LA ZONE -
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MONSIEUR DEMI-MOLLE

Le 13/06/2026
par Cécile Récapé
[illustration] Portrait d'un homme qui désire sans jamais assumer.
Un homme sans histoire.
Un mari fidèle.
Un père exemplaire.
Mais derrière cette façade : un vrai trouble.
L’incapacité chronique à bander… en présence de son propre désir.
Monsieur Demi-Molle n’est pas impuissant.
Non.
Il est légèrement, subtilement, pathétiquement érigé.

- J’ai une demi-molle.
Il me l’avait dit avec une fierté sincère. Entre deux portes.
Comme un gamin qui croit nager alors qu’il a encore pied.

Monsieur Demi-Molle.
Il m’avoue presque ses sentiments.
Me frôle. Me parle d’ambiguïté.
Me déshabille du regard. Me désire.
Mais jamais jusqu’au bout.
Toujours en équilibre sur la ligne floue entre l’envie et la peur,
entre le fantasme et la fuite, entre le désir et… son alliance.

Oui, Monsieur Demi-Molle est marié.
Il ne trompe pas.
Non.
Il flirte juste intensément.

Il m’écrit tous les soirs. Tard.
Toujours tard.
Quand tout le monde dort et que sa conscience baisse la garde.

Ses messages sont pleins.
D’envie.
De sous-entendus.
De projections.

Il imagine tout.
Sauf passer à l’acte.

Un soir, pourtant, il propose.
Un verre.
Rien de plus.

- Juste te voir.

Évidemment.
Juste.

Je dis oui.
Par curiosité.
Par ennui.
Par lucidité aussi.

Je sais déjà.
Mais j’y vais quand même.

Il passe me chercher en voiture.
Musique à fond.
- Tu aimes ? C’est la playlist de ma femme.

Au rétroviseur, un truc pend.
Une petite tong en plastique.
Ça balance.
Ça fait plouc.

Il s’approche.
Trop.

- J’adore ton parfum.
Son nez dans mon cou.
Déjà.

Bar paumé. Quartier excentré.
Peu fréquenté. Carrelage glacé.

Il parle beaucoup.
Trop. Chantonne. Faux.
Il joue au gentleman. Tire ma chaise. Trop vite.
Ses mains bougent mais ne se posent jamais.
Ses yeux accrochent puis fuient.

Il me raconte sa vie.
Les massages qu’il fait si bien à sa femme.
Ses ados. Qu’il déteste.
Sa calvitie.
Son poste qu’il croit important.
Ses collègues.
Ses frustrations.

Tout.
Sauf ce qu’il veut vraiment.

J’ai envie de partir. Déjà.
Mais c’est sa voiture.
Enfin… Celle de sa femme.

J’attends.
Qu’il parle de nous.
Qu’il me dise qui je suis pour lui.

À un moment, le silence tombe.
Enfin.
Il me regarde.
Longtemps.
Puis :
- J’ai peur que tu me plaises trop.

Voilà.
On y est.
La phrase parfaite.
Le résumé de lui-même.

Je souris.
Doucement.

- Non.

Il fronce les sourcils.
- Non quoi ?

- T’as pas peur que je te plaise trop. T’as peur de toi.

Silence. Il recule sa chaise. Elle crisse sur le carrelage.
Joues rouges. Sourcils froncés. Mâchoire contractée.
Sa pomme d’Adam monte et descend.

Il me regarde encore comme si j’étais celle qui déborde.
Celle qui veut trop.
Alors que depuis le début,
Il joue.

J’ai mal au ventre.
Ma bière est pleine.
Depuis le début.

Je continue.
- Tu veux ressentir sans assumer. Désirer sans agir. Frôler sans tomber. Attiser sans te sentir happé.

Je me penche un peu vers lui.
- Tu veux une vie parallèle… mais en mode avion. De l’excitation à ramener à la maison.

Sur sa paupière, une veine bleue palpite froidement.

Il crie presque :
- Tu comprends pas, c’est compliqué… Je ne te ferai pas ce que tu ne voudrais pas qu’une femme fasse à ton homme !

Sa voix monte. Il me regarde comme si j’étais folle.

- Mais qu’est-ce que tu veux à la fin ?

Il ne rit pas.
Moi si.
Enfin.

Je me lève.
Cette fois, vraiment.

Il rentre chez lui.
Il embrasse sa femme.
Il ouvre son téléphone.
Et il pense à moi.

À moitié.

= commentaires =

Nino St Félix

Pute : 100
    le 13/06/2026 à 10:51:16
Je suis fort partagé. J'aime le thème et l'idée, même s'il n'y a pas en soi une profonde originalité, l'angle est assez aigu. Il y a un écho thématique avec le texte d'il y a quelques jours "scènes de la vie conjugale". D'ailleurs le type, même si son attitude est différente, me parait répondre au même archétype, l'homme amoral et légèrement manipulateur, qui répond a ses désirs et les maquille en bienveillance. Qui, accessoirement, existe ici par eux, ou leur absence. Il est déja, ontologiquement, en mode avion.

