LA ZONE -

Bon à rien

Le 13/07/2026
par Jean-Mitch
[illustration] Jeannot, 27 ans, éternel pote de bar, éternel second rôle. Ce soir, il a décidé de tout balancer à Sandrine, sa Sandrine, celle qu’il kiffe en silence depuis le lycée. Il marche une heure sous la pluie, le cœur en vrac, les mots qui tournent dans sa tête comme une chanson de merde en boucle. Mais quand il débarque chez elle, il comprend trop tard : Titi, son pote, est déjà là. Dans son pull à elle. Dans son lit.
Sandrine m’ouvre la porte. Elle est belle. J’ai un frisson, un éclair chaud me traverse le ventre. Je pense à ce que je vais lui dire. À comment le dire. Quand le dire. Elle tient la porte entrouverte. Le chat vient s’étirer. Il fait le dos rond puis se frotte à mes mollets. Je suis bloqué sur le seuil.
« Je dois te parler, Sandrine.
- Maintenant ?
- Tu regardes un film ? Je peux entrer ? »
Je voyais la lumière bleutée dans la pièce derrière la porte. Je sentais les effluves de beuh. Et une odeur plus forte. Je pense à Staline, le chat. Sa litière n’a pas été faite, ça arrive.
« Il est tard, non ?
- Pourquoi tu veux pas me laisser entrer, Sandrine ? Je… tu… ?
- Je… je suis désolée, Jean… C’est… Je... »
Elle perd ses moyens, comme moi. Le frisson s’attarde dans ma poitrine. Il me prend la gorge. Je sens mon corps réprimer des tremblements. Ce n’est pas le froid. Je ne sens pas le froid. Je ne suis habillé que de mon blouson sur un tee-shirt, de ma casquette en laine. La nervosité est si forte que je ne sens rien d’autre. Je ne comprends rien.

***
quelques heures plus tôt

« Vas-y, Jo ! Qu’est-c’tu fous, t’es avec nous ? »
La balle venait de franchir le rebord du baby pour rouler près des deux filles attablées qu’on matait depuis le début.
C’est là que tout a commencé. C’est à cet instant que j’ai pensé à elle la première fois ce soir.

Jo avait du charme, comme disent les filles. Il savait parler aux filles, les faire rire ; les charmer. Je le regardais faire toujours avec envie. Les yeux des filles s’étaient enflammées à la lueur de cette rencontre improbable. Il faut dire que notre beau gosse joue encore au babyfoot à dix heures un samedi.
Nos parties de baby sont toujours longues. Pour chaque but, sa gamelle, son repêchage, sa contestation. Mais quand Jo commençait à jouer avec notre patience, c’était l’inverse. Il nous laissait tomber et nous étions fatalement trop pressés d’en finir avec cette partie pour l’excuser. Mauvaise foi.

« On m’attend, les filles ! Désolé… Je suis à vous dans un instant. »
Il avait posé la balle sur le rebord du plateau, jeté encore un regard vers les filles et s’apprêtait à la lancer.

« Putain Jo tu fais chier !
- Oh ça va, on est pas aux pièces !
- Tu fais chier, on joue et toi t’en manques pas une pour aller draguer les meufs !
- Et alors ? Qu’est c’ t’en as à foutre ? Tu feras quoi quand on aura terminé ? Tu regarderas ton verre vide dans les yeux ?... »
Toujours la même chose. Jo adorait le babyfoot. Mais dès qu’il croisait une fille à son goût, son nouveau centre d’intérêt prenait la priorité, le détournait de nous et en plus il jouait les ingrats.
« Allez, c’est bon, joue ! »
Ça, c’était moi. Le médiateur, celui qui refuse le conflit. Je faisais équipe avec Jo. Toujours. Une équipe qui gagne, lui avant, moi arrière. En face de nous, Nono et Titi. Moi, c’était Jeannot. On nous appelait comme ça depuis la primaire. C’était resté.
Jo avait engagé la balle au centre du terrain.

