LA ZONE -

DROGUISTAN - Partie 1 - Chapitres 26 à 30

Le 31/08/2026
par Nino St Félix, Laetitia Giudicelli
[illustration] France. 2032. Ridge Tahgui, ancien trafiquant de drogue est devenu Président de la République. Entouré de Imane, ex championne de MMA, Kalach, fidèle récupéré dans une déchetterie, et Ferenc, ancien djihadiste, il entend « baiser la France » - c’est-à-dire l’honorer, à sa façon. Son Dragon, drogue « du peuple », assure la paix sociale et la reprise économique. Mais la réalité du pouvoir le rattrape vite. Entre Violette, journaliste indépendante et coriace, les ultra riche et les néo-anarchiste, les obstacles sont encore nombreux.

Résumé des derniers épisodes :
Ridge présente à Kalach et Imane son nouveau projet pour divertir le peuple et réactiver l’ascenseur social : les Arènes. Mais la Purge - assassinat de tous les députés frondeurs - a laissé des traces profondes chez les rares français qui n’ont pas succombé au Dragon, drogue officielle du régime. D’ailleurs, Violette, journaliste intrépide qui s’est rapproché de Ridge, son amour de jeunesse, n’abandonne pas son enquête. Elle prend contact avec Elric, le « leader » des anarcho-libertaires à l’origine de la chute du gouvernement De Villiers. Ridge pour sa part doit faire face à de nouveaux dangers, en particulier le retour du refoulé.
Chapitre 26 - Zoraïna

Chaque fois qu’il revient ici, il a l’impression d’avoir grandi. Que les caravanes sont plus petites, que les enfants ont rétréci - il s’agit juste, en fait, d’une nouvelle fournée. Ils courent autour de lui en piaillant, déjà bien réveillés. Il se retourne et fait signe à ses Dragons de l’attendre à l’entrée. Ils connaissent la procédure.
    Ici, c’est la zone du Dragon. Rien ni personne ne peut y accéder sans qu’il en soit informé. Le vent froid apporte du nord de la poussière, des odeurs d’usines, de latrines sauvages, de caoutchouc brûlé, mais aussi d’embruns, d’algues et de guano. Devant les caravanes brûlent des braseros dans des bidons métalliques. La plupart des cousins émergent de chez eux, la clope au bec. Ils le saluent d’un signe de tête. Savent qu’il ne sert à rien de le solliciter, sauf cas exceptionnel. Les femmes baissent la tête, évitent de croiser son regard.
    Un homme bedonnant vient à sa rencontre. Son médaillon lance des reflets dans l’air embrumé. Il se plante devant Ridge, au milieu du camp.
    — Richard.
    — Tacco. Tonton. Tout va bien ?
    L’homme gratte ses joues mal rasées. Tacco a pris un coup de vieux, note Ridge. Il a encore perdu des cheveux. Mais ses yeux brillent toujours de la même résolution.
    — Ça va, ça va, dieu merci. On a pas à se plaindre.
    — Personne vient vous emmerder ? Tu sais que je peux…
    Mais Tacco lève une main, secoue la tête. Il se gratte le dos.
    — Non, Richard. On en a déjà parlé. Tu sais ce que disait ton père.
    — « Ne pas dépendre. De rien, ni de personne »
    — On s’en sort très bien sans toi. Même mieux depuis que tu es parti, en fait.
    Ils se regardent en plissant les yeux, comme dans un vieux western. Puis le double menton de Tacco commence à trembler, et il finit par éclater de rire. Ridge l’imite, et ils s’embrassent.
    — Qu’est ce qui t’amène ici, Monsieur le Président ?
    Ridge baisse la voix.
    — Je viens voir la bruxa, tonton.
    Le sourire disparaît du visage de Tacco aussi vite qu’il s’y était affiché. Le Chef baisse la voix à son tour, emmène son neveu avec lui, un peu à l’écart des oreilles indiscrètes.
    — Ridge… la vieille Zoraïna, je dois te prévenir. Elle a un peu vrillé. Plus personne va trop la voir.
    Tahgui hausse les épaules.
    — Oui. C’est ce que tout le monde a toujours dit, Tonton. Personne va jamais la voir, « officiellement ».
    Tacco secoue la tête.
    — Non, non, je veux dire qu’elle a commencé à prendre du Bad Dragon, Ridge. On a tout fait pour l’en empêcher, mais tu la connais. Elle a encore reculé sa caravane. Elle vit vers le canal, maintenant. Je t’accompagnerais bien mais elle va me maudire, encore une fois…

    Tacco n’a pas menti. La vieille folle vit désormais sur la berge. Le canal déborde de saloperies, vieux pneus, caddies rouillés, cadavres d’animaux impossibles à identifier ; il pue la mort, la pire mort - la mort à ciel ouvert. La porte de la caravane est ouverte : Ridge entre sans frapper. Le rideau de billes tinte à son passage. Il fait froid et sombre à l’intérieur. L’odeur de patchouli, étouffante et écœurante, l’oblige à se couvrir la bouche.
    — Je t’ai connu plus vaillant, petit Richard.
    Au fond de la caravane, une forme s’anime, semble émerger de nulle part, et s’avance, spectrale, voûtée. La vieille Zoraïna, enveloppée dans une couverture, paraît flotter au-dessus du sol. Puis elle heurte la table basse, et, en se redressant, le rebord d’un des meubles Elle se met à jurer, se laisse tomber sur la banquette dégueulasse, et sa capuche glisse, révélant, dans le petit jour qui filtre à travers les volets mal fermés, son visage exsangue, veiné, flapi. Comme si elle avait passé trop de temps dans l’eau chaude.
    — La vieille. J’ai besoin de ta magie.
    Elle ricane, tend la paume, sans le regarder.
    — Et moi de la tienne, Président.
    — Je n’ai rien. Je ne savais pas… que tu faisais payer les tiens.
    — Les miens ? Oh, non, pour eux c’est gratuit. Pour toi, en revanche…
    Ridge fronce les sourcils. Il s’adosse à la paroi, croise les bras.
    — Pourquoi est-ce que j’ai l’impression que tu m’en veux, bruxa ?
    Elle se tourne vers lui, et dans un rayon de lumière, apparait le voile blanc qui recouvre ses yeux.
    — Parce que tu as attiré le Mal sur nous.
    — Qu’est-ce que tu veux dire ? J’ai fait ce qu’il fallait pour protéger le camp. Le Dragon n’arrive pas ici.
    — Tes amis te disent ce que tu veux entendre, Président. Te souviens-tu d’Anita ?
    Ridge est soudain renvoyé mentalement à l’été 2013.

