LA ZONE -

Le cauchemar d'Asstomouth (reboot)

Le 28/06/2026
par Nino St Félix
[illustration] La légende dit qu’il y a très longtemps,
peut-être plus de vingt ans,
il y eut une autrice sur la Zone.

On dit que son texte disparut au fond d’Internet,
où, années après années, il moisit dans la solitude
et se décomposa peu à peu.

Et l’on dit que, lorsque la merde remonterait enfin,
elle rapporterait des morceaux de ce texte,
et que s’apelerio
« Le cauchemar d’Asstomouth ».


Main courante

     Qu’est-ce qu’il avait, Frimousse ? Comme s’il reluquait pas son cul depuis qu’il avait commencé à l’entrainer. Laura n’en revenait pas. Merde, un titre de championne départementale, si on fêtait pas ça, on fêterait jamais rien ! Et ces conneries, comme quoi il avait l’âge d’être son père.
     Elle shoota dans une poubelle en plastoc. Il devait faire trois degrés, mais elle restait en short, encore excitée. En trois rounds, affaire torchée. 1 : observation. 2 : diversion. Et 3 : destruction. La petite rentrait chez elle avec une tronche de canette de coca compactée. Beau, et propre : signé, Laura Kraft.
     Championne. Du. Berry. 2004. De. Kickboxing. Se répétait-elle en frappant dans la gouttière.
     — Vous allez prendre froid, commenta le gendarme qui la surveillait.
     Elle souffla sur une mèche rousse qui lui retombait sur le nez, et fixa l’entrejambe du fonctionnaire en se mordant la lèvre.
     — Une idée pour me réchauffer, officier ?
     l'Adjudant Moreau, bien que gay comme un pinson, ferait l'affaire. Ce ne serait pas pire que Frimousse, ce foutu moine trappiste. Le capitaine moustachu passa le képi par la porte battante.
     — Madame Kraft. Veuillez me suivre.
     Il baissa les yeux vers ses genoux bleuis.
     — Vous devriez vous habiller. Vous allez prendre froid.

     Dans le couloir flottait un délicat mélange d’effluves - chaussettes, déodorant et urine. Elle croisa Frimousse, escorté par une femme gendarme métisse, qui mesurait deux têtes de plus que lui. Laura releva le menton et fixa l’Adjudante. Beau morceau. Des jambes de sauterelle. Frimousse voulut éviter Laura et trébucha contre un banc. Le capitaine - Durand - ouvrit la porte, et laissa échapper un soupir.
     — Entrez.
     L’infirmerie schlinguait le baume du tigre ; un néon triste clignotait au-dessus de Durand. Il se gratta la nuque, trifouilla sa paperasse. Assise face à lui, Laura suivait du regard une grosse mouche vert mordoré. Moreau prit une inspiration, posa les coudes sur la table, et releva la tête.
     — Mademoiselle Kraft. Monsieur Frimousse a accepté de ne pas porter plainte contre vous. Il a mis votre… attitude, sur le compte de l’euphorie de la victoire. Jeune femme…
     Il se pencha vers elle, baissant la voix.
     — Est-ce que vous vous droguez ?
     Le capitaine jeta un coup d’œil derrière elle.
     — Est-ce que Monsieur Frimousse vous force à vous droguer ? Vous doper ? Est-ce qu’il vous oblige à… à travailler pour lui ?
     La grosse mouche se posa sur l’épaule droite du gendarme. Laura s’agrippa à la table et déglutit.
     — Oui.
     Durand se redressa. La mouche s’envola.
     — Oui… quoi ? souffla-t-il.
     — Ce que vous voulez, du moment que je peux rentrer chez moi. Je vais pas pouvoir démarrer Roxy, si j’attends trop longtemps. Et j’pense pas que Frimousse, cette petite fiotte, va me ramener… À moins que…
     Elle lança une œillade torride à Durand, qui se leva illico, ajustant son uniforme. Il se dirigea vers la sortie en veillant bien à ne pas tourner le dos à la citoyenne Kraft, puis l’accompagna jusqu’à son solex, qui démarra à la huitième tentative.
     Moreau et lui la regardèrent disparaitre en pétaradant dans la nuit berrichonne, brumeuse et humide. Soulagés.


