur le capot rose de la voiture et tâchait de l’empêcher de s’envoler.
— Et si je refuse ? J’ai beau les haïr, je ne suis pas un traître à ma propre race. Contrairement aux tiens.
Le vent qui lui soufflait dans le dos apporta la réponse de Mad Saxe - pourtant situé devant lui.
— [Je te brûle].
Adolf haussa les épaules.
— Tu répètes ça depuis le début. Mais la vérité, c’est que même les Damnés ont perdu le feu originel. Tes ancêtres m’auraient « brûlé » sans hésiter. Vous devez être tombés bien bas…
L’Überuntermensch restait concentré sur sa carte. Attitude typique de sa race. Adolf décida d’adopter une autre tactique.
— Qu’est-ce qui me dit que tu ne me brûleras pas malgré tout, une fois que je les aurais retournés ? Et que vous ne me remplacerez pas par quelque… Doppelgänger, ou que sais-je.
Mad Saxe releva enfin la tête, et fixa ses diamants sur le Führer. Ils rougeoyaient dans le soleil couchant.
— [Notre parole].
Le sens de l’honneur des Grands Esprits. Il devait leur reconnaitre ça. Joseph, Heinrich… Les visages de ses propres traitres lui revenaient en mémoire. Il observa le Damné avec attention.
— Combien d’Âmes portes-tu ?
Mad Saxe retourna la carte. Adolf jeta un œil à la voiture. Il suffirait de sauter dans la décapotable, tourner la clé, enclencher la marche arrière… Il laissa échapper un nouveau soupir. Le temps qu’il ouvre la portière, son nouvel « ami » aurait l’aurait déjà rattrapé et transformé en méchoui.
— Qui te dit que je vais accepter, et que je ne préfère pas brûler maintenant, ici ou en enfer - si tant est qu’il y ait une différence ?
Mad Saxe jeta la carte, et pointa Adolf du doigt.
— [Tu n’as aucune idée de ce qu’est l’enfer].
Ils ne se parlèrent plus jusqu’à l’approche de la ville. Mad Saxe avait décidé de laisser la Pigarelle dans un fourré. Ils approchèrent à pied du Sektorgymnasium, en veillant à rester dans la pénombre. Des centaines de chauffeurs, appuyés sur leurs WV Triumphwagen, fumaient tout en discutant. Adolf tendit l’oreille. Leurs accents corrompus l’agaçaient moins que la platitude de leurs paroles. Ces hommes dépravés ne parlaient que de cinéma et de femmes, dans des termes dignes du kindergarten. Il voulut s’en ouvrir à Mad Saxe, qui lui tendit un masque.
— C’est une blague ?
Il s’agissait d’un faciès du Führer, dans ses années de gloire. Le Damné enfilait le sien, qui suffisait à peine à recouvrir son large visage. Adolf l’imita à contrecœur. Ils s’avancèrent vers l’entrée, que surveillaient deux jeunes Wolfen tout juste pubères.
— Nom, prénom, demanda Ryerson, un grand maigrichon au visage constellé de taches de rousseur.
— Sektor, ajouta le second, Stoltz, d’aspect plus méridional.
Le Führer leur serra la main, ravi.
— Hitler, Adolf. IIIe Reich.
Les deux jeunes échangèrent un regard. Stoltz fit mine de saisir l’appareil de téléphonie portable qui ronronnait à côté d’eux. Mad Saxe posa sa grosse patte sur son bras.
— [Comment oses-tu ? Il s’agit du Sektorwolfe Kraftwerk qui rentre juste de sa Purge en Italie].
L’enfant le fixait, la bouche à demi ouverte, un sourcil froncé. Il décida, après quelques instants, que cela n’était pas important, et fit signe à Ryerson. Celui-ci frappa contre la porte blindée, qui, après une série de couinements, pivota, révélant un profond couloir sombre. Mad Saxe s’y engagea le premier. Adolf marqua un arrêt devant Ryerson, observa son uniforme, impeccable, et lui caressa le menton.
— Bon, bon petit. Continue. Les Evaldiques ont ton cœur, mais elles n’auront jamais ton esprit, hein ?
***
Ils se faufilèrent jusqu’aux premiers rangs de l’arène. Au centre du Sektorgymnasium s’élevait une tribune haute d’au moins deux mètres, couronnée à son sommet d’un pupitre, au-dessus duquel flottaient quatre drapeaux brauniens.