Il court dans un champ sauvage, poursuivi par sa cousine. Il tient dans sa main son « journal intime ». Anita court plus vite que lui ; elle le rattrape. Le plaque au sol. Le carnet s’envole, tournoie dans l’air, entre les guêpes en vadrouille. Ils se retrouvent allongés, elle sur lui, dans la salicorne, qui leur fait comme un lit rugueux et salé - et il peut sentir le cœur d’Anita qui bat contre le sien, son odeur douce de lessive, de savon, et de poussière.
    — Elle est morte, petit Richard. Elle s’est suicidée cet été. Ma petite Anita. Ma petite fille…
    Ridge encaisse. Il ne dit rien, ne montre rien.
    — Je n’y suis pour rien.
    — Bien sûr que non. Tu n’y es pour rien, c’est bien le problème.
    — Je… bruxa. J’ai besoin de ta magie. Je n’ai plus… Je commence à…
    — Tu commences à voir les Ombres.
    Ridge se redresse.
    — Comment sais-tu cela ?
    Elle allume de l’encens, pour couvrir l’odeur de patchouli, qui elle-même couvre à peine l’odeur de misère.
    — Elles approchent, oui. Petit à petit, de plus en plus près. Elles te tentent, elles t’attendent et t’espèrent. Tu ne pourras pas leur échapper.
    — Qu’est-ce que tu racontes. De qui s’agit-il ?
    Elle ricane à nouveau.
    — Oui. Tu vas souffrir, Ridge Tahgui, d’une manière dont peu d’hommes ont souffert. Tu vas payer pour avoir failli à ton devoir, pour avoir abandonné les tiens. Aujourd’hui roi, demain…tu ramperas.
    Ridge comprend. Elle vient de le maudire.. Le Tonton avait raison. Il secoue la tête. Ce ne sont que des conneries de vieille femme.
Zoraïna sort d’un tiroir une plaquette de gélules rouge estampillées DB. Lève une main lasse, pour lui faire signe de partir. Elle avale deux gélules, ferme les yeux, pousse un long soupir. Il essaie encore de l’interroger, mais elle est déjà ailleurs - il devine qu’elle en a absorbé plusieurs heures plus tôt. Elle est sans doute déjà en train de descendre : et il le sait, les consommateurs peuvent parfois connaître quelques hallucinations mineures entre deux prises trop espacées.
    Il leur arrive de distinguer des auras, d’imaginer des ombres, des silhouettes qui n’existent pas, ou qui persistent, rémanentes, après leur départ. Hallucinations visuelles classiques. La vieille commerce avec des fantômes à longueur de journée. Ce n’est qu’une coïncidence, un hasard. Son délire, un mauvais trip.
    Il repart sans un mot, fait un signe à Tonton, puis aux deux Dragons.

    Elle a raison. Il va tomber tôt ou tard. Mais ce jour-là, pas question de ramper. Lorsqu’il chutera, ce sera pour ne jamais se relever.
    De rien, ni de personne.



