LA ZONE -

"C'est chaud, et ça colle à la peau"

Le 14/04/2026
par Cuddle
[illustration] Géorgie (États-Unis)

Il est là.
Le centre de la honte.
Ne détournez pas les yeux.
Regardez…
Regardez ce que vous avez engendré.
Social Circle

Je ne suis qu’une ombre. Une ombre incendiaire qui marche sans bruit le long des routes secondaires.

Située dans les comtés de Walton et de Newton, à environ 80 kilomètres à l’est d’Atlanta, je chemine le long de cette charmante ville qu’est Social Circle. 5000 âmes. Je les compte. Je les observe. Ils vivent bien. Ils saluent. Ils votent aussi. Mais aujourd’hui, ils regrettent…

C’est trop tard maintenant.

Le bitume coupe la ville en deux comme une cicatrice nette. Les façades colorées défilent devant moi. Un café. Deux shérifs. Des pick-up stationnés devant une épicerie. Des drapeaux américains. C’est une small town. Ici, tout le monde se connaît. On s’entraide. On se rassure. Et pourtant…

Il faut aller plus loin pour comprendre, sortir de Social Circle pour mieux voir. Au-delà des champs, les habitations disparaissent. Là, à quelques kilomètres du centre, un monstre d’acier se dessine, recouvre la campagne d’une surface grise.

Un hangar colossal s’étend sur 500 mètres de long. Il dévore les couleurs d’un paysage bucolique. Vorace.
L’entrepôt industriel n’a quasiment pas de fenêtres. Pas de douches, pas de toilettes.

C’est une boîte noire.


Le ventre

Le centre de détention est le lieu de l’innommable.
On y a déporté des êtres humains. Les prétextes sont obscurs.
Innombrables, ils sont parqués ici comme des animaux.

Liam a 5 ans. Il rentrait de l’école avec son père, Adrian Conejo, lorsqu’il a été arrêté par ICE. Sac à dos Spiderman sur le dos, bonnet bleu lapin sur les oreilles, il a peur.

Il n’y a rien dans le ventre de la bête. Des châlits en bois superposés. Pas de matelas. Pas de draps. Pas de couvertures. La situation ne va pas durer. Et pourtant…

La foule se masse. Des jeunes. Des vieux.
On parle. On pleure. On attend.
Les jours passent.

On s’agite à l’intérieur. Certains essaient de sortir, de s’échapper de l’enfer. Un homme prend son courage à deux mains : « On ne peut pas rester ici dans ces conditions ! », clame-t-il. « Laissez-nous partir ! ».
ICE n’est qu’une silhouette marbrée de vert et de brun. Il se tourne vers l’agitateur, le menace de son arme. « J’suis américain ! J’ai des droits ! » beugle l’autre. Le casque d’acier frappe d’un coup de crosse. L’homme tombe. Souffle coupé.
Un vieillard s’interpose, gueule sa colère : « Vous êtes malade ! ».
ICE brandit son arme.
C’en est trop.
Il tire. Ça claque. Le coup résonne dans le hangar. La foule sursaute, tétanisée. Puis, c’est la panique. On hurle.
Un coup. Deux coups. Trois coups.
Les corps tombent.
Une nappe de froid recouvre le hangar.
Le calme revient.


Lente agonie

Les jours passent.
On souffre de rester debout, de ne rien faire.
On souffre de la soif. Les lèvres se fendent.
La faim devient lancinante. C’est une lassitude qui tranche dans la chair, aiguise les nerfs, les tend jusqu’à les faire éclater, jusqu’à devenir apathique…
Les paroles se sont tues. Ne reste que le silence, assourdissant, et le chuintement des corps qu’on traîne sur le sol.
Au fond du hangar, on a dégagé un espace. On y dépose des sacs de chairs. On évite de les regarder. Un bonnet bleu disparaît sous une pile de cadavres.
Les journées interminables se suivent et se ressemblent.
De l’extérieur, on ne voit rien.
À l’intérieur, on meurt.


L’Homme Orange

L’Homme Orange vient visiter l’entrepôt. Il arrive entouré de ses conseillers. Costume sombre, cravate ajustée deux fois avant d’entrer. Il écoute les rapports. Hoche la tête. Son sourire éventre sa face colorée, mais lorsqu’il entre dans le hangar son visage se pâme d’une grimace de répulsion.
Les prisonniers ne sont que des os que le monstre d’acier a dévorés. On les a oubliés ici. Ils ne sont jamais repartis « chez eux », dans un là-bas fantasmé. On les a juste laissés là, faute de moyens.
Accaparé par les bavures de sa police anti-immigration, l’Homme Orange a dû gérer la crise.

Écœuré par l’odeur immonde qui flotte dans l’air, il se couvre le nez. Les morts déambulent, hagards, amorphes, les yeux livides. L’Homme Orange les regarde. Un instant. Il ne peut les laisser sortir. Sa côte de popularité est déjà en berne.
Il demande combien cela coûterait de régler le problème. On lui répond.
Il donne l’ordre. Il faut liquider le centre.