Les Sektorwolfen les plus importants - ce qui se faisait de mieux parmi les membres du Bau - remplissaient les rangs. Adolf reconnut le Steppenwolf, maître de la Sibérie. Le « Prokonsul » d’Arabie avait lui aussi fait le déplacement. La plupart des dignitaires portaient le grand costume : plume et broche Evaldique, trench pourpre et gants de cuir. Adolf ne put s’empêcher de ressentir une bouffée de nostalgie. Les travées bruissaient de courtoisies piquantes, de grivoiseries brauniennes de comptoir.
L’Adagietto de la 5e de Mahler enflait, puissant et serein. L’assemblée fit silence. Adolf se bouchait les oreilles. Douze petits Jungwolfe encagoulés vinrent allumer les torches tout autour de l’arène. Un administrateur, pâle et dégarni, grimpa jusqu’au pupitre. Il essuya ses lunettes, puis annonça :
— Notre Oberwölfin ne pourra hélas pas assister au Bau de ce soir.
Un murmure de déception parcourut la salle. Le Prokonsul, rabattant son écharpe brodée, fit mine de s’en aller ; son adjutant le retint. Des clameurs de dépit s’élevaient du côté des Servantes de Latinie, là où la dévotion à Eva confinait depuis toujours à l’hystérie. Une fois le silence revenu, le dégarni annonça :
— Pour se faire pardonner, la Mère-Louve vous offre un sacrifice de jeunes youpins.
Aussitôt, des cris de joie retentirent. Le Steppenwolf lui-même applaudissait. Adolf sentait l’euphorie le gagner malgré lui. À sa gauche, Mad Saxe restait immobile derrière son masque « Reichstag 1939 ».
— Au fait, murmura le Führer en se penchant vers le Damné. Pourquoi « Saxe » ? Tu es « né » ici ?
Les spectateurs trépignaient. Les petits juifs, vêtus de robes blanches, firent enfin leur entrée. Leurs cous et leurs poignets se trouvaient emprisonnés dans des carcans de bois cerclés de fer, montés sur roues, que les Jungwolfe, à peine plus âgés, disposèrent en silence sur la scène. Adolf se frottait les paumes.
— [Je ne suis né nulle part. Je suis mort partout].
Un homme bedonnant et torse nu, qui maniait un grand sabre ottoman, bondit sur l’estrade. Le Moloch-Bey lança son arme en l’air : elle tournoya, renvoyant l’éclat des flammes. Il la rattrapa et, sans quitter le public du regard, trancha la main d’un jeune juif, qui se mit à hurler. La foule rugit de plaisir. Adolf donna un coup de coude à Mad Saxe.
— C’est Oggy. Le plus grand des découpeurs, formé par l’Oberwölfin en personne. Allez, profite du spectacle, amuse-toi un peu. Oups. Pardon.
Les yeux-diamants du Damné ne reflétaient rien, malgré les torches qui les entouraient, qu’une nuit sans fond.
Sur scène, Oggy poursuivait sa pantomime : il découpait ses pauvres victimes, l’air de rien, multipliant les grimaces à l’adresse du public ravi. Tantôt, il posait sa main - ou celle d’un des jeunes juifs - devant sa bouche, embarrassé ; d’autres fois, il adressait des clins d’œil entendus à l’assistance. Oui, songea Adolf, c’était vraiment du très, très bon divertissement. Eva, il devait le reconnaitre, ne se moquait pas d’eux.
Il ne restait, hélas, déjà plus qu’un enfant, âgé d’une douzaine d’années. Oggy lui avait tranché une oreille. Il demandait au public, à grand renfort de mimes, s’il devait le décapiter, à présent, ou bien continuer à le découper en petits morceaux. Les avis étaient partagés, nota Adolf. Une échauffourée animait l’arène, en face d’eux. Les Servantes voulaient faire durer le plaisir.
— Et toi, Mad, qu’en penses-tu ?
Le Damné s’était redressé. Il tremblait de tous ses membres.
— Rassieds-toi ! souffla Adolf. Tu vas faire échouer ton propre plan, imbécile !
Les regards convergeaient vers eux. Oggy lui-même s’interrompit. Il fixait Mad, la tête penchée sur le côté. On pouvait entendre le petit juif renifler.
— [ARRÊTE. TOUT DE SUITE].
