LA ZONE -

Unité spéciale

Le 01/09/2026
par Justine de Sousa
[illustration] Bref aperçu d'une visite hebdomadaire à une grand-mère lumière dans un EHPAD.
Les volets sont percés de toute part.
Il y a eu de la grêle il y a sept ans, ça a tout endommagé. Personne n’a jugé bon de les remplacer.
C’est une aile spéciale de l’EHPAD. L’unité Alzheimer. L’unité fermée.
Pour protéger ces p’tits vieux du monde ou protéger le monde de ces p’tits vieux qui pensent plus dans le bon ordre ?
Le principe est quand même fou. On a collectivement accepté de parquer, à double tour verrouillé, des dizaines d’humains dans quelques mètres carrés. Et on appelle ça du soin. Heureusement que les infirmiers portent des blouses parce qu’on pourrait confondre avec une autre forme de surveillance.
Enfin bref. Il ne faut pas se dire ça. Il ne faut surtout pas y penser quand on rend visite aux gens qu’on aime. Et qui y vivent. Pour de vrai. Pas juste pour le temps d’une visite. Mais bien pour tout le restant de leur vie.

Elle nous accueille avec un grand sourire. « aaah ! Mais vous êtes là ! Que je suis contente de vous voir ». Grande embrassade, des câlins moins fermes mais toujours aussi sincères qu'avant. On se dirige tous vers une table dehors, pour être plus à l’aise.
Quand on s’assoit je reconnais la résidente qui reste toujours allongée au sol. En chien de fusil. Apparemment c’est normal. Alors on la laisse.
Ma mamie n’y prête pas attention. Elle préfère nous couver d’affection, de longues œillades qui nous réchauffent. Elle porte des chaussures qui ne sont pas les siennes. Une sandale pour pied droit en 45 sur son pied gauche longueur 36. Au début, les aides-soignants veiller à ce que les résidents ne s'échangent pas leurs chaussures mais c'était peine perdue. Quotidiennement, ils retrouvent des chaussures dans des endroits étranges. Une fois j'en ai vu une dans l'arbre de la cour.

« Mamie, aujourd’hui, c’est mon anniversaire. J’ai 24 ans »
Elle sourit de plus belle, tend ses mains vers moi, je m’attends alors à quelques mots bien choisis : « ah mais… On va te couper la tête alors ! » lance-t-elle avec un regard plus malicieux que jamais. Je confirme en hochant la tête.
J’ai appris les codes de son nouveau langage. Il faut répondre à l’intention. L’émotion qu’on perçoit. Il faut prendre en compte le signifié émotionnel, pas le signifiant. Ça donne des dialogues à la Beckett. On s’y fait. Et parfois des miracles. Des instants de lucidité volée à cette maladie au nom barbare. Des « toi, je t’aime » dirigée vers nous avec un élan d’amour que des non malades seraient bien en peine de donner.

Ça s’agite derrière nous. Je me tourne. La dame sur le sol est allongée au travers d’une porte, les yeux clos. Elle empêche trois petites vieilles de passer du jardin à l’intérieur. L’une la pousse de son déambulateur. Une autre essaie de passer au-dessus sans succès. Petit à petit, certains résidents curieux s’approchent. Ces ombres hagardes qui errent façon fantôme. Au début ça fait carrément peur, après on s’habitue. Ça commence à chauffer. Elle ne veut pas bouger. Alors l’une ne tient plus et lance un « Putain, elle bouge pas la salope ». Je vous laisse imaginer la scène. D’un comique cosmique. Complètement lunaire. Une soignante vient déloger la belle endormie. Le passage est libre. Les trois vieilles ne veulent plus passer. Elles retournent s’assoir dehors.
C’est ça, la magie de l’unité Alzheimer. Un petit bijoux pour les amateurs du théâtre de l’absurde.

Après de longues minutes à faire illusion auprès de ma grand-mère, à ramener de la vie normale au cœur de la sienne, à parler entre nous, comme si de rien n’était. Elle commence à s’agiter sur sa chaise. Elle met son visage entre ses mains et comme une enfant elle dit « j’en ai marre ». On comprend qu’on va devoir y aller. On se sourit une nouvelle fois, on s’embrasse encore plus fort. Et elle me dit à l’oreille, comme une confidence « y’a que des fous ici ». Je ris, je pleure aussi. On s'aime toujours aussi fort, derrière ces volets troués.

= commentaires =

Nino St Félix

Pute : 100
    le 01/09/2026 à 08:29:26
Hu.
C'est gnon. Mais la consigne bordel ?!
    le 01/09/2026 à 08:56:47
Un tesste qui sent le vécu, qui transpire l'émotion brute, un tesste qui me fait frissonner au fond de mon slip

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