La partie s’était terminée comme elle avait commencé. On faisait durer, on jouait nos vies. Jo avait envoyé des regards aux filles. Je surpris certaines de ses œillades. Elles m’agaçaient. On finit par gagner, Nono et Titi ne furent pas d’accord. Jo se cassa, évidemment, alors je me tirai aussi.
On s’était retrouvé à une table, devant nos bières éventées. Jo avait rejoint les filles. On le regarda s’installer à leur côté. On bavait comme des crevards.
« Combien qu’il en emballe une ?
- Celle avec la frange ?
- La prochaine tournée. »

J’allumai une clope au cul de la précédente. Je matai Jo et les deux filles discuter et rire. J’écrasai ma clope. Le cendrier Ricard déborda bientôt de mégots. Sylvie était débordée aussi. Elle oubliait de ramasser les verres vides, de vider le cendrier. Sylvie c’est la serveuse. Une fille qui nous a à la bonne, d’habitude. Je la vois dans la première pièce du bar. Petite femme menue mais énergique. Elle me fait penser à Sandrine. J’imagine Sandrine dans vingt ans ; elle est serveuse aussi, dans un restau. J’aime bien discuter avec Sylvie, mais ce soir elle n’avait pas le temps. Je regardais les filles aux tables voisines. Les copines de Jo étaient vraiment belles. J’essayai de ne pas y penser, même si je ne pouvais m’en empêcher. Sandrine, en particulier, revenait sans cesse dans mes pensées. C’est là que ça a commencé, sans que je ne m’en rende compte.

Sandrine, c’était une camarade de lycée. Revenue comme moi désenchantée par la fac. On s’était retrouvés, on avait sympathisé et on était devenus bons copains. Une fille brillante, étincelante, canon. En douce, j’étais tombé amoureux d’elle. Je le disais, en aparté, à mes potes, à Jo, à Nono, à Titi. Ils me charriaient à ce propos. Ils avaient arrêté depuis quelques temps. Peut-être parce que j’en parlais moins. Elle s’était installée à demeure en ville cet automne, après trois années chez ses parents, à faire les saisons, la mer, la montagne, les vendanges. Elle était trop bien pour moi. Je lui arrivais à la cheville. Ça ne marcherait jamais. En trois années à tomber fou amoureux d’elle, je n’avais jamais su lui dire tout ce que j’avais sur le cœur. J’étais comme ça. Timide, empoté, sensible. Pourtant, quelque chose m’attirait toujours chez elle. Il n’y avait qu’elle pour me regarder tel que j’étais, elle seule me comprenait. On discutait des heures des films, des livres qu’on s’échangeait. Elle était la seule avec qui je pouvais parler comme ça. Même les copains. Pour eux, il n’y avait que le foot, la pêche, la fête, la drague, les petits boulots de misère et les petits larcins pour croire en un jour meilleur. Ils lisaient peu et s’en foutaient. Ils se contentaient, depuis le collège, de recopier mes fiches de lecture. Personne n’arrivait comme moi à la cheville de Sandrine. Nous étions seuls au monde. Et pourtant, elle n’avait jamais compris ce que je lui voulais. C’était ce soir le grand soir, je le pressentais.

Nono sifflait le fond de son verre. Au regard qu’il nous jeta en le reposant, je le vis venir de loin.
« Les gars, bonne nuit !
- Nono, il est pas onze heures !
- Il est presque minuit, vieux !
-T’abuses...
- Ouais, c’est samedi ! Fais un effort, tu lui as pas dit à ta meuf ? Le samedi c’est les potes ! »
Nono vivait avec Séverine depuis trois mois. Une fille rencontrée à l’usine, une collègue intérimaire. Depuis trois mois, on ne le voyait pas souvent le samedi soir.
On avait beau l’engueuler, en fait on l’enviait, tous. Même Jo rêvait de se poser et d’avoir des enfants. On enviait pourtant Nono comme on enviait Jo. Moi, le mariage et les gosses, je n’y pensais pas encore. J’étais le bon pote. Jamais de meufs pour ne pas salir notre amitié. Tu parles ! Qu’est-ce que j’aurais donné pour pouvoir rentrer rejoindre ma copine le samedi soir au lieu de traîner au bar avec mes potes. J’incendiais mon portefeuille et mon foie mais je n’étais pas capable de mettre le feu à une piste de danse. Trop timide, trop gauche. On me disait pourtant, que j’avais une chance avec Sandrine. Elle me regardait avec de ces yeux, vous voyez ? Moi pas.
Titi avait des relations, mais elles ne lui tombaient pas dessus au détour d’une soirée comme Jo, et il ne leur donnait pas sa vie comme Nono. Il était plutôt du genre célibataire indolent. Il était du genre à laisser venir. Il avait cette chance. Ces derniers temps, si j’avais le dos tourné trente secondes, pour commander un verre par exemple, il arrivait qu’il en profite pour s’esquiver. Avec une meuf ou non. Le lendemain, il me jurait les grands dieux qu’il m’avait dit au revoir. Je n’en croyais pas un mot. Il se disait depuis peu, en aparté, qu’il était à la colle avec une fille. Titi n’en disait rien. Personne n’en disait rien. Il me jurait sur la tête de sa mère qu’il ne m’avait pas quitté en douce, qu’il m’avait fait une bise, même que je l’avais insulté de bâtard, que j’avais fait le tour du bar en le tirant par la manche pour demander si les gens me laissaient tomber comme ce bâtard de Thibaut Dominguez ?
« T’es un pochtron, Jeannot ! T’étais tellement bourré que tu te souviens même pas de ton arrivée au bar ! »