Ça colle…

On rassemble les squelettes dans le fond de l’entrepôt, près de la montagne grotesque.
ICE forme une ligne meurtrière.

Je me dois d’agir.
J’incarne la Justice.
J’incarne la Vengeance.

Les casques d’acier tirent. Une gerbe d’étincelles. Un nuage de poussière.

Les projectiles fusent, se muent en bombes incendiaires. Des soleils flottent dans le ciel. Quelques secondes, tout au plus. Une beauté obscène. Les flammes rougeoient sur les faces lunaires, frappées par une expression d’étonnement fugace.

Puis, l’instinct de survie prend le dessus. Les visages se contorsionnent. Les bouches se tordent, hurlent leur détresse.
Les boules pâteuses s’écrasent sur les corps. L’essence gélifiée brûle les tissus, ronge la chair jusqu’aux os. L’air devient sirupeux, épais. C’est chaud, et ça colle à la peau.

Les torches humaines dansent au rythme des flammes. Chorégraphie absurde. Bande-son dissonante.

L’Homme Orange tente de fuir. Ses conseillers hurlent, mais leurs voix se noient dans le rugissement des flammes.

Je verrouille les portes.
La Justice est impartiale.

Agglutinés devant la sortie, ICE se referme autour de lui. Paniqués par la vague de feu, les soldats tirent. Encore et encore. Les charges enflammées se ventousent au plafond, ruissellent le long des murs, éclaboussent le sol.

Le métal se gondole. Le hangar ploie sous ma puissance dévastatrice.

Le feu rampe, sature l’air d’une odeur toxique. Ça brûle. Ça brûle la gorge. La fumée noire n’est qu’une tornade d’aiguilles qui arrachent les yeux de ceux qui veulent voir. Voir les grappes de feu qui se jettent sur ICE, sur l’Homme Orange…

Ça brûle. Longtemps.

Jusqu’à ce que les combustibles deviennent cendres. Jusqu’à ce que le feu meure dans un silence de plomb.

Demain, à Social Circle, on votera encore.
Personne ne regardera vers l’est, là où la fumée s’élève et disparaît dans le ciel.


= commentaires =

Lapinchien

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Pute : 384
à mort
    le 14/04/2026 à 12:25:43
Comme on m'accuse de flooder les commentaires alors qu'en réalité je prends juste le temps de considérer et m'intéresser aux textes, leurs auteurs et leur bibliographie zonarde ou pas puis de déployer un argumentaire qui ait un minimum de gueule, car les gens et l'humanisme sont au cœur de toutes mes préoccupations. Je ferais donc bref comme l'exige le respect de la qualité du traitement d'information humaine ne s'inscrivant pas dans une logique productiviste et m'inscrivant dans ma contemporanéité :

Bravo ! Pouce bleu ! Youpi ! Génial ! 10/10 ! gommette verte ! *emoji coeur* *emoji smiley* *emoji couilles de pangolin*
Lapinchien

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Pute : 384
à mort
    le 14/04/2026 à 12:36:44
Mais dans un souci de dialogue et compromis, j'ajouterais :

L'exécution par le feu de Donald Trump étant mon fantasme absolu, forcément ce texte lucide où il est érigé en figure de con néo-nazi me touche en plein cœur par l'approche de Cuddle que je trouve bien meilleure dans la nouvelle que dans le genre Fantasy et à laquelle j'espère qu'elle se consacrera à plein temps un jour.

L'allégorie de la déportation et des camps est génialement trouvée dans ce contexte qui est loin d'être un détournement du devoir de mémoire mais un gros warning rouge à nos contemporains.

Le récit propose une critique virulente de la déshumanisation des migrants et de la cruauté des politiques migratoires radicales incarnées par ICE. La justice incendiaire est jubilatoire quand elle frappe l'oppresseur orange (et je ne parle pas de Casimir) et ses complices et constitue une catharsis antifasciste remarquable mettant en évidence la nécessité d'une riposte face à l'infestation de punaises de lit brunes du monde entier.
Nino St Félix

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Pute : 209
    le 14/04/2026 à 12:49:52
C'est très bien écrit et j'apprécie le fait que le texte évite les centrismes (ego et franco notamment). Et aussi le scripto-egocentrisme (le fait de se regarder écrire).

Même si, petit bémol, a la première lecture (je tenterais une seconde fois) j'ai pas trop compris la scène d'action/cramage, qui fait quoi. Fait exprès je suppose. Bref j'y reviendrais plus tard.
    le 14/04/2026 à 14:19:44
L'internement des migrants dans des camps, aux Etats-Unis et ailleurs, en attendant leur déportation dans leur pays d'origine réel ou supposé, ne relève malheureusement pas de l'allégorie. En juillet 2025, des ONG ont réclamé la fermeture d'un camp de migrants géré par le gouvernement de la Floride. Les détenus y étaient entassés dans des cages, au milieu de leurs matières fécales.

En France, en janvier 2026, la défenseure des droits alertait l'opinion publique sur les violences policières dans les centres de rétention administrative, nom officiel des prisons pour migrants.

La déshumanisation est bien en marche.
Édition par le commentateur : 2026-04-14 14:23:29

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