Chapitre 27 - Un morceau d’herbe pas coupée

Meyers n’aime pas qu’on lui force la main : cette entrevue informelle avec le nouveau ministre de l’Économie n’était pas prévue. C’est le président, et uniquement le président, qu’il a accepté de rencontrer. Il le faut bien, puisqu’il doit le… Il a besoin de toute sa volonté pour se rentrer ça dans la tête.     C’est fou le mal qu’il a à s’en souvenir. Tout à l’heure, par exemple, quand il a serré la main du président Tahgui… Il s’apprêtait à lui dire « C’est un honneur pour moi » lorsque, brutalement, au milieu d’un sourire, ça lui est revenu… et il a senti qu’il grimaçait. Pourvu que le Président n’ait rien vu.
    Parfois, c’est l’inverse : il essaie de toutes ses forces d’oublier l’instant et le lieu maudits où il a fait le serment de tuer. Quand il se lève le matin, dans sa chambre aux tentures bleu horizon, la lumière de l’aube blanchissant la mousseline des rideaux, il sourit à la vie, il se sent léger, heureux ; et soudain, sans prévenir, l’idée, l’horrible idée du meurtre lui tombe dessus. Devant son dressing, il est pris d’une angoisse qui lui fait tout voir en gris, même la rosette épinglée à tous ses costumes. Il met une main sur sa poitrine, le souffle brisé ; il a mal, mal à sa conscience de croyant et, oui, pourquoi ne pas l’avouer ? croyant ou pas, il a mal à sa conscience d’être sentant et pensant. Le cartésianisme est aussi un humanisme.
    Dans ces moments de doute - et après tout, Jésus lui-même a douté - il lui arrive d’appeler Pierre-Edouard sur sa ligne personnelle. Stérin est comme lui : un lève-tôt. Il ne perd pas son temps en matinées grasses et infructueuses. Il a besoin de sa voix calme, de ses certitudes. Il sait qu’il respirera mieux lorsqu’il entendra : « Voyons, Meyers, rappelez-vous que vous n’agissez par goût du sang, que vous n’êtes pas animé par la haine, que vous vous donnez tout entier à la France. Bien sûr que le chemin est ardu, bien sûr que vous souffrez. C’est une raison de plus. Ce ne serait pas un sacrifice, si ce n’était pas difficile. » Meyers, qui n’est pas idiot, non, sent bien qu’il y a derrière ce raisonnement une casuistique perverse. Mais ça le réconforte un peu. Quand même.
    « Voyons, Meyers, souvenez-vous de la Purge. Vos scrupules vous honorent mais enfin… Il n’y a pas à tergiverser. Si on pouvait compter sur la Justice pour punir cet assassin et ses hommes de main, je ne dis pas… Mais la Justice, dans l’état actuel du pays, c’est Ridge lui-même. Libérer le pays de sa tyrannie, c’est un devoir moral. Rappelez-vous : la résistance à l’oppression est un droit inaliénable. »
Meyers a un peu tiqué : Stérin qui cite les Montagnards pour justifier son action politique, c’est un peu… comment dire… opportuniste. De mauvaise foi. Voire, carrément, hypocrite. Puis il s’est ravisé : « Si Stérin va chercher une disposition que la République a renoncé à inscrire dans la Constitution, c’est que l’heure est grave. »
    J’ai donc eu raison, se martèle-t-il en arpentant gravement les allées ratissées du jardin de l’Élysée, d’accepter cette rencontre avec le Président. Je dois entrer dans son cercle, c’est la condition sine qua non au m… à l’a.. à la… réussite de ma mission. Je serai un nouveau Lorenzaccio, la débauche en moins, bien entendu.
    Mais cet échange bucolique avec Ferenc, non, ce n’était pas au programme et il s’est fait piéger. Ils étaient tranquillement à discuter, le Président et lui, dans le bureau avec vue sur le parc, lorsqu’il est entré. « Monsieur Meyers, je vous présente notre ministre de l’Économie. » Tout un tas d’images lui ont traversé la tête à ce moment-là, comme un montage cinématographique à la mitraillette. Mais la plus claire, la plus envahissante de toutes : les barreaux d’une prison. L’évasion, brillante, sinon spectaculaire, de Ferenc. On dit qu’il n’a bénéficié d’aucun soutien logistique. Et Meyers le croit volontiers. Il reconstitue sans difficulté le raisonnement de Tahgui. La fuite et la cavale, c’était une sorte d’épreuve. Il avait imposé au pays un ministre de l’Economie condamné pour terrorisme : il aurait pu se contenter de ce coup d’éclat. Mais pour mieux imposer sa marque, il avait en retour imposé à son ministre de s’évader par ses propres moyens. Meyers a vacillé. Il a tardé à tendre la main. Une hésitation qui n’a sans doute duré que quelques fractions de seconde. Mais ça, plus la grimace à Ridge… S’il continue à enchaîner les impairs, il va se faire démasquer. Comme un bleu.
    — Mais je suis un bleu, murmure-t-il dans un accès douloureux de lucidité.
    — Vous dites, Monsieur Meyers ?
    Le gravier fait un bruit désagréable sous ses semelles. Les cisailles d’un jardinier occupé à tailler un buis grincent de manière irritante. Même les oiseaux ont un chant criard. Mais qu’est-ce qu’il fait là, à chercher désespérément comment lancer la conversation ?
     Ferenc, lui, n’est pas indisposé par le silence. Il respire aisément. Il a toujours aimé les jardins clos, comme une promesse d’intimité, un écho du paradis d’Allah. Il se souvient d’un jardin, en Syrie, dans les hauts murs d’une citadelle. Le parfum du gardénia, le rose vif du bougainvillier, le délicat bruit de l’eau. Il est ramené loin en arrière. Vingt ans… A cette époque de sa vie, un jardin, en Syrie, c’était comme une cuillère de miel après les privations des camps d’entraînement : la faim, le froid, auxquels on s’expose volontairement pour dompter l’âme et le corps. Pour d’autres raisons, les jardins de l’Élysée sont pour lui un nouveau refuge. Nouveau, et inattendu.
    Meyers a la tentation de se ronger les ongles, une vilaine habitude qu’il a perdue à l’adolescence. Mais que dire qui, précisément, ne trahisse pas sa gêne, la stérilité de sa conversation ? Et puis comment s’adresser à cet homme ? Ferenc, ce n’est que le nom qu’il s’est choisi. Monsieur Ferenc sonnerait de façon ridicule. Mais omettre le « monsieur » est inconcevable. Ils n’ont pas gardé les cochons ensemble. Et pour cause. Il n’y a qu’une ressource :
    — Monsieur le ministre ?
    Ferenc met quelques secondes avant de répondre. Décidément, il ne s’y habitue pas. La première fois qu’un huissier lui a donné ce titre, il s’est retourné pour voir à qui il s’adressait.
    — Vous parliez de la couleur bleue, Monsieur Meyers.
    Bien sûr, les jardins de l’Élysée n’ont rien de l’exubérance orientale. Et il faut beaucoup s’éloigner du palais pour parvenir à un coin qui ne soit pas dompté par les tondeuses à gazons et les sécateurs, sans parler de l’Arène, cet obus de béton géant, planté dans la partie Ouest. Et puis, on entend la circulation, les klaxons, au-delà des murs. Mais en cherchant bien, là-bas, tout au fond à gauche… entre deux branches d’arbres… Ferenc respire profondément. En se bouchant les oreilles, on arrive à oublier qu’on est en ville. On arrive à oublier bien des horreurs, en se concentrant sur un morceau d’herbe pas coupée.
    — Je m’étonnais en mon for intérieur, Monsieur le ministre. Pourquoi avoir sollicité cet entretien ? Je ne suis pas un expert de l’économie planifiée. Ni un adepte, pour vous parler franchement.
    À vrai dire, cette idée de rencontre, elle vient de Ridge, pas de lui. Lui, qu’est-ce qu’il peut bien avoir à dire à un type comme Meyers ? Mais Ridge a insisté : « Les Villiéristes ont encore du poids. Meyers est un fidèle. Il n’a pas renié ses convictions droite catholique conservatrice : manif pour tous, défense de la famille, messe en latin, communion sur la langue, pèlerinage à Notre-Dame… »