Oggy posa son doigt sur sa bouche, comme s’il avait été surpris en train de se tripoter. Puis il effectua un petit saut de cabri, et abaissa dans le même mouvement le sabre derrière son dos, tranchant net le cou de l’enfant. Aussitôt, Mad Saxe rugit. Adolf, perdu pour perdu, se leva à son tour et ôta son masque.
— C’est moi ! Je suis de retour !
Mais personne ne l’écoutait. Mad Saxe avait arraché lui aussi son masque, et son bandeau : sa gueule n’était qu’un immense trou, pareil à l’orifice d’un mortier. Un rot puissant, assourdissant, en sortit, suivi d’un geyser de goudron enflammé.
La colonne de mélasse emporta Oggy. Les Sektorwolfen, d’abord stupéfaits, dégainèrent leurs armes. Adolf fila ventre à terre vers l’estrade. Il escalada l’échelle.
— Ah… tu voulais que je cause… que je les embrouille… tu vas voir, marmonnait-il.
Arrivé en haut, à bout de souffle, il trouva, caché derrière le pupitre, le petit chauve qui tremblait de tous ses membres. En apercevant Adolf, il écarquilla les yeux, et, hésitant, tendit le bras gauche.
— Heil… Hitler…
Adolf l’attrapa par le col, et l’envoya valser au bas du podium. Puis il se redressa et empoigna le micro.
Face à lui, en contrebas, s’étalait une scène de chaos total. Mad Saxe crachait son goudron-feu sur les Sektorwolfen qui tentaient de l’esquiver. D’autres se roulaient au sol, essayant en vain de se débarrasser du bitume brûlant, ou refroidissaient déjà, immobiles, transformés en blocs compacts. Mad Saxe, insensible aux tirs, avançait lentement en dégorgeant ses Âmes.
— Voulez-vous reprendre ce qui vous a été volé ?
Tout stoppa d’un seul coup. Détonations, courses, chutes, même les cris de douleur. Mad Saxe tomba à genoux, groggy. Le geyser de feu diminuait. Adolf sourit. Il n’avait pas perdu la main.
— Voulez-vous redevenir ce que vous étiez …
Le Damné se mit à gémir.
— … ou préférez-vous ramper… comme eux ?
Les Sektorwolfen s’approchaient de Mad Saxe, à présent roulé en boule dans les travées. Certains s’aventurèrent à effleurer sa peau craquelée, encore fumante.
— Golem. Golem, répétait le Steppenwolf dans son allemand rudimentaire.
— Enfoiré d’Überuntermensch, grogna Adolf au micro. Alors. C’est qui le boss ? Votre pauvre Oberwölfin, incapable de vous protéger, ou votre bon vieux Führer, sur qui vous pouvez toujours compter ?
Les bras, un à un, se tendaient devant lui.
***
La tapisserie se décolle depuis le plafond, laissant à nu le mur strié de moisissures. Elle représente des colonnes de roses sépia enroulées sur elles-mêmes. Un peu plus loin, plic plic ploc, l’eau tombe dans un seau qui déborde. Il reste en contemplation. La façon dont les gouttes pénètrent la surface, la déforme. L’onde qui flue puis reflue - et le calme à nouveau. Jusqu’au prochain impact. Leur voisin, Herrmann, possède un transistor, dont il a poussé le volume à fond.
À travers le mur, il peut entendre le Führer, exalté :
— Je vous le dis : le rat ne porte pas de signe distinctif. Il sourit. Il acquiesce. Il attend.
L’onde se trouble : on frappe à la porte. Des coups lourds, empressés. Sa mère relève les yeux. Son père attrape son vieux Mauser, leur ordonne de se réfugier au fond de la pièce. Les coups redoublent, les voix rauques retentissent et se mêlent aux échos de la TSF.
— Alors, regardez autour de vous. Regardez votre voisin. Observez bien celui qui ne parle pas. Celui qui détourne le regard.
Sa mère lui saisit le bras. Il parvient à se retourner, et aperçoit les gonds qui cèdent, emportant avec eux des morceaux de plâtre. Les hommes au brassard rouge sont là. Ils envahissent la pièce.
Elle les prie d’épargner son fils, fait barrage de son corps. Elle, oui, ils peuvent faire d’elle ce qu’ils veulent.
Il recule au fond de l’appartement, se plaque contre la cloison. Il reconnait des visages. Certains de ces hommes viennent de Dresde. Ils s’arrêtaient prendre le café ici, autrefois.
