LA ZONE -

Résister

Le 03/09/2026
par Breton
[illustration]
Résister

J’ai écrit ma lettre d’adieu dans le silence de la nuit. Au petit matin, j’ai ouvert les volets et admiré un instant le soleil qui montait et inondait le jardin. Les dahlias rouges s’enflammaient. J’ai recopié ma lettre, un exemplaire pour chacun de mes enfants. Ma décision est prise, irrévocable. Je vais quitter ces lieux, lourds de mes souvenirs, à tout jamais. Je vais les laisser propres et ordonnés comme je les ai toujours connus. Il me reste à ranger encore un peu et à tout bien nettoyer. Je veux partir imprégnée de leur odeur paisible.
Et voilà, moi qui aimais tant ma vieille maison, je suis rangée dans ce que j’exécrais le plus au monde : un hlm pour vieux, l’ultime refuge pour les inutiles. Le pire, c’est que j’ai choisi cette solution de bon cœur. Je me répète, chaque jour, que je ne pouvais plus demeurer dans la maison ancestrale comme si j’éprouvais le besoin de me convaincre, encore et encore, que je ne suis pas coupable. L’entretien de mon immense jardin avec ses six bassins où les jardiniers produisaient tant de beaux légumes me coûtait trop cher. Il devenait un champ d’herbes folles, une vision insupportable. Et mes parterres, mes fleurs, ma fierté, je ne pouvais plus m’en occuper comme il se doit.
Parlons de mon corps, il ne va pas trop mal, mais je suis consciente que tout se dégrade petit à petit. Je ne souffre pas le martyre, pourtant, je n’arrive pas à me remémorer l’époque où je n’avais aucune douleur. Je ne prends que cinq médicaments par jour ce qui me place bien en dessous de la moyenne de la maison. Certains sont fiers de culminer à quinze !
Les yeux ne vont plus bien ; l’opération de la cataracte n’a pas parfaitement réussie. La lumière m’aveugle. Je mange face à la fenêtre, avec vue sur le parc. Ils m’ont offert une des meilleures places. Mais je me plains, elle ne me convient pas du tout. Mes yeux pleurent, et passé le début du repas, je ne vois plus ce qu’il y a dans mon assiette. Il parait, qu’un jour, on me trouvera une autre table. Ici, il faut savoir attendre. Alors j’attends. J’ai trouvé une parade, je descends au repas avec mes lunettes de soleil. Certaines aides-soignantes chuchotent, en se croyant spirituelles : « Attention, la star arrive ». Je leur adresse un sourire amical.
Les jambes ne sont plus très bonnes, je sens que je manque d’équilibre. Les oreilles bourdonnent. J’ai du mal à suivre certaines conversations. Le médecin a diagnostiqué « acouphène » et son aide s’est arrêtée là. Cela me handicape, surtout pour la télé ; je me plaisais tant à suivre un bon film. Je la regarde donc moins tard, dommage. Je prétends qu’il n’y a de moins en moins de bons programmes ou que le son de la télé est mauvais ou mal réglé. Mais je sais bien ce qui se dérègle.
Les yeux, les jambes, les oreilles, les dents passe encore, je veux bien accepter, mais mon cauchemar, ma hantise : c’est le cerveau. J’oublie. Je lutte, mais j’oublie. J’ai assisté au moins deux fois à l’atelier mémoire qui est organisé dans la grande salle du bas. J’ai vite compris que c’était du temps perdu. Certains y sont assidus, grand bien leur fasse. Au début de l’animation, on nous avait montré trois animaux et deux fleurs et, à la fin, il fallait nommer ces cinq choses, c’était des animaux que je connaissais, mais je n’ai pas su en citer un seul.
-Alors madame, vous ne vous rappelez pas ! Me lança une fille de salle.
Et elle attendit un peu ; comme si ça allait me revenir. Mais quel intérêt ? Je n’ai pas envie de m’entraîner à me remémorer si on m’a montré une vache ou un lapin...D’ailleurs, je crois qu’il y avait un éléphant... Non, je veux me souvenir de moi et de ma vie passée. Je veux rester la femme que j’ai toujours été avec ses qualités et ses défauts, ses amours et ses rejets.
