Jeff arriva en fin de journée dans sa maison de vacances. Il ouvrit les volets et laissa l’air et la lumière pénétrer à l’intérieur. L’arrivée, c’était le moment qu’il préférait. Jeff était prof et il se trouvait à l’entame de deux longs mois de vacances, deux mois qu’il occuperait comme bon lui semble. Bien sûr, sa femme allait arriver d’ici une semaine et ses enfants aussi, sûrement avec des amis. Mais comme tout le monde était autonome et indépendant, il n’avait rien de plus à faire si ce n’est quelques courses et la remise en état des vélos. Le reste du temps lui appartenait et il pouvait faire ce qu’il aimait le plus : bricoler, faire de la moto, jouer au tennis et se baigner. La seule chose qui lui incombait en arrivant était la tonte de l’herbe tout autour de la maison. Elle avait bien poussé depuis le printemps et il fallait en mettre un coup pour que le jardin retrouve son apparence.
Après une nuit de sommeil, Jeff se mit au travail. Il marcha jusqu’à la cabane qui se trouvait au fond du jardin et en revint avec la tondeuse. Il tenait aussi un bac qui servait à récupérer l’herbe coupée, un bidon d’essence et un entonnoir.
Après trois essais, la machine se lança. Jeff allait et venait et s’arrêtait quelquefois pour vider le bac. Quand il eut fini la partie avant du jardin, il amena la tondeuse de l’autre côté de la maison où demeurait un petit carré d’herbe. Il vida encore deux fois son bac et l’affaire fut réglée. Le jardin était prêt pour les vacances. Il ne restait plus qu’à ramasser le tas d’herbe au milieu du jardin et ranger la tondeuse.
Tandis qu’il enlevait les amas d’herbe sous la machine, Jeff contemplait son travail. Son jardin ressemblait maintenant à un green de golf. Au milieu, l’herbe coupée formait une belle bosse de cinquante centimètres. Il finissait d’épousseter la tondeuse et s’apprêtait à la ranger quand il lui sembla que quelque chose avait bougé dans le tas d’herbe. Il pensa à un animal retenu prisonnier, un oiseau peut-être ?
Amusé, il s’approcha et regarda le monticule qui tressaillait.
L’animal qui était là-dessous ne sortait pas. Au lieu de ça, la bosse ondulait et semblait grossir. Jeff ramassa une branche et entreprit de la titiller.
Impossible d’enfoncer la branche. Sous les brindilles, l’herbe s’était comme coagulée et formait une texture résistante. Il essaya à nouveau sans y parvenir. Il voulut y plonger les mains mais se ravisa de peur de se faire mordre par la chose qu’il y avait là-dessous.
Il alla chercher une fourche. Quand il revint, une deuxième bosse plus petite s’était formée sur la première. Jeff prit son élan et entreprit de la transpercer. La fourche ripa sur le côté et il roula par terre. Il se releva, cracha dans ses mains et chargea à nouveau. Il y mit tout son poids et, cette fois, réussit à passer à travers. La chose émit un couinement déchirant tandis qu’il l’éventrait sauvagement. Il maintint la pression jusqu’à ce que la bosse du haut se détache. Un liquide vert s’échappait de cette chair verte. Jeff reçut une giclée dans l’œil. Il ne s’arrêta pas pour autant. Lui qui n’avait jamais fait de mal à une mouche et que ses élèves adoraient était en train d’accomplir un terrible écocide. La chose couina une dernière fois quand il cessa de la ravager. Ses mains étaient couvertes de sang vert et son visage dégoulinait de cette même substance mêlée à sa sueur.
C’est alors que le téléphone sonna dans la maison.
Il lâcha la fourche, s’essuya les mains sur son pantalon et alla décrocher.
- Allo ?
- Ça va ?
- Qui est à l’appareil ? s’étonna Jeff.
- C’est Daniel, votre voisin…
- Ah, bonjour Daniel… comment allez-vous ?
- Il se passe de drôles de choses hein ?
- Pardon ?
- Vous n’avez rien remarqué ?
- Heu.. non, enfin oui !
- Il y a en chez vous aussi ?
Jeff se demanda si le voisin parlait de la créature…
- Je viens d’en tuer une… répondit Jeff.
- Une seule ?
- Je n’en ai pas vu d’autres.
- Mon jardin est envahi par ces choses…
- Vous venez de tondre vous aussi ?
- Non, ça fait deux jours. Je n’ai pas pris le temps de ramasser les tas d’herbe…
- Vous avez une fourche ? conseilla Jeff.
- Pff… vous voulez rire ?
- J’ai réussi à en sectionner une avec…
- Elles refusionnent aussitôt !