Deux d’entre eux s’occupent de son père. Ils le désarment, le frappent ; l’insultent et lui arrachent sa chemise. Ils le poussent contre la commode. Sa tête heurte le rebord ; il glisse le long du mur, et y laisse une trace de sang, comme un coup de pinceau maladroit.
Les autres ont allongé sa mère sur la table, déchirent sa robe. Herrmann monte le volume.
— Regardez autour de vous. Ils prétendent être de notre sang, de notre sol. Faire partie de nos vies. Ce qui affaiblit… doit être piétiné, enterré avec les déchets. C’est notre patrie, notre race, notre sang, notre sol !
Il aperçoit, entre deux hommes qui se bousculent pour prendre leur tour, le regard de sa mère. Vide, perdu. Égaré à jamais dans un monde qu’il ne verra jamais, qu’il n’aura pas le droit de rejoindre - non. Son père, à côté de lui, pousse un râle.
Des mains le saisissent, le soulèvent. Il reçoit un violent coup sur la tempe.
Lorsqu’il rouvre les yeux, les corps de ses parents reposent à côté du sien. D’autres voisins sont eux aussi allongés là. Il reconnait monsieur Adler, les époux Klein. Certains sont vêtus de leurs tenues de nuit. On les a couchés, alignés, dans une tranchée, creusée à même le trottoir. Il reconnait sa rue. Plusieurs bons citoyens de Dresde observent la scène depuis leurs fenêtres. Quatre jeunes hommes en chemise brune approchent. Ils portent sur leurs épaules une marmite remplie d’un liquide noir bouillonnant, dont s’échappent des fumerolles.
Il essaie de se relever, parvient à gémir. Quelqu’un crie qu’un des enfants est encore conscient. Les SA ne bronchent pas ; ils commencent à verser le bitume dans la tranchée. Ils avancent avec précaution, le visage fermé.
Le goudron enrobe le corps de madame Rosenfeld, puis ses parents. Il glisse sur son bras. L’enveloppe, comme une couverture de feu, le pénètre, le consume. Jusqu’à la moelle. Il essaie à nouveau de hurler : la mélasse remplit sa gorge, scelle son cri, le fige en lui.
Déjà, on le piétine. On le tasse, on l’oublie.
***
— … et nous achèverons le dernier acte de la lamentable parodie braunienne. Nous redonnerons sa noblesse à notre œuvre, si injustement dépravée. Nous retrouverons ce qui faisait le sel de notre ambition millénaire : la pureté de notre sang. Il est temps de mettre fin à cette parenthèse ridicule que… qui…
Adolf fronça les sourcils. Devant lui, au pied de la tribune, un nouveau mouvement de foule animait les Sektorwolfen. Le Damné recommençait à frémir. Du goudron fumant dégoulinait de ses craquelures et de ses plaies.
— Il ne m’entend plus ! s’écria Adolf. Achevez-le !
Mais des décennies d’indolence ne pouvaient s’effacer d’un claquement de doigts. Le Steppenwolf écarta les bras, invitant ses adjutants à reculer. Hitler s’époumonait en vain :
— De l’eau ! Balancez-lui de l’eau ! Revenez, bande de lâches !
Saisi d’une violente convulsion, Mad Saxe se redressa. Son cri figea les brauniens. Chacun d’entre eux entendait la plainte d’une de ses victimes. Le Damné se tordit vers l’arrière. Il ouvrit la bouche en direction du plafond de l’arène.
Le goudron ardent jaillit à nouveau - par chaque fissure, chaque craquelure. Un déluge de feu et de mélasse, projeté dans toutes les directions en gerbes surpuissantes, qui emportaient les Sektorwolfen, les plaquaient contre les murs comme de vulgaires moucherons. L’un des jets pulvérisa la tribune.
Le débit augmentait. L’intérieur du Sektorgymansium n’était déjà plus qu’un immense four mal récuré, aux parois tapissées de bitume et de brauniens. Les flammes dévoraient tout ce qu’elles pouvaient dévorer, l’asphalte mêlait vêtements et chairs. Les derniers survivants se bousculaient dans leur tentative désespérée d’accéder à la sortie du bâtiment, déjà à moitié obturée par le goudron.
Mad Saxe revoyait les gouttes d’eau. Elles tombaient à l’envers, remontant vers le plafond. Le sourire de sa mère, son père penché sur son boulier. Herrmann, derrière le mur, insultait les juifs, haussant la voix pour qu’ils l’entendent bien.