Mais ce n'est qu'une réflexion, je suis trop fatigué pour discuter des archétypes masculins et féminins sur la Zone ou ailleurs. Et puis de toutes façons Patriiiiiiick a plié le game pour de bon #tousdesporcs.

Donc, je préfère me concentrer sur le plaisir de lecture, et en l'occurence, le style-rythme. Et là...
Bon, je ne dis rien, j'ai trop eu l'occasion d'en parler ailleurs. Barthes (Roland, mais peut être Yann aussi) doit se réjouir dans sa tombe, on y est presque : le degré zéro de l'écriture... Sauf que non. on est sur un signifiant qui pense évacuer le signifié en se limitant, s'assèchant. Se faisant, il se conforme, il suit l'esprit du temps, et se charge de ses significations. Mais quelles sont elles ? J'en sais rien, je dirais seulement : de quoi le Linkestyle est il le nom ?
Nino St Félix

Pute : 100
    le 13/06/2026 à 11:37:54
Bon, on pourrait aussi dire "de quoi Bruel est-il le nom". Mais quand je parle de significations "a leur corps défendants", ma simili-théorie c'est que, en fait, en voulant expurger, aller "à l'os", et en même temps captiver le lecteur avec ce rythme binaire (1-2-2-1) on s'expose au danger donc, de voir son texte chargé malgré lui d'un signifiant autre, ce que j'appelle "l'esprit du temps" de manière totalement abusive, mais qui rejoint quand même une certaine manière de s'exprimer, adaptée aux power-point, solution narrative agile, scalable et orientée utilisateur grâce à son architecture textuelle disruptive, répondant aux enjeux contemporains de communication cross-canal.

En résumé, en voulant faire trop propre, on uniformise tellement que ces textes tombent... dans cet espèce de flux mainstream ou ils perdent toute accroche. [si tu es complotiste, ne lit pas la suite]J'ai vu un reportage hier ou le docteur expliquait qu'a force de manger des trucs trop mous (dans la grande distribution), nos machoires s'affaiblissent et nos bouches deviennent plus petites (CMB). J'ai l'impression que c'est le même "risque" (je mets de guillemets : c'est peut être pas tellement un risque, j'en sais rien) avec cette façon d'écrire. Si on réduit le texte a une tranche de pain de mie Jacquet, ou même a un Dragibus, il risque d'être aussi vite consommé qu'oublié (ou l'inverse, plutôt). Je n'ai pas de formule magique mais c'est mon sentiment, et donc c'est d'autant plus triste qu'il y a souvent de bonnes idées.
Nino St Félix

Pute : 100
    le 13/06/2026 à 12:16:28
Ptain je me relis et j'ai l'impression d'être méchant avec le texte. Ce qui n'est pas mon intention. Dans ce style, on a vu bien pire, au moins les personnages ont une "existence" a défaut d'avoir beaucoup de chair. Et comme je disait on touche a un universel, pas la demi molle (quoique) mais la fuite, les fuites, mises en scène ici. Car la narratrice, derrière le scalpel évoqué en présentation, souffre aussi, et elle répond a une fuite... par une fuite.
Lapinchien

Pute : 100
à mort
    le 13/06/2026 à 17:27:04
J’ai l’impression d’un déjà-lu. Ce texte n’a pas été publié avant ?
Lapinchien

Pute : 100
à mort
    le 13/06/2026 à 17:33:28
Ou peut être est-ce une réminiscence d’un vieux court de chimie car comme tout le monde sait une demie mole est la quantité de matière équivalant à celle d'un système contenant autant d'entités élémentaires qu'il y a d'atomes dans 6g de carbone 12 ?
Lapinchien

Pute : 100
à mort
    le 13/06/2026 à 17:41:05
Et la fameuse demie mole d’Avogadro dite demie constante d’Avogadro correspondant au nombre de particules qui se trouvent dans une demie mole, soit 3,011×10puissance23
Lapinchien

Pute : 100
à mort
    le 13/06/2026 à 17:45:32
Et si on débatait de la demie mouille de Marie Curie et qu’on estimait son taux de cyprine radioactive ?
Lapinchien

Pute : 100
à mort
    le 13/06/2026 à 17:50:40
Putain, je crois que je peux me lancer, là, tout de suite dans l'écriture d’un spectacle entier de stand up pour Mac Lesggy où pour des raisons évidentes de notoriété je serais le ghostwriter d’Alexandre Astier.
Castor tillon

Pute : 11
    le 14/06/2026 à 18:14:50
Le positif, c'est que ce type a probablement une demi-dure.
C-dessous l'image très rare de deux demi-môles :
https://nsm09.casimages.com/img/2026/06/14//26061406404114328918767505.jpg
Nino St Félix

Pute : 100
    le 14/06/2026 à 18:48:07
Tu m'as fait ma journée, merci !
Castor tillon

Pute : 11
    le 14/06/2026 à 18:59:37
L'urbanité du castor n'est pas une légende.

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