Nuit sans fond

     Elle ne pensait plus à rien. Ni à son entraineur, ni aux gendarmes, ni même à son adversaire. Rien hormis le vent froid dans ses cheveux trempés, qui picotait ses cuisses et ses avant-bras. Bercée par les vibrations de Roxy, le nœud de ses désirs furieux prisonnier de son corps violent. Elle poussait son solex à son maximum.
À la sortie de Lignières, Laura n’aperçut pas la plaque de verglas. Roxy dérapa et fila droit dans le fossé, à 20 kilomètres-heure. Elles retombèrent toutes deux dans l’herbe humide.

     Laura, étendue sur le dos, indemne, contempla un moment la lune rousse. Une petite fumée triste s’échappait du solex. Elle se mit à hoqueter. Puis à ricaner. Et enfin, éclata de rire.

     Un bruit de ballon crevé, long et obscène, la tira de son délire. Laura se redressa, aussitôt calmée. Une voiture se trouvait là, à l’arrêt juste au bord du fossé. Elle reconnut le véhicule : une Hotchkiss Anjou de 1950. Il y en avait un modèle réduit dans la collection de Lucien, au garage.
     Mais elle avait sous les yeux une version grandeur nature, dans un état impeccable en prime. Sa carrosserie crème prenait, sous la lune, une teinte orangée. À l’intérieur, deux vieux, un homme et une femme. Ils la regardaient sans broncher.
     — Salut les copains, lança Laura, entre deux hoquets.
     Elle n’avait pourtant pas bu une seule goutte. Peut-être que ce con à képi avait raison. Peut-être que Frimousse la droguait. Mais pour quoi faire, s’il ne cherchait même pas à en profiter ? La vielle, côté passager, se tourna vers le chauffeur.
     — Bonsoir mademoiselle. Voulez-vous que nous vous emmenions quelque part ?
     — Euh.
     Elle venait de causer à Laura… en lui tournant le dos. Ça, ce n’était pas banal.    
     L’euphorie retombait. Et le froid perdait ses vertus excitantes ou thérapeutiques. Laura claquait des dents, son corps parcouru de violents tremblements. L’homme prit le relais, d’une voix étouffée - tout en parlant, il ajustait son écharpe sur sa bouche, comme s’il s’apprêtait à entrer dans une maison en feu :
     — Alors ? Nous allons à Saint-Amand. C’est sur votre route, semble-t-il.
     Elle se trouvait à moitié à poil, au mois de janvier, seule au fond du trou du cul du monde. Difficile de chicaner. Si ces deux-là pensaient pouvoir s’en payer une tranche avec elle, ils en seraient quittes pour une petite surprise.
     — Ok ! Lança Laura, avec son meilleur sourire.

     Elle faillit laisser échapper un gémissement. La banquette en cuir l’accueillit en soupirant. Il faisait chaud dans l’habitacle. Cela sentait bon le vieux parfum à l’eau de rose de sa grand-mère. Les souvenirs de sortie de la messe l’assaillirent. Les rendez-vous derrière le presbytère avec Justin et Samuel.
     Devant, les vieux ne pipaient mot. Ils n’échangeaient pas un regard, bougeaient à peine, comme des poupées de cire.
     Le silence, la chaleur. Elle frémit à nouveau. La Mémère toussa, et rajusta son écharpe qu’elle remontait elle aussi jusqu’au nez. Laura ferma les yeux. Une odeur désagréable lui parvint. Quelqu’un avait pété. L’envie de rire la reprit, mais elle était trop fatiguée. Coline, la petite grognasse, avait quand même réussi à lui placer deux mid-kick dans les côtes au second round. Ça commençait à piquer.
     Elle se pelotonna contre la portière. Cette nuit était longue, cette nuit n’avait pas de fin… pas de fond…