- Une minute…
Jeff posa le téléphone et regarda par la fenêtre. Il vit que les restes de la créature n’étaient pas inertes mais bougeaient et cherchaient s’accrocher comme deux aimants. Il reprit le téléphone.
- Incroyable !
- Ah, vous voyez !
- Il faut appeler la police…
- Je les ai appelés mais ils refusent de venir.
- Comment cela ?
- Ils ont fort à faire eux aussi…
- Vous voulez dire que… ?
- Les employés de la commune n’ont pas arrêté de tondre ces derniers temps. Ils ont laissé deux remorques remplies d’herbe aux abords du commissariat… Des machins gros comme des caddies déambulent maintenant dans les rues…
- Ecoutez Daniel, je ne pense pas que ces… machins comme vous dites soient dangereux mais dans le doute, nous devons rester tranquilles et attendre.
- J’ai bien envie de sauter dans ma bagnole et foutre le camp.
- Ce n’est pas forcément une bonne idée, il y a de l’herbe coupée partout en ce moment.
- Oh et puis zut !
Daniel venait de raccrocher.
Jeff fonça jusqu’à sa porte et s’enferma à double tour. Il tira les rideaux de façon à ne pas être vu et approcha une chaise au milieu de la fenêtre là où les rideaux se rejoignaient. La partie qu’il avait décapitée s’était ressoudée à sa base. La créature terminait de s’autorégénérer et s’ébrouait pour faire tomber les brins d’herbe qui restaient accrochés à sa toison. Quand elle se redressa, elle pivota sur elle-même et se tourna vers lui. Elle n’avait pas la taille d’un caddie car le jardin de Jeff n’était pas si grand mais plutôt d’un gros coussin de canapé bien rembourré. Le coussin parvenait à se tenir debout et à avancer en pivotant sur un coin puis sur l’autre. Sur le haut du coussin, une petite bosse faisait penser à une tête sans yeux. Pourtant la chose voyait, Jeff en était sûr. Il prit son courage à deux mains et tira les rideaux d’un coup sec.
- Fous le camp ! cria-t-il de derrière la vitre.
La chose ne fit pas attention à lui, elle continua à avancer vers la porte.
- Elle ne peut pas entrer se dit-il.
Une voiture passa à toute trombe devant chez lui. C’était le voisin qui déguerpissait.
- Si ça se trouve, les machins qu’il y a dans son jardin vont rappliquer… pensa Jeff.
La chose était maintenant derrière la porte. Elle essayait de rentrer. Mais elle manquait de force pour pousser.
Jeff n’était pas inquiet, la porte allait tenir. Il avisa quand même la porte-fenêtre à l’autre bout de la pièce. S’il devait fuir, il pourrait passer par là.
Un coup plus fort résonna. La chose n’avait pas l’intention de laisser tomber. En prenant de l’élan, elle parvenait à taper plus fort. Le porte-clés qui était accroché sur la porte ainsi que toutes les clés tombèrent par terre.
Jeff se précipita à la porte-fenêtre et ouvrit les rideaux. Il tomba nez à nez avec une dizaine de gros coussins verts qui étaient en train de comploter entre eux pour établir le siège de sa maison. Les coussins, malgré leur absence de yeux le fixèrent. Il tira les rideaux et alla se réfugier au centre de la pièce. Ça tambourinait de partout, contre sa porte, contre la porte-fenêtre, contre les autres fenêtres même. Il affrontait une armée de coussins d’herbe prêts à en découdre.
Il prit son téléphone et rappela le voisin qui finit par décrocher.
- Daniel, c’est vous … Où êtes-vous ?
- J’essaie de rejoindre l’autoroute, il y en a partout, c’est horrible…
Jeff l’entendit jurer.
- Que se passe-t-il ?
- Je viens d’en écraser un qui me barrait le passage ! Pouah, il y a du liquide vert partout sur mon pare-brise… J’y vois plus rien…
Daniel jura à nouveau puis il y eut un crissement de pneus et le bruit d’une voiture qui atterrit dans le fossé.
- Daniel… est-ce que tout va bien ?
Daniel n’était plus en état de répondre.
Jeff se demanda si ce que l’on avait prédit depuis longtemps n’était pas en train d’arriver. Une révolte de l’herbe que l’on coupe et, à travers elle, une révolte de la nature tout entière. Depuis le temps que l’on nous rabâchait les oreilles sur l’urgence climatique. Cette fois, la terre en avait eu marre et avait pris les devants en envoyant ses petites brindilles pour qu’elles forment une armée invincible et que cette armée venue des jardins, des champs, de la campagne envahissent les villes et neutralisent les humains. Il se demanda comment cette armada formée essentiellement de gros cubes verts, allait s’y prendre pour faire le ménage…
Il perçut un crachotement dans le téléphone. Daniel avait retrouvé ses esprits. Il l’entendit qui essayait de redémarrer.