    « Bref », avait interrompu Ferenc qui connaît l’ennemi par cœur, le catholicisme tridentin. « On ne le ralliera pas, évidemment. Mais on pourra le contenir au maximum. Et puis, il faut que tu apprennes à fréquenter ces gens-là, Ferenc, à te tenir. Et ce sera plus facile avec Meyers qu’avec un autre. Il est affable, tu verras. »
    — Nous avons plus d’affinités que vous ne croyez.
    Heureusement qu’ils ne sont pas à table, car Meyers s’étranglerait avec son Chablis. Moi, des affinités avec un repris de justice, ancien djihadiste, qui défend une économie soviétique fondée sur la drogue ?
    Ferenc lui ne s’étrangle pas. On apprend les techniques d’infiltration, dans les camps. A quinze ans, il pratiquait déjà la Taqiyya dans les environnements les plus périlleux. Mais à présent, dans cette tenue, avec ce genre d’homme, avec si peu d’enjeu… Tout cela est ridicule…
    — Le président Tahgui est un pragmatique. Nationaliser, planifier, c’était la manière la plus rapide et la plus efficace de rétablir un semblant de prospérité et de donner du travail à la masse éruptive des prolétaires. Cela fait, nous allons maintenant rendre ses droits à l’entrepreneuriat, parce qu’il faut apporter du sang neuf à ce grand corps qu’est l’Etat. Mais pour cela, il faut regagner la confiance du monde des affaires. Et c’est là que nous avons besoin de vous. Nous travaillerons ensemble à un projet de loi de libéralisation du secteur de la drogue.
    — Vous vous trompez de libéraux, Monsieur le Ministre. Nous défendons la liberté d’entreprendre, pas cette déplorable licence dans les mœurs qu’encourage la prise de stupéfiants. D’ailleurs, je m’étonne que vous-même, avec les convictions qui sont les vôtres…
    Ferenc ne peut s’empêcher de sourire. Même revêtu d’un costume, même admis dans les sphères les plus select, aux yeux d’une certaine bourgeoisie, il restera toujours une racaille de banlieue radicalisée. Il lève les yeux vers un cèdre du Liban. Quand a-t-il cessé de croire en Dieu ? En prison, il a eu le temps d’examiner la question en profondeur. Avant même d’être déradicalisé. On se détache plus facilement de l’idée d’un être supérieur que de l’enivrement de la violence.
    — Je ne suis plus musulman depuis longtemps. Je ne suis plus djihadiste non plus, si la clarification vous paraît nécessaire.
    — Mais… loin de moi… Enfin, Monsieur le Ministre… ne vous méprenez pas…
    Meyers se tord les mains. Il est à la torture. Encore une bévue. Quand il rendra compte de cette entrevue à Arnault Junior…
    — J’ai été un croyant, un fidèle, reprend Ferenc, oui. Et même si j’ai perdu la foi, la religion musulmane, sa spiritualité, restera toujours chère à mon cœur, de même que la fraternité que crée l’appartenance.
    — Vous voyez, s’écrie Meyers dans un élan d’enthousiasme, vous voyez que nous avons beaucoup en commun ! Ce que je voulais dire, tout à l’heure, c’est que les musulmans, comme nous les chrétiens, ont le respect de l’ordre, de la famille, de la moralité. Autrement dit de la civilisation !
    La civilisation.... Ferenc repense à ce raid dans un village syrien. C’était sa deuxième « sortie » après le camp de formation. Il savait qu’il était sous surveillance. Qu’on allait le mettre à l’épreuve. Vérifier qu’il avait ce qu’il fallait de couilles. Plus important encore : s’assurer qu’il n’était pas un infiltré. Ils sont entrés dans une maison. Le gars avec qui il était a tiré sur le père, dès l’entrée. Le sang a éclaboussé le mur peint à la chaux. La femme s’est mise à pousser des cris horribles, à peine humains. Elle s’est aussi pris une balle, juste pour la faire taire. A l’étage, il y avait un jeune garçon, dix-sept, dix-huit ans… Le gars l’a empoigné par les cheveux. Le gamin ne se défendait pas. Le djihadiste l’a fait s’agenouiller puis lui a violemment tiré la tête en arrière, avant de se tourner vers Ferenc.
    — Égorge-le, Muhammad.
    Au camp, Ferenc s’était entraîné pour le jour où... Sur des moutons, sur des chèvres. Il avait même appris comment faire pour « éviter de s’en mettre plein les mains ».
    — Grouille-toi. Qu’est-ce que t’attends ?
    Ferenc avait regardé sa future victime, ce garçon qui avait son âge. Il ne criait pas, ne suppliait pas. Ne pleurait pas. Mais une tache s’élargissait sous lui, et ses intestins se vidaient dans un bruit ridicule.
    — Très bien, je vais le faire moi-même. Mais après ça, le camp, c’est fini pour toi.
    Ferenc savait ce que cela signifiait. Alors il s’était jeté sur le jeune homme, son couteau sorti, avait tiré la tête par les cheveux pour bien dégager la gorge et avait tranché. Puis il l’avait décapité. Dehors, avec d’autres apprentis djihadistes, il avait pris un selfie devant des têtes entassées. Comment être un homme, après ça ?
    Meyers pendant ce temps continue de pérorer sur les valeurs qui fondent une société solide. Ferenc n’écoute plus. Il ne fait même pas semblant. Son costume le gêne. Celui qui a inventé la cravate n’a jamais eu à trancher une jugulaire.
    — Monsieur le Ministre ?
    Ferenc ne lui répond pas. Meyers voit bien que quelque chose déraille. Il s’est arrêté. Le ministre, lui, continue d’avancer. Un peu plus loin, dans un bosquet, il y a une gloriette. On sent bien le goût exquis de la marquise de Pompadour, qui a conçu le jardin - du moins ce qu’il en reste. Peut-être Ferenc veut-il l’entretenir secrètement ? A moins que… Meyers sent sa gorge se nouer. Il s’est vendu tout seul, à force de bévues. Comment a-t-il pu croire une minute qu’il serait à la hauteur de la tâche ? Que penseront Arnault et Stérin ? Mais surtout, que va-t-il lui arriver, à lui ? Il s’arrête, perturbé. Il regarde autour de lui. Il ne voit pas de Dragon patrouillant au pied des murs, mais il est forcément surveillé. Pour peu, il guetterait l’apparition d’une petite lumière rouge cherchant la place idoine, au niveau du cœur. Et s’il devait mourir, là ? Et si c’était là la délivrance ? Dieu qui, en le rappelant auprès de lui, le relèverait d’une promesse monstrueuse faite pour éprouver son obéissance ? Il relève la tête et voit Ferenc arrêté sur le seuil de la gloriette, qui le regarde avec étonnement. Alors il se remet en marche.
    C’est le moment, se dit Ferenc, je vais en finir et rentrer chez moi, retrouver mes livres et mon Abus. Ridge sera satisfait et moi je serai, pour un temps, tranquille. Il invite d’un geste Meyers à s’asseoir sur le banc de la gloriette.
    — Pour porter la loi de délégation de la distribution du Dragon au secteur privé, il nous faut un ami des entrepreneurs. En d’autres termes, nous vous demandons d’accepter le poste de ministre de l’Economie.
    — Mais comment cela, bredouille Meyers, vous voulez dire : à votre place ?
    — Vous et moi travaillerons en étroite collaboration, au moins au début. Il est préférable que je reste dans l’ombre. Un homme comme moi, ajoute-t-il en n’inspirera jamais entièrement confiance. Le décret de nomination est déjà sur le bureau du président.
    — Et vous ?
    — Je prends le poste de directeur de cabinet à la place de Mme Rimani, qui passe à l’Intérieur.
    — C’est… assez inattendu...
    Meyers se projette par la pensée dans cette ancienne usine de traitement des déchets : si on leur avait dit que quelques mois plus tard l’un des leurs serait infiltré, propulsé dans le premier cercle de Ridge… Ils vont tous exulter. Peut-être qu’il ne se débrouille pas si mal, au final. Alors il se jette à l’eau, tend la main vers Ferenc :
     — Eh bien, je dis OUI à cette collaboration. Et peut-être, qui sait, au début d’une amitié ?