Bouche-Verfion

     Une cathédrale de caca.
     Elle se trouvait à l’intérieur d’une cathédrale de merde. Solide, épaisse ou semi-liquide ; des bancs au pupitre, des arcades aux vitraux - de l’excrément séché de différentes textures, consistances et nuances.
     La lumière, à travers les fibres, prenait une teinte jaunâtre. Laura leva les yeux vers l’immense orgue, réalisant qu’il était constitué de tubes digestifs à l’intérieur desquels les flatulences généraient une musique étrange - et plutôt agréable.
     La rosace attira son regard : chef-d’œuvre de fèces ouvragées, elle représentait une scène de combat. Des soldats reculaient face à un énorme ver de terre qui sortait du sol, dressant ses anneaux vers le ciel.
     Laura s’approcha. Le vitrail frissonnait, la fine membrane réagissant, comme tout le reste de l’édifice, au moindre mouvement. Quelque chose bougeait sur le panneau… Le ver géant tournait sa gueule dans sa direction. Tout à coup, la rosace, dans un bruit de tissu déchiré, creva, révélant un orifice béant. Laura perdit l’équilibre. Elle se faisait aspirer…

     Elle se trouvait toujours dans la Hotchkiss, le front contre la vitre froide ; là-haut, de sombres nuages glissaient devant la lune. L’odeur d’œuf pourri, dans l’habitacle, avait à présent pris le pas sur l’eau de rose.
     Quelle connerie, se dit Laura en se redressant. La voiture ralentissait. Elle aperçut, du coin de l’œil, un panneau de signalisation. Ils entraient dans un village appelé « Bouche-Verfion ». Drôle de nom.
     Laura, pas férue de géographie, connaissait cependant bien le chemin vers Saint-Amand. Jamais elle n’avait entendu parler de ce bled. Les vieux glissèrent la Hotchkiss le long du trottoir de la rue centrale, déserte et unique de Bouche-Verfion.
     — Pourquoi qu’on s’arrête, hé ?
     Ils demeuraient immobiles et silencieux dans leurs fauteuils.
     — Oh, j’vous cause, les anciens.
     Elle secoua le siège de la copilote, qui sursauta, puis pivota vers Laura.
     Ses yeux, veinés de rouges, exprimaient la même terreur que celle des soldats sur la rosace. Un liquide jaunâtre coulait de son nez sur ses lèvres ridées. Laura lui saisit l’épaule.
     — Eh, mémère, ça va ?
     La vielle eut un violent haut-le-cœur. Elle arrondit la bouche, comme si elle essayait de dire quelque chose.
     — Accouches. C’est quoi ce trou, pourquoi qu'on est arrêté là ?
     — Krrr….krrr….
     Laura luttait contre l’envie urgente de se barrer : mais sa maman - paix à son âme - lui avait appris à aider les pauvres gens (et à tabasser les connards). L'autre redressa la tête. Un pffffffruit s’échappa de sa gorge.
     — Putain, tu refoules.
     Laura voulut reculer sur la banquette. Mais Mémère l’agrippa à son tour de ses mains ridées.
     Tout se déversa d’un seul coup. De la bouche de la vieille sur la brassière de Laura, qui se mit à hurler. Ce n’était pas du vomi… C’était de la chiasse. Cette cinglée gerbait de la merde !
     Laura balança une gauche à l’aveugle, puis ouvrit la portière et se jeta dehors. Elle se réceptionna d’une roulade sur le trottoir. À peine debout, elle ôta son haut dégueulasse. Puis regarda autour d’elle.
     La lune disparaissait tout à fait, désormais, derrière les nuages crasseux. Deux pauvres lampadaires à l’agonie éclairaient la rue de Bouche-Verfion. Laura fit quelque pas, afin de s’éloigner de la Hotchkiss. Les effluves de merde la poursuivaient, l’obligeant à respirer par la bouche. L’atmosphère moite de Bouche-Verfion l’assommait. Elle se retrouva en sueur au bout de trente mètres.
     — Hé ! Y’a quelqu’un ? cria-t-elle, haletante.
     Tous les volets restaient fermés. Les façades suintaient. Elle s’approcha d’un mur, y passa le bout des doigts. C’était tiède, collant et visqueux, un peu brillant. Le même liquide bizarre qui coulait du nez de la vieille… Elle se retourna : Mémère et Pépère, se trouvaient toujours assis dans leur bagnole.
     Mais des silhouettes glissaient hors de l’ombre, entre les bâtiments. Des dizaines d’hommes et de femmes, voutés, se dirigeaient vers elle en titubant, trainant les pieds, rigides comme des Playmobil. D’autres arrivaient en face. Ils allaient l’encercler. Elle discernait leurs visages hâves, leurs vêtements sales et rapiécés. Certains s’arrêtaient pour vomir de la chiasse, ou lâcher d’immondes rôts-pets, puis reprenaient leur chemin en geignant. Ça ne sentait pas bon, pas bon du tout. Laura songea à leur botter le cul, mais le climat de ce bled ne lui réussissait pas. Parfois, comme disait Frimousse, il fallait savoir se coucher. Elle pourrait les esquiver, sortir de l’espèce de nuage de merde qui entourait ce village à la con, et filer sans se retourner.
     Au bout de quinze mètres, après avoir évité deux « vomichieurs », Laura tomba à genoux. Son cœur battait la chamade. L’atmosphère, chargée de saloperies, lui saturait les voies respiratoires. Les zombies de Bouche-Verfion, eux, maitrisaient l’apnée. Ils se rapprochaient en flatulant, sans se presser. Sûrs de leur victoire.
     — Psssst… Par ici, madame !
     Laura tourna la tête. Là, dans le coin, à l’entrée du garage automobile. Penché sous le rideau métallique, quelqu’un l’appelait.
     Un piège ? Tant pis. La fin du round, le bon moment pour réfléchir à une stratégie. Elle rassembla son énergie, se redressa et se précipita vers l’issue, puis plongea sous le rideau, que son sauveur abaissa derrière elle.