Voilà, toujours la même chose : je n’avais aucun souvenir de son départ parce que j’étais un ivrogne. Je ris jaune. Toujours la même chose : je n’avais jamais aucun souvenir de son départ et me retrouvai le seul de la bande, bon dernier, bon à rien. Mais je revoyais la scène quand, en effet passablement éméché, j’avais réalisé qu’il était parti sans me le dire.

Le volume de la musique avait augmenté. La moitié du bar chantait. C’était Losing my religion. On n’entendait plus rien d’autre que les enceintes qui crachent et la viande saoule qui beugle. Accoudé à table avec Titi et d’autres mecs, je voyais bouger leurs lèvres sans que je n’entende de son en sortir. Je devinai pourtant les paroles de la chanson. Je n’y avais jusqu’alors jamais réellement prêté attention. Les tubes et moi, ça fait dix. Tout le monde ne jurait que par cette chanson en ce moment. J’y songeai. Je pensai de nouveau à Sandrine. Je devais l’affronter si je voulais un jour me regarder dans une glace.

Depuis trois mois, elle ne m’appelait plus. Elle ne m’invitait plus à venir mater un film chez elle. On se voyait à l’occasion, bien sûr, elle faisait un peu partie de notre bande. Sauf qu’elle était la seule à travailler. Durablement. Parce que quand Jo terminait un chantier, il n’était jamais pressé d’en retrouver un. Et quand nous autres allions d’une mission intérim à une autre, je partais à la recherche de piges. On se retrouvait certains soirs quand Sandrine n’était pas trop crevée. Je ne risquais pas de me crever au travail. Tourner en rond à la maison, dans ma chambre d’ado à vingt-sept ans me fatiguait. Je tournais en rond, je buvais du mauvais vin. Je fumais du sale shit, dès que je retrouvais une boulette dans la moquette, dans les draps, entre les pages d’un bouquin. Je me mettais à ma machine et j’attendais la muse qui ne venait pas. J’allais à des entretiens d’embauche, je faisais des essais, ça durait trois heures et je rentrais chez moi, j’enlevais mes pompes et me couchais sous mes draps tout habillé. J’alternais entre des bouts de pain à la cuisine pour caler mon estomac, des gorgées de vin tiré au cubi, des clopes. Je m’enfonçais dans la lecture pour oublier.
Et je pensai à Sandrine.