Chapitre 28 - Rangé des voitures

Clic
Ça tourne ?
Oui oui, Monsieur le Président. Vous êtes prêt ? Ça va être dur.
C’est ce qu’elle disait.
Pardon ?
Non, je… désolé. Je ne sais pas ce qui m’a pris. On pourra couper au montage ?
Bien sûr, Monsieur Baroin.
Parfait. Est-ce que vous pouvez continuer avec « Monsieur le Président », par contre ? Ce n’est pas une question d’ego. Un peu, peut-être. Mais c’est une question de…
… prestige ?
Oui. Mais prestige de la fonction, Madame Lapix. Pas le mien. Celui de la République. Et le prestige, c’est la base, la fondation, quoi qu’on en dise. Sinon, n’importe quel… « Fifrelin » pourrait faire son chemin jusqu’au pouvoir.
Vous venez de citer votre successeur… Quel commentaire pouvez-vous faire, à froid, sur les dix-huit mois du « règne » de Philippe de Villiers ? Comment en est-on arrivé là, selon vous, Monsieur le Président ?
Écoutez, Anne-Sophie. Comme vous le savez, je ne brigue plus aucune fonction élective. Je termine mon mandat à Troyes et après, je me « range des voitures ». Cela me permet, en théorie, une certaine liberté de ton. Et cependant, je ne souhaite, précisément, pas écorner davantage l’institution. Vous voyez, madame Lapix, je suis un républicain convaincu. Et quand je pense au Général de Gaulle…
Vous vous dites qu’il doit se retourner dans sa tombe ?
Je pense qu’il doit se demander comment tout cela est possible. Mais vous m’interrogiez sur mon successeur. Je veux dire, madame Lapix, que Philippe de Villiers, à mon humble avis, a fait de son mieux.

Ah bon ? Vous comprendrez ma surprise, Monsieur le Président. D’abord parce qu’il vous a battu assez nettement à l’élection de 2032, mais aussi parce qu’il ne vous a pas épargné, avant, pendant, et après la campagne.
Vous voyez, Anne-Sophie… pardon, madame Lapix. Vous vous adressez à moi comme si j’étais encore un homme politique.
Parce que vous me répondez comme un homme politique, Monsieur le Président…

Ce Ridge Tahgui a au moins le mérite de nous apprendre quelque chose - sur notre époque. Sur nos besoins, nos attentes, et surtout, notre vide, que son Dragon prétend combler. Il nous rappelle en réalité, que le pire est presque toujours certain.
Le pire ? Vous avez dit que rien ne pourrait être pire que De Villiers, durant le débat d’entre deux tours, en 2032.
C’est la preuve que j’avais tort, et qu’aujourd’hui j’ai raison.

Jusqu’à ce que l’avenir vous prouve que vous avez encore tort ?
(Rires) Ces joutes vont vraiment me manquer, Anne Sophie. Vous êtes disponible pour un repas, après ça ? J’ai un peu de Cambodgienne… Pardon, on pourra couper ça, aussi ?

On pourra, Monsieur le Président. Revenons-en à 2032.
Oui, excusez-moi. Ces vieux réflexes, n’est-ce pas. Je considère, voyez-vous, que Philippe de Villiers, paradoxalement, incarnait la France. Une réaction, certes. Une vieille France. Mais la France quand même. Un esprit, une volonté, un bouclier. Oui, il a dépassé les bornes, face au Parlement, face à ses ministres, face aux médias, face au peuple. On n’insulte jamais le peuple, on ne se moque pas de son intelligence, madame Lapix. Surtout pas quand le peuple se gave de Dragon. Erreur politique majeure. Sans parler des « soirées du Roy au Puy du…
Y avez-vous participé, monsieur Baroin ? Pardon, Monsieur le Président ?

Je vous retourne la question, Anne-Sophie.
Très bien. Passons à présent à votre propre bilan. On a souvent entendu parler d’une « Ultime chance » de la démocratie. Vous même avez manié ce concept à foison, en 2027, durant la primaire, puis durant la campagne, contre Jordan Bardella. Pensez-vous que cette ultime chance a été gâchée ? L’avez-vous gâchée ?
(Rires). J’aimerais pouvoir dire que je suis le seul responsable, si cela pouvait changer quelque chose. Si cela pouvait redonner ses lettres de noblesse à la fonction, à l’institution. En réalité, vous le savez comme moi. Sous la Cinquième République, le régime mixte ne fonctionnait plus : le Parlement et le Président se dévoraient mutuellement, sans arrêt. Trois dissolutions en cinq ans. Monsieur Mélenchon et M. Hanouna - paix à leurs âmes, où qu’elles soient - avaient raison sur ce point. Cela ne pouvait plus durer. Il nous fallait une nouvelle constitution. L’ultime chance était un coup de poker.

Estimez-vous, au regard de la situation actuelle, qu’il a fonctionné ?
Vous avez déjà joué au poker, madame Lapix ?
Ça a pu m’arriver, Monsieur le Président.
Alors vous savez une chose. On ne peut pas gagner lorsqu’un des joueurs vient avec ses propres cartes, son propre croupier, et qu’il menace de mettre le feu au tapis dès qu’il perd une main. Ridge n’a pas joué, il a triché. Et le pire, c’est que tout le monde a continué la partie, comme si de rien n’était. Je pense que ma réforme aurait pu fonctionner. J’y ai sacrifié ma carrière politique, mais j’étais prêt à prendre ce risque. J’ai tenté un « all-in ».
Et vous avez échoué.
Qu’est-ce que l’échec, madame Lapix ? Est ce qu’on peut dire…
Pardonnez-moi, François… Mais vous recommencez.
(Rire) Je suis désolé, Anne-Sophie. C’est plus fort que moi. Oui, vous avez raison. On peut dire que c’est un échec. Sur toute la ligne ? Je ne sais pas. J’aime à penser que le Dragon ne suffit pas à faire nation. Je vois, autour de moi, des femmes et des hommes qui refusent d’y succomber. D’autres qui en sortent, qui essaient de se battre, d’accepter leurs failles, leurs faiblesses.