     Laura se releva. Trois ados, quinze ou seize ans maximum, se tenaient devant elle. Ils la fixaient, bouche bée.
     — On fait quoi, maintenant ? Ohé ! Vous voulez ma photo ?
     Elle suivit leurs regards, qui convergeaient vers ses seins nus.


Redhead

     Elle ne savait que répondre.
     — Ils veulent t’offrir en sacrifice au Trou de Ver. Ce sont ses slaves, répéta Bastiane, le plus dégourdi des trois.
     Il lui avait passé son pull à carreaux qui sentait la transpiration. Cela apaisait Laura, et lui rendait la puanteur générale plus supportable. Les deux autres gamins, Djustine et Balou, restaient en retrait. Le premier, assis sur un établi, ne cessait de gratter les larges plaques rouges qui s’étalaient sur sa nuque et son cou. Elles étaient causées, selon lui, par une allergie au « squam », ce liquide jaune foncé dont la ville dégoulinait. Le second préparait le « repas » à l’aide des restes qu’ils avaient retrouvés dans un vieux frigo.
     — Il veut une redhead vierge, ajouta Bastiane.
     — Et comment ils peuvent savoir si je suis vierge ?
     — T’es vierge ? demanda Djustine.
     — Et toi ?
     Il détourna le regard et reprit son grattage. Laura se retourna vers Bastiane.
     — Et maintenant, on fait quoi ?
     L’adolescent haussa les épaules.
     — On attend que le Trou s’occupe d’eux…
     Il avait l’air désespéré. Laura posa sa main sur la sienne. Pour la première fois depuis bien longtemps, elle n’avait pas envie de casser quelque chose ni quelqu’un. Balou tapa avec sa cuillère en bois sur une casserole :
     — Dineur !

