10h15, les paysages exotiques défilent à travers la fenêtre du train pour Lorient dans lequel il est assis. Une place de seconde classe dans un carré occupé par trois autres passagers ayant la tête tournée vers les paysages exotiques défilant à travers la fenêtre du train pour Lorient dans lequel ils sont assis. Il est 10h38 quand Héraklès Navet décide d’aller aux toilettes pour se vider le poireau. Il tente de se frayer un passage ; l’homme à côté de lui ne pense même pas à rabattre sa tablette et à se lever. 10h42 Héraklès Navet parvient à s’extraire du carré et se dirige droit devant lui car il est dans le couloir du wagon et ne peut donc faire autrement. Il aurait préféré zigzaguer pour donner libre cours à son esprit pratique mais tortueux, tant pis. 10h45, le voilà devant la porte des WC qui sont occupés, il doit attendre. 10h50, il attend encore. 10h59, il attend toujours mais cette fois-ci en trépignant. Il place alors son oreille contre la porte. Il entend un plic ploc et c’est tout. Pas de bruit de chasse d’eau, aucun son de robinet ouvert pour se laver les mains. 11h15, il entend un autre plic ploc. « C’est vraiment étonnant », observe-t-il dans son for intérieur en se frottant la moustache. Il décide de frapper trois coups quand une femme au cul carnassier ouvre la porte et sort en courant. « Tiens donc ?! Pas de bruit de chasse d’eau et pourtant la cuvette est intacte », opine-t-il en caressant sa moustache. « Nom d’un petit bonhomme de bois »
11h36, quand Héraklès Navet rejoint sa place, il constate que les passagers du carré sont endormis. En fait, tout le wagon dort. Lui aussi souhaite se reposer avant la fin du trajet. Pour s’assoupir en ayant l’esprit détendu, il repense à sa dernière enquête : un sombre accident suicidaire déguisé en meurtre. La victime songeait à danser sur le Nil quand, en dansant dans son bain, elle avait décidé de réparer le plafonnier. « Barracudaaaaa » fut son dernier mot. Une « mort sur le Nil » foudroyante que le public avait cru suspecte jusqu’à ce qu’Héraklès Navet fasse part de ses brillantes conclusions au policier en charge de l’enquête, l’inspecteur Tricard, également proxénète et dealer. Non, ce ne pouvait pas être un meurtre en l’absence de preuve dans ce sens et étant donné le QI peu élevé de la victime, en outre maniaque, la thèse de l'accident tenait. Pas vraiment convaincu par les arguments du détective, l’inspecteur Tricard avait décidé de mettre sur papier 5 hypothèses, à savoir : 1/ le meurtre sous hypnose, déguisé en accident ; 2/ le suicide sous la déprime du Vittel menthe, déguisé en accident ; 3/ l’accident de circulation routière déguisé en court-circuit ; 4/ l’assassinat organisé par un homme au complet marron qui était en fait Charlotte Corday et 5/ l’accident suicidaire déguisé en meurtre. Après tirage au sort en présence d’un huissier, c’est finalement la thèse d’Héraklès Navet qui s’était imposée au sein du commissariat puis dans la presse.
Soudainement, à 12h18, Héraklès Navet sort de sa torpeur. Comment a-t-il pu s’adonner à la rêverie et à l’auto-flatterie, en trouvant repos, alors que la situation dans le train n’est pas du tout anodine ?! Comment un wagon entier peut-il dormir ? Et pourquoi l’homme assis à côté de lui, qui ne respire pas, a une grosse tache de sang sur son pullover jaune moutarde tandis que les deux autres occupants du carré, Mademoiselle Pervenche et Docteur Olive, ont respectivement un couteau et une paire de ciseaux plantés dans la tête ? Stupéfait et comprenant désormais pourquoi son voisin ne s’était pas levé pour le laisser aller aux toilettes, Héraklès Navet décide de retourner sur la scène du « plic ploc ». Il est 12h22. « Nom d’une pipe » s’exclame-t-il. Il entend à nouveau « plic ploc » derrière la porte. « Sortez immédiatement, vous êtes cerné ! » ordonne-t-il. « Je peux faire venir un négociateur et vous faire livrer une pizza » ajoute-t-il en pensant amadouer le meurtrier. « Ouvrez ou je vous arrête ! ». Hors de lui, sentant la tension monter, Héraklès Navet tape contre la porte et s’agite de tout son corps désormais en sueur. 12h42, à force de secousses, la porte des toilettes s’ouvre. Elle n’était a priori pas fermée à clé et, d’ailleurs, les WC sont vides. Héraklès Navet constate que le robinet goutte. Après vérification, il en déduit que c’est une fuite d'eau qu’il décide de réparer sur le champ. Il est alors 13h01. Mais qui pouvait bien se trouver à l’intérieur des toilettes tout à l’heure ? Il repense au cul diabolique de la femme qui semblait fuir quelque chose, puis il se lance à sa poursuite en déambulant dans le train.