Titi et moi étions à une table avec d’autres habitués comme nous. Tout le monde chantait encore. Je me sentais comme un sac d’aspirateur plein à craquer et partis vidanger ma Stella aux chiottes du bar. J’en profitai pour recharger mon verre. Tandis que j’attendais au comptoir que Fafa ou Sylvie me remarque, Titi m’attrapa par l’épaule.
« Je m’ taille. Tu t’en souviendras cette fois ? » Goguenard. Il avait bien picolé aussi.
Il se pencha pour me faire la bise. J’avais dû lui rétorquer qu’il faisait chier à se barrer toujours au meilleur moment, quand on commençait à s’amuser. Il avait dû répondre quelque chose comme :
« Je suis crevé… Je vais en montagne demain… » Je lui avais demandé si plutôt il n’allait pas retrouver sa meuf avant de lui proposer un dernier verre. Sans attendre sa réponse, j’avais capté Sylvie, dressé l’index et le majeur en tendant mon verre. Elle les avait servis immédiatement.
« Tu fais chier, Jeannot !
- Allez, moi aussi je t’aime ! Santé mon frère ! »
Nous avions trinqué. Il m’avait tendu son paquet de Camel quand je lui avais demandé une clope ou deux, « Prends tout. »
J’avais dû lui claquer une bise sur la joue pour le remercier.
« Attends, bouge-pas, on va s’ fumer un bon petit pèt... » Il n’avait pas voulu sous prétexte qu’un dernier joint induirait un dernier verre, « Et après on se retrouve en after… »
Mais la soirée n’était pas commencée. Je m’étais dirigé vers mon blouson au fond de la salle et à mon retour au comptoir, Titi était bel et bien parti. À côté de mon verre encore plein, de ses Camel et son briquet, son verre vide posé sur un billet de vingt balles. Ça ne fit pas un pli dans mon esprit : Titi s’était une nouvelle fois tiré en douce. Je ramassai la monnaie de Titi et payai mes verres avec.
J’étais déterminé à partir. Fafa m’avait encaissé en grognant mais Sylvie avait pris deux minutes pour échanger deux mots. Je me sentais pas dans mon état. Il était question dans notre brève discussion, de la boîte où nous avions prévu de nous rendre mais de mon désir d’aller trouver une fille.
« Ah ah ! Parfait ! Je la connais ? »
Elle connaissait Sandrine.
« Et… t’es sûr qu’t’es en état de la voir ? »
Elle se faisait du souci sur ma tenue ou quoi ?
« Tu es sûr de toi ?
- Je vais voir… J’ suis sûr de rien.
- Tant mieux alors ! » J’avais ramassé ma monnaie, le paquet de Titi et le Bic. Le bar tournait. Au moment de la quitter, Sylvie avait ajouté quelque chose comme : « Profite de la vie, Jeannot. Mais te brise pas les ailes ! » Ses derniers mots avaient trotté dans ma tête un moment, au moins jusqu’à ce que Fafa, le patron, me rappelle, en guise d’au-revoir, de ne pas oublier de régler mon ardoise.

À la petite table près de la porte, m’attendaient Jo et une de ses nouvelles copines. J’éventrai une clope au creux de ma paume, dont la moitié se répandit par terre avant de passer la porte du rade.
Je devais partir retrouver Sandrine, ce joint m’en donnerait la force. Jo était sérieux, il voulait que je parte avec eux en boîte. Il m’avait présenté ses deux copines : Céline et Sabrina. J’avisai la fille à la frange châtain et la blonde. « Viens avez nous au Mac, s’ te plait ! Et tu sais quoi (il jeta un œil aux filles au comptoir derrière lui) : Sabrina elle t’adore ! »
L’envie me prit, une nouvelle fois, de les accompagner. Je regardai la fille en question. J’étais bien tenté. Mais mon idée fixe était de retrouver Sandrine. Je le lui dis.
« Allez Jeannot ! Profite de la vie ! Regarde ces meufs, me dis pas que t’as pas envie de prolonger la soirée avec elles ? »
Je voyais surtout, au fond du rade, les autres mecs qui allaient se mettre en mode chien, si c’était pas déjà fait.
Quand il m’avait enfin lâché : « Laisse tomber cette fille ! Elle vaut rien ! » J’aurais pu me douter. Mais rien. Pas même en face des mots de Sylvie : ne pas se briser les ailes. Il y avait aussi toujours la chanson. Je devais vivre mes rêves.

J’avais planté Jo là. Après un coup d’œil à Sabrina, sur le parking à peine éclairé sous un ciel sombre, le joint torché, je pris à pieds la route du studio de Sandrine.
J’avais une demi-heure de marche pour arriver chez elle. Je tentai le stop. Deux voitures m’avaient frôlé. Pas de trottoirs, pas d’éclairage public : des routes entourées de jardins de villas, un parcours de golf immense, des grands arbres. Deux plombes du mat’, de rares automobilistes et un grand type comme un pantin démantibulé, zigzaguant au bord de la route. Personne ne s’était arrêté.