     — J’sais pas comment vous faites pour bouffer. Avec cette odeur… Et ces crétins.
     Elle désignait les Bouchevefioniens qui les observaient par une lucarne poussiéreuse au fond de l’atelier. Balou haussa les épaules, et poussa vers elle son assiette.
     — Faut toujours manger. C’est important. Boire et manger.
     Il servait les fayots, tout sourire.
     — Vous venez d’où ?
     — On arrive d’Angleterre… répondit Bastiane. Enfin, de ce que vous appelez sans doute encore l’Angleterre.
     Voilà donc d’où provenaient leur drôle d’accent, leur aptitude à bouffer n’importe quoi n’importe quand, et le fait qu’ils n’aient pas déja essayé de la violer. Rassemblant ses lointains souvenirs d’école, Laura localisa - grosso modo - la perfide Albion.
     — Comment c’est, chez vous ?
     Les garçons échangèrent un regard. Balou secoua la tête, Bastiane lui fit les gros yeux. Djustine se gratta l’épaule.
     — Chez nous… commença Bastiane, le Trou de Ver a … digéré, il y a longtemps.... Nos parents nous ont envoyés ici pour le retournement.
     — Digéré ? Le retournement ?
     Bastiane fronçait les sourcils. Il cherchait ses mots.
     — Il faut nous remettre dans le bon…
     Djustine tomba tout à coup de sa chaise, et resta allongé au sol. Laura laissa échapper sa fourchette. La pièce tournoyait.
     — Le bon… essaya encore Bastiane.
     Il ferma les yeux et sa tête bascula droit dans son assiette.
     Laura parvint à se lever, trébucha, et se rattrapa à la table. Balou, qui n’avait pas touché son ration, la regardait, impassible.
     — Sale petite merde…
     — Soit reconnaissante, sister. Le Trou de Ver va tous nous remettre dans le bon sens. Grâce à toi.


Le Trou de Ver

     La cathédrale de merde…
     Non : juste une foutue église, mais tout aussi dégoulinante de chiasse. Ils déposèrent Laura, Bastiane et Djustine devant l’autel, puis firent cercle autour d’eux. Les deux gamins ronflaient en chœur. Laura feintait : les yeux entrouverts, elle pouvait distinguer l’assemblée des connards de Bouche-Verfion. Parmi eux, elle aperçut Pépère et Mémère, et, à l’arrière, blanc comme un cul, ce sale traitre de Balou.
     Les miasmes fétides empâtaient la gorge, piquaient les yeux. Il régnait une chaleur d’enfer. Et l’odeur, à laquelle Laura commençait tout juste à s’accoutumer, redevenait insoutenable ici.
     Un son grave, lent et profond, sortit du claque-merde d’un des autochtones, vite imité par les autres. Il y avait quelque chose d’harmonieux dans leur voix, un écho à l’orgue de la cathédrale.
     L’un d’entre eux toussa : son chant s’acheva en pétarade. Le reste du groupe, qui tenait la note sans faiblir, le repoussa. Laura repensait à son pote Croustiouf, qui s’était fixé l’objectif délirant de réussir le pet le plus long du monde. Ces gars-là avaient déjà pulvérisé le record, à leur façon.
     Les pavés bougeaient. Le sol s’affaissait. Sous lui, l’orifice dilaté, prêt à les absorber, attendait. Le Trou de ver…
     Djustine y glissa le premier. Il disparut, comme aspiré par un chiotte géant. Bastiane commençait à basculer lui aussi. Laura tendit la main. Plusieurs notes explosèrent grossièrement. Des voix étouffées s’élevèrent.
     — [La pffffffrt vierge est éveillée pffffrt].
     — [Imbécile de pffffffrt intournable ! Tu n’as pas mis assez de pffffrt diazépam].
     Balou pleurnichait.
     — Non ! Si ! J’ai mis tout ! Je jure ! I swear !
     Laura, profitant de la diversion, ouvrit les yeux. Elle agrippa l’ourlet du pantalon de Bastiane, et le tira à elle. Les disciples du Trou restaient sans voix ni flatulence. L’un d’eux, réagissant enfin, attrapa un chandelier et l’abattit sur le dos de Laura.
     — Putain ! Ça va pas ta tête, trouduc !
     Elle se releva d’un bond, envoya un coup de pied retourné. Le disciple alla s’écraser sur les marches de la sacristie, la nuque brisée. Deux autres illuminés se précipitaient sur elle. Laura les empoigna à la gorge, déclenchant deux rots empuantis, avant d’aplatir leurs faces l’une contre l’autre. Mais déjà elle suffoquait. Une dizaine de fanatiques se jetèrent sur elle, la saisir aux bras, aux jambes.
     — Lâchez-moi, bande de sacs à merde !
     Ils résistaient, et parvinrent à l’amener jusqu’au trou : là, dans un dernier sursaut, elle s’agrippa à trois d’entre eux, qu’elle entraina dans sa chute.