14h48, à bout de souffle, Héraklès Navet arrête sa course ou plutôt ses allers et retours dans les couloirs des wagons car il a trouvé la suspecte. Elle est morte, elle aussi, un chandelier ensanglanté gît à ses pieds. « C'est un rendez-vous avec la mort » songe le détective encore haletant. Plus tard, il constate que le train n’a fait aucun arrêt depuis son départ de Paris alors que ce n’est pas un direct. Tâtant sa poche pour trouver sa montre à gousset achetée à Bruxelles dans une galerie d’antiquaires escrocs, il n’y trouve que son étui à cigarettes acheté à Londres dans une galerie d’antiquaires escrocs. Il en conclut qu'on lui a volé sa montre certainement pour faire diversion. Il se dit aussi que le train aurait dû être arrivé à destination. En effet, vu la position du soleil par rapport à la ligne horizontale du paysage désormais désertique, il suppose qu’il est environ 17h. Or, le train aurait dû atteindre Lorient à 13h15. Quand le célèbre détective trouve le conducteur du train pour l’interroger en tant que témoin sonore voire oculaire, il découvre une hache sur le sol ; la tête scalpée du conducteur repose sur le tableau de commandes ; près de lui se trouve un chapeau criblé de balles et des cheveux. Gardant son flegme qui le caractérise si bien, Héraklès Navet prend la direction du wagon bar saloon pour prendre un thé. Lorsqu’il arrive « nom de nom ?! » Pas de thé mais un bain de sang, un cheval étalé sur le flanc et des plumes partout ; certains cadavres agonisants gesticulent encore.
Héraklès Navet imagine sauter par la fenêtre pour échapper à ce train infernal lorsque, soudainement, à exactement 19h08, il s’aperçoit que ses mains sont ensanglantées et que son costume en tweed est couvert de morceaux de chairs et de viscères. « Nom de bleu ! Et si c’était moi l’assassin ? » s’oblige-t-il à penser, guidé par sa logique infaillible. C’est alors que les passagers du train se redressent, avançant vers lui les bras tendus, le regard vague. Le détective décèle leur hostilité à leur gémissements et grognements. Par les fenêtres du train, il voit des voitures de police surgir à tout va en faisant clignoter les gyrophares et pétarader les sirènes. « Saperlipopette, les évènements m’échappent » Héraklès Navet suppose que le train a été ensorcelé, il agirait sous la gouverne d’une force démoniaque. Il décide de tenter d’exorciser les cadavres devenus des assaillants hurlant « baise-nous » et pissant par terre. Il est 20h quand la pleine lune devient visible. Désormais à quatre pattes pour se dissimuler, Héraklès Navet tombe nez-à-nez sur un caniche, seul autre passager encore en vie. C’est alors le drame de trop. La bestiole sort deux crocs et s’enrage, manquant de peu d’attraper le soulier verni du détective qui n’a d’autre choix que de sauter du train. Quand l’inspecteur Tricard fait crisser les roues de sa voiture de police, en s’approchant du fugitif rescapé, ce dernier n'est pas mécontent de retrouver une vieille connaissance. « Eh bien mon cher, il va encore falloir tirer au sort »
Méthodologie de l’enquête et reconstitution des faits : après consultation de plusieurs experts, à savoir un médecin-légiste, un spécialiste du Cluedo, un exorciseur et un plombier, plusieurs hypothèses ont été émises par Héraklès Navet et l’inspecteur Tricard qui ont pu confronter leurs arguments. A la suite du tirage au sort en présence d’un huissier, c’est encore le détective qui a fait prospérer la force de son raisonnement implacable. L’absence de cadavres, d’armes et de scène de crime mais, par contre, les nombreux témoins interrogés, ont permis de démêler la mystérieuse énigme et de la mettre en lumière devant toute une assemblée convoquée à cet effet : passionné par les pratiques chamaniques permettant de dépasser les illusions du monde sensible, il avait forcé sur les infusions de psychotropes avant de prendre le train. Il avait bousculé ses voisins en se levant toutes les cinq minutes pour aller aux toilettes ; il avait proféré des « barracuda mort sur le Nil » pendant son léger sommeil, sous le regard médusé des passagers ; il avait aussi cassé la porte et le robinet des WC ; il avait ensuite poursuivi une femme en criant « au cul, au cul » puis assommé le conducteur du train par ses multiples secouements ; il avait foncé dans le wagon bar en hurlant « vade retro les zombies » ; il avait enfin donné des coups de pieds à un caniche en le traitant de « putain de loup garou » avant de sauter par la fenêtre du train, prenant un agriculteur en tracteur pour l’inspecteur Tricard. De son côté, ayant accepté les conditions du tirage au sort, le policier a renoncé à la thèse des faux témoins - louches - et du train fantôme.
LA ZONE -
Héraklès Navet jouit d’une grande notoriété dans toute l’Europe. Il est considéré comme le meilleur détective de son temps, doté d’un esprit affuté et d’une élégance remarquable bien qu’un tantinet étriquée. Aucune énigme ne lui échappe au grand désarroi de son ami et rival, l’Inspecteur Tricard. Tout les sépare, tant physiquement que psychologiquement et, pourtant, le sort les réunit à chaque fois. = ajouter un commentaire =
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= commentaires =
Absurde à souhait, autant intrigue que humour.
Du grand Art avec un grand "B".
Du très bon Navet : on en redemande, on ne peut s'en lasser (mais on peut s'enlacer).