Sur la route, j’avais rêvassé au studio de Sandrine. Je me voyais mater un film de Fellini. Les Vittelonni pourquoi pas. Je sentirais le sommeil me gagner peu à peu. Je m’enfoncerais dans la plénitude de me prendre pour Leopoldo, je finirais enfin un livre. Je resterais éveillé assez longtemps pour, au gré d’un deuxième ou troisième verre de rhum arrangé pour me remettre d’aplomb, ce serait enfin pour cette fois. Je saurais faire comprendre à Sandrine tout l’amour que je lui porte depuis des siècles. Un amour qui s’éteint tous les soirs dans les vapeurs éthyliques et se réveille tous les matins, vers midi, et m’aide à supporter la gueule de bois.
Sandrine avait rompu avec son ex, elle me l’avait dit. Ça remontait à quelques semaines. Avant ça, je l’avais toujours connue avec quelqu’un. Ce n’était jamais le bon moment pour moi. Cette fois, je le sentais, était la bonne. À la fin du trajet, mes jambes trottèrent vers le perron sous la glycine squelettique. J’allais enfin la retrouver. Avec elle à mes côtés, je terminerais mon roman. Je ne remettrais plus au lendemain le point final.

***

Elle arrive à la porte. Son gros pull en laine irlandais recouvre à peine ses jambes nues, ses belles jambes. Je lui avais offert ce pull il y a des années. J’y vois un signe.

« Je suis venu à pieds… Pour te dire que… je… je t’aime bien, Sandrine. Tu veux me laisser entrer ? »
J’ai sauté du grand plongeoir. L’air jaillit de la profondeur de ma gorge, il me brûle le gosier et me libère de son poids. Mon tremblement redouble, je ne peux le retenir. Mes dents vont bientôt claquer. Je n’ai toujours pas froid.
« Je suis désolée, Jean… Je… On aurait dû te le dire plus tôt… »
Une présence près d’elle, derrière la porte. Et cette odeur entêtante. Sandrine se lance.
« Je… Avec Thibaut, on, comment... Je suis avec Thibaut… »

Je m’essouffle. L’air me manque.
Elle reprend immédiatement :
« Tu n’y es pour rien. Je suis désolée... »
La porte s’écarte. Apparaît Titi. Chaussettes trouées, vieux jean et tee-shirt. Cheveux ébouriffés, yeux fuyants. Je cherche son regard. Je cherche à comprendre.
« On n’a rien pu faire, il me dit. On n’a pas pu résister... »

On me laisse entrer enfin. Le grand poster de La mort aux trousses sur le côté de la porte. Le chat me précède. J’avise le film en mode pause, je crois reconnaître Pat Garrett and Billy the Kid. Une histoire de shérif qui trahit son ami, qui l’abat dans le dos. Sur les murs, d’autres affiches de films, de quelques groupes. Sur la table basse encombrée, le bang, une coquille saint-jacques pleine de mégots écrasés, des verres sales et une dame-jeanne presque vide. L’odeur est plus forte ici. L’odeur que j’ai sentie à l’entrée. Je la reconnais maintenant. Une odeur charnelle, entre la transpiration et l’urine. Ce n’était pas l’odeur de la litière du chat.

Sandrine me demande si ça va. Sa voix ne me fait plus rien. Mon corps s’apaise, se calme. Les tremblements ont cessé dans l’œuf. Ce ne sera pas encore pour aujourd’hui.
« Ben ouais, cool ! J’adore ce film ! »
Je ne veux pas croire qu’ils m’ont assassiné. Je suis toujours le bon pote. Il n’y a rien d’autre. Je vais me chercher un verre au bord de l’évier, j’y verse du rhum de la dame-jeanne. Le liquide qui s’y écoule est ambré. Des petits morceaux, des particules de fruits viennent avec. Ils flottent comme entre deux eaux, inertes, sans vie.
Sandrine me touche le bras, comme pour me consoler.
Je m’assois sur le canapé et j’attends qu’elle relance le film.

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