Retournement

     Qu’est-ce que c’était que cette connerie encore ? Ils dévalaient ce conduit sans fin, aux parois suintantes de « squam », brinquebalés là-dedans, de haut en bas, de bas en haut. Impossible de dire s’ils avançaient, reculaient, dans quelle direction ils tombaient ; le temps lui-même s’embrouillait. Elle distinguait par moments, dans la pénombre, ses propres mains. Tantôt ridées, tantôt lisses comme celles d’un bébé. À côté, autour d’elle, les disciples du Trou souffraient le martyre.
     Et Bastiane ? Et Djustine ? Elle voulut les appeler, mais ici, les sons, comme le reste, se distordaient, s’égaraient. De loin en loin, elle pouvait discerner l’écho de discussions qui n’avaient jamais eu lieu, les bribes de réponses à des questions qu’elle n’avait posées à personne.
     Pourquoi le somnifère n’avait pas fonctionné sur elle ?
     — Je t’ai bien préparée, c’est tout.
     — Frimousse ?
     — Tu restes là, et t’as pas intérêt à chougner, sinon tu vas y passer le week-end. Ça t’apprendra !
     Son père ? Mais ce vieil enfoiré pourrissait sous sa pierre tombale depuis deux ans…
     — t’sai, c’est juste une question de volonté. Et d’entrainement. Du cassoulet, de l’eau gazeuse…
     Christophe. Croustiouf… Putain, ça faisait une paie…
     — Où vous êtes, les gars ? J’suis désolée. J’ai pas été cool… Frim, j’te jure, je voulais pas… Je croyais que je te plaisais…. P’pa… t’es parti trop vite… T’aurais été fier de moi, enfin. Et Croust’… J’ai paumé ton numéro et après… quand j’ai appris ce qu’il t’était arrivé… Je….
     Voilà qu’elle chialait. Laura se ressaisit.
     — Tu m’as bien préparée ? À quoi, Frimousse ? À me retrouver toute seule dans cet espèce d’intestin géant ? À bouffer de la merde ?
     Silence. Un dévot du Trou la percuta. Il s’excusa en pétant. La voix de Frimousse lui parvint à nouveau, de très loin.
     — C’était plus facile quand tu dormais…
     — Quand… quoi ? C’est pas une réponse, bordel !
     — Tu risquais pas de me frapper. J’ai toujours eu peur de toi…
     — Hein ?