Tout le mal, toute la souffrance, toutes les âmes. Enfin libres, après si longtemps…
***
Foutue Eva. Qu’elle soit maudite, pour avoir purgé sa belle machine. L’avoir transformée en défilé d’imbéciles superficiels et hystériques, avide de violence bouffonne. Corruption, le monde n’était que corruption : comment avait-il pu croire , encore une fois, qu’il pourrait y changer quelque chose ?
Adolf serra les dents et agrippa un tibia recouvert de goudron. Il se hissa à l’extérieur, trainant ses jambes derrière lui, et se laissa glisser le long du monticule fumant. À mi-pente, un corps stoppa sa chute. Il reconnut Ryerson.
L’enfant se trouvait bloqué dans le bitume jusqu’au torse. Il adressait des regards implorants au Führer, qui se mit à lui caresser les cheveux.
— Mon pauvre… Mein Kleiner…
Foutus dégénérés de la Nouvelle Alliance. Eux aussi : comment pouvaient-ils se montrer si stupides ? De quoi avaient-ils tellement peur… À moins que…
Ryerson s’agita. De petites bulles noires éclataient aux commissures de ses lèvres.
— E… Ev… Eva…
Adolf le fixa, furieux. Il lui attrapa la nuque et la mâchoire, imprima un mouvement de torsion brutal. Après le craquement, il le relâcha : le menton de Ryerson retomba contre son torse.
Cette folle d’Eva. Encore et toujours elle. Diablesse machiavélique. Une fois encore, elle s’était joué de lui. Le Damné n’était que l’instrument de sa « Purge », et lui, pauvre Adolf, un simple détonateur.
Il tendit l’oreille.
Une silhouette dégringola à côté de lui, terminant sa chute un peu plus bas le long de la pente de goudron. L’homme, maigrelet, se releva en titubant. Par quelque miracle, aucune goutte de bitume ne le recouvrait. Adolf siffla dans sa direction.
— Hé, l’ami. J’aurais bien besoin d’aide par ici.
L’autre ne se retournait pas. Le Führer jeta un coup d’œil à ses propres jambes. Deux gros blocs sombres qui pesaient une tonne. La douleur commençait tout juste à parvenir jusqu’à son vieux cerveau. Il s’entendit chevroter.
— Je t’en supplie…
L’homme continuait à fixer l’obscurité brumeuse du Sektor. Adolf frissonna.
— … pitié…
L’autre sursauta. Il se retourna enfin. Adolf reconnut l’éclat des diamants. Il gémit, et se laissa retomber contre le corps de Ryerson.
Les images, dans sa tête et devant ses yeux, se mélangeaient. Le doux soleil des Pouilles lui manquait. Il aurait tout donné pour se retrouver sur la terrasse, avec son plaid, à distraire ces vieilles putas uruguayennes.
Lorsqu’il leva le regard, Mad Saxe s’éloignait dans la nuit teutonne.
Adolf essaya de se redresser… il réalisa qu’il était à présent soudé à la croûte de goudron expulsée du Sektorgymnasium, comme feu son petit camarade Ryerson. La chaleur avait fait fondre ce qui restait de ses jambes. Il retint un hoquet de dépit. Respirer devenait difficile.
Le Führer ferma les yeux. Il repensait au Reich de mille ans, à un repas avec Eva au balcon de la Kehlsteinhaus. Au loin, la Salzach prenait la teinte du ciel. Bleu gris.
Le sirocco soufflait entre les arbres de la Foresta Umbra.Le nom lui rappelait d’heureux souvenirs. Il porta le caffè d’orzo tiédi à ses lèvres, les y trempa avec prudence. À son âge, un peu trop de chaud, un peu trop de froid…
Au loin, une explosion retentit.
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J'ai fait au moins 5 ans d'allemand à l'école et j'ai tout oublié aussi puisqu'un mot sur 3 est un mot allemand dans ce texte, je ne sais pas si j'en ai capté toute la subtilité.
C'est je trouve très bien écrit, cependant il y a plein de trucs que j'ai pas compris. Pourquoi utiliser un gollem aryen alors que le golem est un mythe juif ? Pourquoi utiliser le goudron plutôt que le feu ? Et pourquoi pas les plumes avec le goudron ? C'est le bitume avec une plume (Booba) dans le cul (lapinchien) ou quoi ? Mais ce sont probablement des impasses de ma part.