Ceux-là même à qui vous demandiez de se « prendre en main » et d’arrêter de « se complaindre », en 2028 à Cherbourg ?
Vous savez quoi… Boui.
« Boui » ?
Peut-être. (imitation de parler paysan, maladroite et caricaturale) Tête ben qu’voui, mème Lapouixe. (redevient sérieux). Les premiers seront les derniers. C’est dans la Bible, je n’invente rien.
Vous… (baisse la voix) Vous avez consommé, François ?
C’est bien possible. Ooooh regardez-moi ça. Ça fonctionne encore mieux que du viagra. Le saviez-vous ?




Chapitre 29 - Les Arènes (2) - Chimère

François se tourne vers Cromwell, qui s’emmêle les pinceaux.
    — Tu veux que je m’arrête, gros ?
    — Non, non, continue, on va être en retard sinon. Ton combat commence dans…
    Il regarde sa montre rose, qu’il a piqué à sa gamine.
    — Trente-cinq minutes. Accélère…
    Cromwell a la cinquantaine bien ruinée. La gueule du type qui a vu la vie lui passer dessus au moins quatre ou cinq fois. Il dit qu’il était agrégé d’Histoire, qu’il enseignait dans un grand lycée parisien. Puis sous Baroin il a refusé d’appliquer le programme « Finkelkraut ». Sanction, licenciement pour faute morale. Sa femme l’a plaqué, et après…
    — Là, à droite. Non, attends ! Continue, c’est plus loin.
    Leur GPS récupéré à la déchetterie invente des trajectoires fantaisistes. Cromwell essaie de compléter avec une vieille carte IGN, tout en mélangeant, d’une main, le Dragon avec un peu d’héroïne, le « Fly ». C’est autorisé, il paraît, du moins pendant les qualifs.
    — Et… à gauche ici. Ralentis, c’est…
    Un chemin de merde. Tangui met un gros coup de frein : la seringue glisse des doigts de Cromwell. Ils la regardent tous les deux tournoyer entre eux, comme au ralenti… Mais Tangui l’attrape au vol, ferme, rapide, précis. Il la tend à Cromwell, qui sourit, dévoilant ses chicots moisis.
    — T’as même pas besoin de cette merde, gamin. Tu vas les rétamer.

    Ils se sont rencontrés durant un « fight » clandestin entre hooligans du PSG, rue des Carrières, ça s’invente pas. Tangui combattait pour la première fois. Un massacre. Ses années de danse classique lui donnaient un style étrange, mi-tigre, mi-cygne. Très vite, on l’avait nommé « la Chimère » dans le quartier, et Cromwell s’était chargé de négocier les primes, les partenariats, les déplacements… François, lui, continuait à passer ses journées à faire des pompes, regarder Dragon Ball Z et lire Nietzsche.
    Quand Ridge est passé à la télé pour annoncer qu’il entendait « mettre en place une véritable méritocratie » et qu’il a dévoilé les « Arènes », François a cru que le vieux Crom allait faire une crise cardiaque. Il était devenu tout violet, avant de le saisir par les épaules.
    — Gamin, putain, c’est notre chance. Tu vas devenir ce que tu dois être.
    — Et qu’est-ce que je dois être, Crom’ ? La Chimère ça me va bien.
    — Idiot ! Tu vaux plus que ça. Ensemble, toi les bras, moi le cerveau, on peut changer les choses. Remettre tout ça d’aplomb, redéfinir les frontières, entre nous et les autres, entre le bien et le mal. Compris ?
    Il avait agité un petit sachet de Fly, ça avait clos le débat.

Tangui soupire en relâchant la seringue. Il le sait, ses yeux vont s’éclaircir, et son attention décupler, dans 5…4…
    — Alors c’est toi ?
    Il se retourne. Face à lui, un SDF. Du moins c’est ce qu’il croit à première vue. Malgré la dégaine pitoyable, les mouches et les loques, l’odeur de mort et la gueule triste à en chialer, ses muscles se contractent. Puis les engrenages s’enclenchent dans son esprit.
L’autre lui tend la main.
    — Ravi de te rencontrer, Chimère. Moi c’est Jean-Christophe. Mais mes amis m’appellent…
    — Porcinet. Putain…
    Cromwell, qui ramène des sandwichs, s’est immobilisé en apercevant le clochard. Celui-ci sourit, mime un salut avec un chapeau imaginaire, et repart avec ses odeurs d’agonie.
    — C’était qui ce charlot ? demande François.
    — C’est… un collègue, à Argenteuil. Il était professeur d’Arts Plastiques. Et puis il a viré anar, façon ayatollah. Je pensais qu’il était mort…
    — Pourquoi tu tires cette tronche ? Il a l’air au bout du rouleau, ton Porcinet…
    — Ouais… j’espère.

Les qualifs sont une formalité. François allonge un étudiant en droit, d’une méchante gauche. Une chanteuse de R n’B qui essaie de le griffer, d’un bon coup de latte dans la shnek - c’est permis. Tout le monde le hue, mais grâce au Fly, il adore ça, salue façon torero, en redemande. En quart, il tombe sur un ancien boxeur, qui lui abîme un peu le nez avant d’être interpelé par les Dragons en plein combat pour une histoire de viol. En demi, il affronte une vieille connaissance, Geronimo, un sosie de Cromwell, en mieux conservé. Un de ces types qui n’ont pas renoncé, même après la chute. Le combat est acharné, l’autre essaie de lui broyer une couille, mais la Chimère a plus d’un tour dans son sac, et lui pète le tibia, façon Van Damme dans Bloodsports. L’autre continue le combat, même sur une jambe, mais il est fini, et abandonne, la gueule refaite.