Surtout, je ne veux pas devenir fade, à moitié gommée du monde, détachée et insensible. Je résisterai de tout mon corps et de toute mon âme. A partir d’aujourd’hui, je rentre en résistance. Je prends le maquis, le maquis de l’âme. Un maquis sans armes et sans fracas. Un maquis où l’esprit reste en éveil.
Je ne veux pas devenir une exclue de la vraie vie, celle qui bouge, qui bouge vite, celle qui travaille, celle qui fait des projets pour organiser la semaine qui vient. Peu de temps après mon arrivée, ils ont affiché sur ma porte mon prénom officiel, celui qui vient en premier sur ma carte d’identité ; mais on m’a toujours appelé par un autre. Alors s’il vous plaît. Je désire rester moi. J’ai barré l’usurpateur et inscrit le bon en dessous. En souriant, j’ai expliqué que c’était au cas où un visiteur me cherche. Ils m’ont promis qu’ils m’imprimeraient une étiquette propre bientôt.
J’exerce ma mémoire seule. Ce matin, fut un beau matin, le navire ne prend pas l’eau, je colmate, le naufrage n’est pas imminent. J’ai retrouvé le prénom de tous mes cousins germains en les associant au nom de la ville où ils habitaient. Je suis fière de moi. Demain, je passerai en revue les habitants de ma rue, les morts comme les vivants ; ce sera un bel exercice. Après demain… On verra...
Pour le combat, j’ai une arme fatale : mon cahier. Je prends le prétexte que j’écris pour mes arrières petits-enfants. Mais c’est pour moi que j’écris, c’est pour pouvoir réviser ma vie. J’ajoute un nouveau chapitre, je relis les anciens. Pour le moment, tout me semble bien en place. Je lui confie tous mes souvenirs. Je relate la vie d’autrefois, l’arrivée de l’électricité, les premières voitures, les veillées ... Je m’applique, je détaille. Hier, comme on était lundi, j’ai écrit le chapitre « Aujourd’hui, on fait la lessive ».J’étais à mon aise, tout me revenait, le film se déroulait en couleurs : les allées et venues pour aller puiser l’eau au puits, le linge qui bouillait sur l’unique poêle de la maison, l’eau qui remontait par le champignon. Le rinçage, je le faisais à la rivière. J’entassais le linge sur la brouette à trois roues sans oublier de prendre le banc à laver, la brosse à chiendent et le battoir. Avec la machine à laver, ces jeunes ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont, sinon ils se plaindraient moins.
Aujourd’hui, nouvel exercice. J’essaie de retrouver les paroles des chansons d’autrefois, au moins les refrains. Les vraies chansons d’autrefois, celles de Rina Ketty, de Marie Dubas, de Lucienne Boyer….Quand vous pensez que l’autre semaine, ils avaient fait venir un accordéoniste pour animer l’après-midi. En guise de chansons anciennes, il nous a seriné du Bécaud, du Richard Anthony, de l’Adamo…La prochaine fois, je reste dans ma chambre. Hier, j’ai écrit une récitation que j’avais apprise à l’école primaire. Il m’est revenu un des rares chants que mon père fredonnait. Il y a quelques rimes incertaines, mais c’est écrit. J’espère qu’il n’y a pas de fautes d’orthographe.
Je mange à heures fixes, à ma table tout le monde se plaint du ravitaillement. Ils ont toujours à redire : pas assez salé, pas assez cuit ou trop cuit. Moi, cela me convient, je ne trouve rien de mauvais, malheureusement, je ne trouve rien de bon. C’est terrible, je ne perds pas vraiment le goût, mais ce n’est plus ça. J’aimais tant les tomates fraîches de mon jardin, le flan aux œufs, les pêches...Les pêches ! L’autre jour pour le dessert, j’ai pris une belle pêche et j’ai mordu dedans comme un enfant de cinq ans. Une fille blanche a bondi.
-Allons madame, il faut éplucher votre pêche, la peau, c’est pas bon !