L'annihilation physique et morale d'un Adolf Hitler sénile et de ses nouveaux partisans grotesques est bien trouvée, probablement que cette thématique à déjà été abordée dans d'autres livres mais perso, j'en connais pas. Le nazisme y est présenté comme une farce grotesque, une immense foire à la saucisse mélangée à la fête de la bière où Patrick Sébastien ferait tourner des serviettes (je n'ai pas lu ça mais ça m'y a fait drôlement penser : je genre de fête où il y a des urinoires juste en dessous des zincs et la tireuse à bière)
Et sinon, je suis très con, mais le braunisme, je connais pas, c'est lié à Eva Braun ? Aux rasoirs Braun ? Aux brownies ?
J'ai bien aimé le coté cheap de la fête probablement pour montrer que le néo-fascisme n'est qu'une contrefaçon low-cost ?
L'allusion au bingo m'a fait mourir de rire, on voit bien que le fanatisme nazi n'est qu'une occupation pour vieillards s'ennuyant entre deux dialyses. Un peu comme sur le groupe privé EHPAD de la Zone sur Facebook.
Y avait un coté déconne cartoonesque que j'ai bien aprécié aussi d'ailleurs on voit bien dans les vieilles archives qu'Hitler était plus proche d'un diable de Tazmanie que d'un politicien lambda donc en pleine sénilité je le vois bien faire des saltos dans son slip en slowmotion.
Grosso modo pour moi, un excellent texte de Saint-Con mais vraiment pas le meilleur de Nino St Félix.
En effet, c'est pas clair, le Golem n'est pas aryen : son corps est fait de bouts de nazis, mais ce sont des âmes de victimes qui sont à l'intérieur. C'était clair pour moi mais à la relecture, je comprends qu'il puisse y avoir confusion.
Le Braunisme n'existe pas, sauf dans cette réalité parallèle. C'est une sorte de nazisme new-look, c'est-à-dire que dans ce nazisme-là, la violence physique est surtout devenue un spectacle, le culte de la personnalité perdure, mais les relations ne sont pas tant de domination/manipulation paternaliste classique (façon Hitler) mais plus de culpabilisation/flatterie (la "Braun touch, plus subtile). Enfin je le développerais dans d'autres textes (ou pas).
Quant au goudron... C'est lié a l'origine de Mad Saxe, petit garçon enterré vivant sous une route. Le Goudron comme matière primaire (primale ?), brulante et inflamable (enfin il me semble, je suis pas expert), pour montrer aussi d'ou (re)viennent le héros et ses âmes.
Et l'image de ton golem, c'est une de tes illustrations ? Elle est vraiment bien. Tout du moins parce que tu viens donner la définition du kébab.
oui, c'est de moi, un peu à la rache, avec expérimentation (de mémoire, y'a du feutre à alcool, des pastels secs, un peu de fusain, et de l'encre de chine). Donc finalement en effet c'est pas loin du kebab, d'un point de vue matériel en tous cas !
Il va falloir du très lourd pour sortir ce texte du top 3
CMB sur un balance Roberval.
A mon sens, c'est le meilleur texte que j'ai lu de Nino Saint-Félix parce que j'aime l'inventivité dont il y fait preuve, comme dans tous ses textes, et qu'en plus dans celui-ci il y a un travail sur le style et la construction que je trouve plus abouti que dans d'autres. Tout y est, c'est à la fois totalement tordu et parfaitement maîtrisé.
Texte puissant bourré d'idées. Quelques unes mériteraient un développement comme le braunisme. Bref, sans doute un peu trop court, ou alors trop généreux pour le format. Je pourrais facilement l'imaginer en feuilleton.
Merci, c'est l'idée, enfin même plutôt en BD, le jour ou je saurais dessiner un peu mieux, qui sait
Ce texte a une qualité indéniable : il ne doute absolument jamais de son propre génie.
Chaque phrase semble écrite avec cette petite voix en fond sonore : “attention, moment fort”. Et effectivement, il y en a. Des moments forts. Beaucoup.
Et pourtant, ce n’est pas un problème de niveau. L’auteur sait écrire. Il sait produire des images efficaces, parfois très bonnes. Le goudron, la chair, la matière qui englue — on est servis. C’est visuel, c’est sale, ça fonctionne. Mais visiblement, il ne fait pas confiance. Alors il en remet. Encore. Et encore. Une image, puis une autre, puis une métaphore bonus, puis un petit commentaire pour être sûr qu’on ait bien compris qu’il se passe quelque chose d’horrible.