     Plus d’écho, plus personne maintenant. Elle glissait, seule, le long d’un toboggan moite et doux. Des chatouilles dans le cerveau. Laura ferma les yeux. Inutile de lutter…

     Elle se retrouva allongée, nue, sur une table en acier. Impossible de bouger les bras ou les jambes. Encore une enculerie du Trou. Elle se mit à tirer de toutes ses forces sur ses liens - en vain. Un projecteur s’alluma juste au-dessus d’elle.
     — Laissez-moi partir, bande de pédophiles nazis ! J’vais vous faire votre fête ! Libérez les mioches !
     Un liquide chaud glissa sur son ventre. Elle baissa les yeux et aperçut deux gros tentacules, luisants comme des poivrons recouverts d’huile de coco, qui rabattaient avec délicatesse la peau des deux côtés de son buste incisé de l’aine jusqu’au cou.
     Laura voulut pousser un cri, mais un troisième poivron-tentacule s’était déjà engouffré dans sa trachée, à travers son sternum béant.
     Les deux autres écartaient ses côtes. Laura ressentait tout au plus un agréable picotement. L’air ici comportait encore plus de miasmes que dans l’église. Ils atténuaient la douleur… la gardaient en vie…
     Le troisième poivron lui caressait la gorge de l’intérieur, imprimant le rythme. Des vagues de chaleur remontaient à travers son corps éventré. Un quatrième tentacule, veineux celui-là, tirant vers le pourpre, chatoyant de reflets mordorés, vint se glisser dans ses entrailles. Il se mit à y fouir avec autorité.
     Il en extirpa, au bout d’un moment, la masse encore frémissante de ses intestins. Laura poussa un soupir. Le tentacule dominant maintenait au-dessus d’elle le paquet entortillé de ses viscères. Les autres trifouillaient à leur tour l’intérieur de son ventre évidé. Les chatouilles provoquaient de délicieuses contractions dans tout son corps.
     Le dominant veineux reposa son appareil digestif après l’avoir manipulé. En quelques secondes, ses deux « collègues » avaient tout réinstallé. Ils ôtèrent l’appendice trachéal, interrompant une puissante vague de plaisir qui s’apprêtait à submerger Laura. Elle voulut protester, mais aucun son ne sortit de sa gorge pourtant libérée.
     Eux s’occupaient de recoller la peau de son ventre. Ils l’enduisirent de squam. À l’intérieur de cette gelée étrange, elle put discerner des milliers de petites particules, certaines lumineuses, d’autres sombres, qui se mettaient au travail, ressoudant l’épiderme, nettoyant les cicatrices. Quelques secondes plus tard, il ne restait plus aucune trace de « l’opération ».
     Laura aperçut le gros tentacule violet qui disparaissait dans l’ombre. Une tristesse subite l’envahit, en même temps qu’un besoin terrible la saisissait au creux des reins - si violent qui l’obligea à se tordre pour le contenir.
     — [Viens… reviens…]
     Mais sa propre voix lui parvenait de loin, ses mots hachés, comme si elle parlait à l’intérieur d’elle-même.
     Le tentacule hésita un instant, s’ébroua, puis disparut pour de bon. Ce fut le silence et la nuit, à nouveau.