Des pêches, avec la peau, j’en ai mangé toute ma vie. Tout le fond de mon jardin c’était des pêchers. Une pêche, cela se cueille sur l’arbre, on l’essuie un peu pour enlever le fin duvet avec le coin de son tablier ou de sa robe et on croque. J’aimais garder le noyau dans la bouche jusqu’à ce qu’il devienne bien lisse et un peu amer. J’ai reposé la pêche dans mon assiette, pesticide oblige. Je ne l’ai pas finie, elle n’était pas bonne. Je n’ai pas eu le courage de regarder la fille en blanc, qui enfouit nos montagnes de reste dans un sac noir. Ici, je ne sais pas si on mange assez ; mais je suis sûr qu’on jette beaucoup.
Avant hier, vers la fin du repas, je n’avais pas fini mon pain et je l’ai vu disparaître dans le sac noir. J’aurais voulu pouvoir le réclamer, j’ai tendu la main, mais aucun mot n’est sorti. Je me suis échappée quelques instants dans mon école primaire. J’ai dix ans, je récite les mains dans le dos la morale du jour : « C’est papa qui, toute la semaine, travaille pour gagner le pain. » En face de moi, sur le mur beige de la classe, est écrite une devise en majuscule : « On ne gaspille pas le pain. » Je la vois, je la relis. Il m’a fallu attendre quatre-vingt-dix ans pour y déroger. Une voix tendre me réveille.
-Alors, madame, vous avez l’air triste, il y a quelque chose qui ne va pas ?
- Non, oh non, tout va bien.
J’ai accroché un large sourire à mon visage. Je venais de jeter du pain. Comment aurait-elle pu imaginer que c’était grave ? Tous ces vieux, qui comme moi ont connu la guerre et la queue à la boulangerie, jettent leur pain. Je ne veux pas me perdre comme eux. Ils collaborent à la mode ambiante. Même seule je lutterai. Demain, je n’en prendrai qu’un petit morceau et je le terminerai.
A la fin du repas, on a placé quelques pensionnaires devant la télé qui bavarde depuis ce matin. Ils ne la regardent pas. Ils digèrent. Les nouvelles du dehors les laissent indifférents. Remarquez bien que, moi aussi, une vieille militante de 1936, je ne ressens plus toujours cette indignation qui s’emparait de moi en écoutant certains hommes politiques, surtout ceux de l’autre bord. Je crois que dans quelque temps, il y a des élections. J’irai voter. Je ne doute pas que leur sollicitude affectueuse va vouloir m’en dissuader :
-Allons Madame, à quoi ça sert de se déplacer...On va vous faire une procuration.
Je crois que je n’ai pas raté une seule élection, alors cause toujours. J’irai voter à pied, avec ma canne. Demain matin, je raconterai à mon cahier la grève de 1936. A cette époque, on savait manifester. Il faut que je retrouve le refrain de « La jeune garde » que l’on chantait à tue-tête. Je le copierai au centre du cahier. Qui peut bien encore connaitre ce chant révolutionnaire ?
J’ai mal au genou droit, mais je monte au premier étage toute seule. Je n’ai pas besoin d’une fille en blanc. Seulement voilà, il y en a toujours une qui me surprend.
- Vous savez bien que vous risquez de tomber. Prenez donc l’ascenseur, vous peinerez moins !
Oui, mais pour moi l’escalier, c’est ma séance de gymnastique quotidienne. C’est pour sentir mes jambes, mes genoux, mon équilibre, mes douleurs. C’est pour me dire que je suis encore assez alerte. La jeunette, après son boulot, va aller faire du sport dans une salle de gym ; je ne lui dis pas que si elle venait travailler en vélo cela reviendrait au même pour moins cher.
Je me rends compte que je dis trop de mal des filles en blanc. Elles sont plutôt gentilles, avenantes. Le problème, c’est qu’elles ne me comprennent pas.
-Vous allez pouvoir vous déshabillez toute seule ? N’oubliez pas votre médicament du soir ! N’oubliez pas de faire pipi !...
Pour le moment, cela va encore, je ne me fais pas pipi dessus, ou si peu. Elles ne comprennent pas, elles ne soupçonnent même pas combien un geste de soutien inutile, une parole condescendante se traduisent en moi par un manque de respect. Ne me dévalorisez pas, je branle peut-être un peu, mais je tiens encore debout.