En finale, la Chimère affronte Porcinet, qui s’est qualifié sans faire trop de bruit. L’arbitre (qui ne sert qu’à siffler le début et la fin du combat, dans l’ensemble) rappelle les règles. Pas de coups au visage (les griffures sont autorisées), ni d’armes blanches. Tous les autres coups sont permis. Le combat peut être interrompu si la vie d’un des combattants est menacée. A chaque fois, ça les fait sourire : leur vie est toujours menacée.
Cromwell s’approche, tend une petite seringue, la « dose finale ».
    — Méfie-toi de lui, Francesco. C’est un taré. Il a battu trois mecs sans donner un seul coup…
    Mais la Chimère refuse la seringue, malgré l’insistance de son « coach ».

Porcinet s’avance, lui tend la main. Ses yeux sont d’une couleur indéfinissable : beige, peut-être un peu mauve. Quoi qu’il prenne, se dit François, c’est de la bonne.
    Lui n’a pas besoin de ça. Il n’en a plus besoin. Il le sent, parfois. Et ce soir, il est en plein dedans : dans cette zone qui se situe par-delà le bien et le mal, par-delà la douleur et la pitié, par-delà le désir et l’ennui. Il n’est plus que lutte, volonté d’exister.
    — C’est un honneur de t’affronter, Chimère.
    Pour François, ce n’est pas un honneur, ni une honte. C’est juste la vie, la seule qui ait un semblant de sens. Il ne répond rien. Inutile de s’exprimer. Le pouvoir, il le sait, Crom ne cesse de le lui répéter : c’est de ne rien ressentir.
Le coup de sifflet retentit. Les cris s’élèvent des gradins. Des centaines de bouseux, sortis de leurs patelins moroses, ont convergé ici, dans ce grand hangar agricole abandonné ; certains ont même ramené leurs gamins. C’est bien plus intéressant que l’école, et ça peut, en plus, mener nettement plus loin.
    Voilà ce que le Dragon n’a jamais réussi à effacer, se dit François en les regardant s’agiter. L’impatience. Même Porcinet est pressé. Il s’avance en titubant, essaie une droite maladroite, un uppercut gauche. Mais la Chimère n’est pas dupe : ce type sait se battre. Il se la joue drunk boxing,         Cromwell l’a prévenu. L’esquiver est un jeu d’enfant. Dans les tribunes, ça commence à huer. Porcinet baisse les bras, souffle.
    — T’es un malin, la Chimère. On me l’avait dit.
    Il ôte son imperméable crasseux.
    — Qui ça, « on » ?
    — Ceux qui ont misé sur moi, mon vieux. Comme ceux qui ont misé sur toi t’ont fait passer des infos sur tes précédents adversaires.
    — Ceux qui ont misé sur moi ?
    Derrière lui, Cromwell gueule. Quelque chose à propos de discuter. Ne pas se laisser embrouiller.
    — Les Fachos Réunis - et tous leurs Petits Amis de Circonstance, Tangui. Laisse-moi deviner. Ton bon vieux Crom n’a pas jugé utile de t’affranchir, pas vrai ?
    La concentration disparaît, juste un instant. Suffisant pour Porcinet. Il est déjà sur la Chimère, essaie de l’immobiliser ; mais François lui glisse entre les bras.
    — Tu mens ! Je défends les miens. Tous les rejetés… du système…
    — Allons… Tu t’entends parler ? Je ne fais que te révéler ce que tu soupçonnais déjà. La question, maintenant, chère Chimère, est la suivante : toi qui te dis « amoral », est-ce que tu vas réussir à le rester ?
    — Défonce le, putain ! hurle Cromwell, mais la Chimère ne l’écoute plus.
    Il regarde le type délabré en face de lui. L’idée se précise. Il pensait que ce n’était qu’une légende urbaine… Et d’un seul coup, tout devient clair, évident. Il relâche sa garde.
    — Tu… Tu es l’Archange…
    Porcinet sourit.
    — Bien vu, petit. Cette merde ne t’a pas encore totalement détruit la cervelle. Et maintenant, tu sais ce qu’il te reste à faire.
    Sous les huées qui redoublent, François pose un genou au sol.
    — Non ! Putain, non ! Il te raconte des conneries ! Il essaie de rentrer dans ta tête ! Ne l’écoute pas !
    Cromwell essaie d’entrer sur le terrain, mais les Dragon le retiennent. Les spectateurs commencent déjà à quitter l’Arène.
    — Est-ce que vous abandonnez, Chimère ? demande l’arbitre
    François secoue la tête. Il pose le second genou au sol. Plus rien n’a d’importance.
L’arbitre se tourne vers Porcinet, inquiet.
    — Pas de bêtises, hein ?
    Mais l’Archange, qui sourit toujours, ne l’écoute pas. Il s’approche de Tangui, tend la main. La Chimère lève la tête.
    — Pas de coups au visage ! gueule l’arbitre, sans oser s’approcher.
    — Ne vous inquiétez pas, répond l’Archange, sans le regarder. Je ne vais pas le frapper.
    Il caresse la joue de Tangui. Murmure, d’une voix douce :
    — Comprends-tu à présent ?
    — Je comprends, Archange. Je vois clair, après avoir erré si longtemps dans la nuit.
    — Je te pardonne, mon garçon. À présent, tu m’accompagneras. Je te montrerai le chemin, je te guiderai. Tu n’auras plus besoin que de moi.
    Alors, il pose ses pouces sur les yeux de Tangui. Et il appuie.
    Dans le public, des cris retentissent. L’arbitre, horrifié, recule. Les Dragons ne comprennent pas tout de suite.
    Car la Chimère, malgré ses larmes de sang, sourit.