Asstomouth

     — Madame Kraft ?
     Laura ouvrit les yeux. Elle se trouvait face à un trou de balle.
     Très propre, il s’adressait à elle avec un accent onctueux. À chaque mot, il se contractait avec souplesse.
     — Je m’appelle Gérald et je suis votre guide. Bienvenue à Asstomouth, de l’autre orifice du Trou de Ver ! N’essayez pas tout de suite de vous exprimer. Votre Retournement est trop récent. Vous devez d’abord apprendre à analer.
     L’anus se tut un instant, avant d’ajouter :
     — Et à déféquer, naturellement, ou, comme on dit ici, « bouchier ».
     Elle tourna la tête. Ils se trouvaient dans une tente en toile spacieuse. Encore trop faible, elle eut besoin de l’aide de Gérald pour se relever. Elle se retrouva collée à lui, torse contre torse. Sa barbe un peu sauvage, son visage buriné, et ses cheveux blonds, tirant sur le roux… Il la regardait avec un petit sourire. Laura ferma les yeux et tendit ses lèvres.
     — Pffffffrrrrt !
     Elle fut si surprise d’avoir pété avec sa bouche qu’elle oublia son conseil.
     — [Oh mon dieu]
     La douleur lui déchira le fion. Elle retomba aussitôt sur le lit, s’allongea sur le ventre et cacha sa tête sous l’oreiller. Que lui arrivait-il ? Au collège, Jérémy Gros lui avait fait croire qu’il allait l’embrasser devant le reste des 6e, avant de lui roter à la gueule. Elle l’avait ensuite forcé à boire l’eau des chiottes. Et voilà que ça recommençait, des années plus tard, mais dans l’autre sens.
     Gérald posa une main sur son épaule.
     — C’est normal au début. Les Retournés ont toujours besoin d’un temps d’adaptation au Bon Sens.
     Elle martelait le matelas. Il lui tourna le dos, et pencha son derrière vers elle. À travers le pantalon, Gérald parvenait à s’exprimer presque aussi clairement que cul nu. Elle repensa à Pépère et Mémère dans leur Hotchkiss, qui maitrisaient également cette technique.
     — C’est une question d’entrainement, comme tout.
     Frimousse lui revenait en mémoire, à présent. Ce bâtard. Qu’est-ce qu’il avait voulu dire, avec son histoire de somnifères…
     — Les baisers anaux sont difficiles au début, mais on s’y fait et… pour être honnête, c’est même mieux, en réalité. Il y a quelque chose de si profondément intime… Venez, je veux vous montrer quelque chose.
    

     Le ciel. Jaune-marron, avec des teintes d’orange blême. Un monde couleur latrine. Saturé de miasmes. Le sol, recouvert de squam, collait sous les pieds.
     Gérald la conduisit à travers le quartier central d’Asstomouth. Des rangées de tentes - croix rouges, sigles militaires - s’alignaient là. Elle aperçut Bastiane et Djustine qui pénétraient dans une « école à culparler ». Puis Gérald l’emmena au sommet d’une colline qui surplombait la ville. Le soleil se couchait derrière eux. Juste avant la tombée de la nuit, l’espace de quelques secondes, Laura put voir au-delà du smog qui entourait (« protégeait ») Asstomouth.

     Une contrée ravagée s’étendait à perte de vue, tapissée de merde. La mégapole dévastée, figée dans une mélasse bourdonnante de mouches, coagulée autour des ruines. Une couche brune de gaz en suspension coiffait le monde. Le fleuve charriait des fèces liquides, immense fosse septique à ciel ouvert.
     Sur ses rives, des points mouvants se trainaient avec peine dans les coulées de chiasse.
     Gérald pointa un édifice, en contrebas, dans le périmètre de la ville. Laura en resta cul-bé.
     La cathédrale de caca. Celle de son putain de rêve.
     La diarrhée rougeâtre qui ruisselait le long de ses murs lui donnait l’air de rouiller en accéléré.
     — Voici l’Orifice. L’autre côté du Trou. Saint Paul, pour les mécréants. Il est très liquide, aujourd’hui, un peu sanglant même. Le Ver est ému, content, et méfiant.
Elle repensa au tentacule pourpre veineux.
     — [Pourquoi… moi ?] anala-t-elle avec prudence.
     — Parce que vous êtes une élue.
     — [Rousse, et vierge ?]
     Il fronça les sourcils.
     — Non, juste rousse. Vierge ? Grand Ver, non. Si vous étiez vierge…
     — [mais je suis vierge]
     — Impossible, Laura.
Tandis qu’il parlait, les paroles de Frimousse entendue dans le Trou revenaient à Laura. J’ai toujours eu peur de toi
     — … et le Ver, continuait Gérard, acceptera comme sien l’enfant que vous portez, Laura.
     — Pffffffffrrrrrrrrtttttttt ?!

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