Parlons un peu de ce qui va bien, et même très bien. Depuis que je suis ici, je développe un talent dont j’ignorais tout : le dessin. C’est la responsable de l’atelier qui m’a donné mes premières feuilles de canson. L’après-midi, on avait décoré de petites fleurs les menus pour le repas de Noël. Remarquant sans doute que ce travail me faisait plaisir :
--Tenez, voilà deux feuilles, vous pourrez dessiner des fleurs plus grosses dans votre chambre.
Et depuis, il faut voir le nombre de tableaux que j’ai fait. Mes enfants m’ont acheté de grandioses boites de crayons de couleurs. Avec le temps, je m’améliore. Mais entre le dessin et l’écriture je n’ai plus une minute à moi. Le directeur vient de me promettre qu’il allait faire une exposition de mes œuvres dans le grand hall d’entrée. Je lui ai dit non, mais un non de politesse. Qu’est-ce que je suis fière ! Donc les mains ça va, l’arthrose ne s’est pas encore fait sentir.
Comme à tous les maquisards, mon chez moi me manque. Je m’y retrouve dans mes rêves nocturnes. Le jour, c’est dur. Je n’ai pas les bruits de ma rue, les voix du bistrot, le haut-parleur de la gare. Je n’ai plus mes odeurs. La matinée, le désinfectant urine, envahit les couloirs. Je garde la chambre. Je ferme les yeux et je crois que l’odeur du poulet qui cuit dans mon plat bleu, le seul plat qui faisait le poulet bon, s’échappe de mon four et m’enveloppe. Nous sommes en avril, j’ouvre ma fenêtre ; le parc ne sent pas le printemps. Je retourne au fauteuil. Le sol de mon faux chez moi est blanc, c’est un carrelage impersonnel pour plaire à tout le monde. Il ne me plait pas. Chez moi, le plancher craquait et sentait la cire. Je n’ai pas pu prendre mon armoire, fabriquée ici même, dans ma ville. Je range mon linge dans un meuble carré, lisse, conçu en poussière de bois d’un arbre étranger. Je n’ai pas pu prendre non plus mon buffet de salle à manger. Je le tenais de la grand-mère de mon mari. Je l’encaustiquais à chaque début de saison, et chaque samedi, je passais le chiffon sur les moulures. Sur les portes du haut, étaient sculptés des paniers débordant de fruits ; je les sens encore sous mes paumes. Ici, je laisse les filles passer un coup de chiffon, aussi sec que rapide, sur la commode.
Dimanche, inspection du camp, mon fils va venir manger. Il va me reparler du livre qu’il veut que j’écrive sur la vie d’autrefois. On va prendre mon cahier et sélectionner les passages qui vont bien. Il va me dire que sur certains chapitres, je n’ai pas beaucoup avancé. Mais je n’ai pas le temps de tout faire. Finalement, ici je me sens bien plus en sécurité que chez moi et comme je ne m’ennuie pas, je pourrai en conclure que j’y suis bien.
Ils vont nous mettre sur une table à part. Je serai le plus jovial possible. Il sera heureux de me voir gai et je serai heureuse de le voir souriant. Il me dira, au cours du repas :
- Allons maman, mange.
Si une fille en blanc passe ; elle renchérira :
- Votre fils a raison, il faut manger.
Je n’aurais pas faim, mais je mangerai pour lui faire bonne impression. Il me demandera :
-Comment c’est passé cette semaine ? Qu’est-ce que tu as fait de beau ?
Je vais faire en sorte qu’il ne se rende compte de rien. Je veux rester la maman qu’il a toujours connue. Je vais bien relire mon cahier avant. D’ailleurs, je parlerai avant qu’il ne me pose la question :
Cette semaine, je ne suis pas allé à tous les ateliers. J’ai trop de travail, mes mémoires, des dessins en commande.
Je crois que j’ai assez bien réussi ma vie. Ce qui serait merveilleux, ce serait de réussir ma vieillesse. C’est possible, je crois que je suis sur la bonne voie.

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Nino St Félix

Pute : 100
    le 03/09/2026 à 06:27:28
Oui, c'est a présent très clair, beaucoup ont VRAIMENT cru qu'ils écrivaient à BITRE TEMPS.

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