Mad Saxe, par exemple. Excellente idée. Une créature faite de mémoire, de souffrance, de morts accumulées. Sur le papier, c’est puissant. Et quand le texte le laisse respirer deux secondes — miracle — ça marche. Il est inquiétant, presque digne. Mais ça ne dure jamais. Très vite, il faut expliquer, souligner, charger, recharger, jusqu’à ce que la créature devienne un panneau lumineux clignotant : “SYMBOLIQUE ICI”. Subtilité niveau gyrophare.
Même combat avec Hitler. Le personnage n’a pas besoin d’aide pour être odieux. Il est livré clé en main. Mais non, il faut en rajouter. De l’ironie appuyée, du cynisme bien visible, des petites répliques bien senties, au cas où quelqu’un, quelque part, aurait raté le fait que ce type n’est pas fréquentable. Merci, on avait capté dès le début.
Ce qui frappe surtout, c’est cette incapacité à lâcher prise. C’est un peu comme quelqu’un qui te raconte une histoire en te donnant des coups de coude toutes les trois secondes : “t’as vu ? t’as vu ? là c’est fort hein ?”
Et c’est là que ça devient franchement frustrant : parce que quand l’auteur se tait — par accident, probablement — le texte devient bon. Vraiment bon. Une phrase simple, sèche, sans effet… et tout à coup, ça percute. Pas besoin d’artifice. Pas besoin de surenchère. Juste écrire, et laisser faire.
Alors le conseil serait simple — et visiblement très difficile à appliquer :
s’effacer.
Pas disparaître. Pas s’auto-censurer. Juste arrêter de monter sur scène à chaque phrase pour vérifier qu’on applaudit bien.
Merci pour ce retour.
J’ai justement essayé de faire attention à cet aspect, mais je vois bien ce que tu veux dire : il y a sans doute un problème de dosage. À certains endroits j’appuie trop, à d’autres pas assez, et ça crée sans doute cet effet de surcharge.
Ça reste malgré tout un texte écrit assez “à chaud” — un peu comme un jet de goudron, même si une fois n'est pas coutume, je l’ai relu ensuite !
Sur le fond, j’assume aussi un choix : je suis allé vers quelque chose de Pulp (genre que j'affectionne) plutôt que véritablement underground. Donc avec des codes assez appuyés, notamment l'hyper-caractérisation des personnages, les effets visibles, la surenchère, une symbolique pas toujours subtile. C’est volontaire (en partie).
Mais clairement pas au point que tu décris, et si ça donne cette impression globale, c’est qu’il y a un véritable problème d’équilibre dans mon écriture.
D’autant plus que c’est exactement le type de défaut que je peux moi-même reprocher à d’autres textes; mais bon, le truc des cordonniers...
Tu sais bien que je grossis un peu le trait...
oui tout comme tu sais que je suis maso !
Bon n'empèche que du coup je me suis lancé dans l'écriture d'un petit pulp a partir de cette histoire débile, qui me fait bien marrer.
Le seul souci, c'est que Hitler prend toute la lumière. J'sais pas si c'est un truc subconscient ou quoi...
c'es donc une réussite, puisque ce n'est plus l'auteur qui prend la place :)
Cette capacité à développer un univers sans passer cinq paragraphes a poser des éléments contextuels pour tout justifier est vraiment un super super-pouvoir.
Par contre, je trouve le plan machiavélique d'Eva Braun pour purger ses cadres vraiment, mais alors vraiment foireux quand on y réfléchit. Ça se tient de manière "tarantinesque" on va dire. Mais ouais, la logique narrative est bien malmenée.
ui j'avoue que l'idée était de faire "pulp" plus que "underground", et que dans mon imaginaire (sans doute à tort d'ailleurs) le pulp s'affranchit pas mal des logiques narratives, et en fait même s'amuse a les distordre ; mais là j'ai pas été assez loin dans l'absurdité. L'idée étant grosso modo qu'elle a calculé que le golem viendrait et qu'il péterais un boulon et tuerait tous les cadres, lui évitant de faire le taff et lui donnant un bon prétexte pour relancer la guerre. Plan aussi machiavélique que capilotracté