Chapitre 30 - Génies ratés

À la télévision, il y a ce mec, elle a oublié son nom, qui porte toujours un blouson en cuir ; avant, il faisait des films et des blagues. Et puis un jour, il a fait pénitence, reconnu ses addictions, mais personne ne lui a vraiment pardonné. Il est parti au Mexique, puis au Népal, est revenu le crâne rasé, et les pupilles dilatées. Depuis, on le voit sur tous les plateaux, c’est un VRP de Tahgui et sa bande. Léa Salamé le reçoit :
    — Alors, Nicolas, comment ça va ?
Mais on s’en fout, de comment il va. Tout le monde va bien, pas besoin de passer à la télé pour s’en vanter. Il ne dit rien d’autre, d’ailleurs :
    — Le Dragon est la drogue de la République, Léa. Elle constitue le ciment entre les forces vives de l’économie et l’esprit grandiose des penseurs. Elle vient pallier les manques du système, remplir le vide de nos sociétés, divertir du néant et renforcer la volonté. C’est un shoot de conatus. Du moins, pour la plupart des gens - il existe quelques malheureux auxquels leur complexion impose de terribles effets secondaires.
    — Et vous, Cathy ?
Elle regarde sa montre : la séance a commencé depuis huit minutes.
    — On pourrait éteindre ?
Il hausse les épaules.
    — Ça fait partie de la thérapie.
Après trente minutes à chercher, en vain, la trace enfouie et refoulée d’un viol, ou même d’un simple petit attouchement, dans l’enfance, il baisse les bras, griffonne son ordonnance, encaisse le bifton. Il porte une Rolex.

Les rues sépia, les poubelles renversées, une chatte qui lèche sa portée. Le vent, le vent et le froid. Céline Dion qui chante au loin. Un nuage en forme de lapin. Les arbres nus, les pneus crevés. Un texto : promotion sur le Dragon « soft » format family, - 15 % - Black Friday. Un corbeau qui croasse, juste un « croaaaaaa » guttural, lorsqu’elle passe sous lui, comme s’il ne voulait pas d’elle. Une Porsche qui dérape au bout de l’allée : le fils Durand. Il ne peut pas s’empêcher de « se la donner » comme dit sa mère. Le succès rend con.
Sans même y penser, elle se retrouve à l’intérieur de la petite pharmacie ATCO. Odeur de polystyrène, et de crème pour bébé. Musique d’ascenseur, l’impression de s’enfoncer. Deux ou trois clients paumés, qui font semblant d’hésiter, et pas un seul qui se fourvoierait à croiser son regard. Elle laisse glisser ses doigts sur les tubes, les boîtes, les brosses à dents, les serviettes hygiéniques, les cure-dents, les bouillottes et les diurétiques.
    — Cathy ?
Devant elle, comment il s’appelle déjà ? Elle se souvient de lui. Une soirée, y’a deux, non, trois mois, dans un rade puant. Ils se sont roulé des pelles baveuses sur « A letter to Elise ». Elle lui trouvait, dans la pénombre, un petit côté Robert Smith.
    — Salut, euh.
    — Tu m’as jamais rappelé.
Il peignait, des trucs dégueu, à base de vernis séché, quelque chose du genre « inversé » : la peinture par-dessus la couche censée la protéger, la toile par-dessus la couleur, les doigts à la place du pinceau. Sa chambre puait la térébenthine et le white spirit. Toutes ses chemises à moitié déchirées, pleines de traces - elle s’était dit qu’il les avait volontairement badigeonnées.
    — Quentin ?
    — Sylvain. Pas grave. C’est drôle de se voir ici. Tu viens chercher quoi ?
Lui tient dans sa main droite une boîte de préservatifs. Elle rougit, ne peut pas s’en empêcher. Le pharmacien l’appelle.
    — Je dois y aller.
    — Appelle-moi.
Elle regarde à nouveau la boîte.
    — Non. Je crois pas.
Le psy serait content. Elle achète la boîte format Famille, tend la carte d’allocataire de sa mère et sa propre prescription. Pour à peine dix-huit euros elle obtient de quoi tenir une semaine, sans sortir de sa chambre ou presque. Elle pourra perdre quelques kilos, sans faire le moindre geste.

Dehors, Sylvain l’attend, devant sa vieille 206 rouge. Il lui propose de monter. Elle n’est pas dupe. Il ne quitte pas son sac du regard. Elle le remercie, continue sans se retourner. Repense au philosophe à la télé.
    — Mais, Nicolas, dans les montagnes, aviez-vous vraiment besoin de Dragon ? N’avez-vous pas trouvé le chemin de la sérénité ?
    — Ah, Léa, Léa. Il est temps de nous émanciper des vieux schémas de la rationalité et de la morale occidentale. Le génie inné, la perfection incarnée. Et tout le reste ? Des essais ratés, bons pour le recyclage. Alors que le Dragon nous révèle cette immanente et inaltérable vérité : nous sommes tous des génies ratés, des échecs formidables, Léa. Le travail peut remplacer l’inspiration, et la laideur n’est qu’une beauté qui s’ignore. La sérénité ? Ce n’est pas le moine, ni le savant, dans leurs tours d’ivoire, seuls et ignorants de la douleur du monde, qui en ont l’apanage. Ni le camé qui crève la gueule ouverte dans le caniveau. Non, Léa : la sérénité, c’est la médiocrité. Le Dragon nous révèle notre médiocrité, il nous libère du joug de la performance, du désir, de la jalousie, de l’identité. Comme le chantaient les Beatles :
I am you, and you are me.
    — Mais je ne suis pas vous, Nicolas.
    — Vous refusez encore votre médiocrité. Mais cela viendra, Léa. Nous n’aurons bientôt plus le choix. C’est la seule voie vers l’identité, et l’égalité réelle.
    — On croirait entendre l’ancien ministre Ferenc.
    — Sans doute. Sans doute. Bientôt vous comprendrez. Nous ne sommes qu’Un. Nous sommes la France. Nous sommes une horde de rats qui se comprennent en se touchant les moustaches. Voulez-vous toucher ma moustache, Léa ?
(rires)
La 206 s’arrête à son niveau. Au loin la Porsche a disparu. Céline Dion s’est tue, le corbeau s’est envolé. Le vent emporte un dernier papier. Un petit chat miaule.
Cela fait deux mois. Deux mois qu’elle tient, malgré son psy qui l’encourage, malgré sa mère qui l’engueule et ses amis qui la snobent. Deux mois sans une goutte, sans une pastille, sans Dragon.
Il s’approche d’elle. Elle a encore le choix. Fuir ou fuir.
Mais elle n’a plus envie de lutter. Trop longtemps.
Trop longtemps qu’elle voit le monde pour ce qu’il est.

= commentaires =

    le 31/08/2026 à 07:28:37
Whaou... C'est moi, ou ils se bonifient avec le temps, ces deux-là ?
Nino St Félix

Pute : 100
    le 31/08/2026 à 09:12:39
épatant, hallucinant, quelle culture, quelle inventivité, quel maitrise.

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