- Daniel, c’est moi Jeff… Surtout ne sortez pas de la voiture ! Vous m’entendez ?
- C’est la fin Jeff, c’est la fin… il en grouille de partout !
- Ne bougez pas, j’appelle la police. Où êtes-vous exactement ?
- Ah… mais… c’est pas croyable, elles emportent ma voiture…. !
- ON BOUGE PAS Daniel, ON BOUGE PAS !
- Putain, mais c’est pas possible, ON M’EMPORTE DANS MA VOITURE !
Les coussins étaient dotés d’une force herculéenne quand ils s’associaient. De gros coups résonnaient partout dans sa maison. Elle n’allait pas tenir longtemps.
Il demanda à Daniel qui ne l’écoutait plus de patienter et il appela la police. Mais personne ne décrocha. Alors il pensa à allumer la radio.
Il n’y avait plus de musique mais des infos en continu. Il se cala sur la première station un peu audible. Une station réputée sérieuse et qui passait moins de pubs que les autres. Jeff reconnut la voix d’un animateur qu’il appréciait. Il n’avait pas le même ton que d’habitude et parlait très vite sous le coup d’une émotion qu’il ne pouvait contenir.
« Plusieurs sources fiables, à l’instant, nous rapportent que les seuls lieux sûrs sont les îles avec peu d’herbe. Si vous avez la possibilité de rejoindre une île, vous y serez en sûreté car les herbes, quand elles forment de cubes, ne peuvent pas nager… »
Jeff se dit que le présentateur devait être franchement idiot ou totalement dépassé pour annoncer des âneries pareilles. Qui pouvait rejoindre une île quasi-vierge et comment ?
Il chercha une autre station plus digne de confiance. Pas si simple, l’heure était à la panique générale dans les studios et on criait plus qu’on ne parlait. Il se rappela qu’une radio classique occupait la fin du spectre et tourna la mollette jusqu’au bout. Il sut qu’il l’avait trouvée. Les voix étaient plus posées. Deux personnes discutaient entre elles, un journaliste et un haut gradé de l’armée visiblement.
« - Que répondez-vous, mon Général, aux personnes qui disent qu’il n’y a plus d’espoir et
que l’humanité toute entière va disparaître .
- Il ne faut pas céder à la panique, tempéra le gradé, rappelez-vous le Général de Gaulle, les carottes ne sont jamais complètement cuites… »
Jeff se demanda si toute l’humanité n’était pas atteinte d’hystérie. Auquel cas, sa fin était proche assurément…
Il voulut appeler sa mère mais se ravisa.
La baraque vacillait sous les coups C’était une question de minutes. Il alla chercher un sabre de samouraï qu’il avait trouvé dans son école et qu’un professeur avait probablement confisqué à un élève. Il avait toujours eu un faible pour cette arme qui incarnait l’esprit de sacrifice. Il avait bien fait de la ramener dans sa maison de vacances. Elle allait servir et lui permettre de finir dignement.
Un coup plus dur asséné à la porte la fit craquer. Jeff sorti le sabre de son fourreau, se posta devant la porte et attendit qu’elle finisse de céder.
Comment ces monceaux d’herbe allaient faire pour en finir avec lui ? Plusieurs fois, il s’était imaginé passer l’arme à gauche mais jamais dans de telles circonstances. Il rapprocha la lame de l’épée de son visage de façon à pouvoir l’abattre sur la première caisse d’herbe qui passerait le seuil de sa maison. Ça ne servirait à rien vu qu’elle se reformerait ensuite mais en même temps il n’y a rien de pire qu’attendre sans rien faire…
Il frappa d’un coup sec et le couinement qu’il perçut lui fit comprendre qu’il n’avait plus peur et que tout ne faisait que commencer…
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j'aime bien.
ça se lit sans forcer, c'est léger. Coitus narrativus interruptus à la fin quand même, c'est un peu bazardé par dessus la jambe cette affaire - mais d'un autre côté, point trop n'en faut, ce genre de farce peut vite tourner à l'andouillette.
faudra m'expliquer comment Jeff fait pour jouer au tennis alors qu'il est tout seul, au passage. Et puis sinon, on sait trés bien que l'auteur nous rappelle ici la toute puissance oppressante des organismes de crédit, qui vous "tondent" jusqu'a la racine, et n'hésitent pas à envoyer leurs mascottes schizophrènes pour vous rappeler à vos obligations pécuniaires. Allégorie socio politico économique formidable.
"ça se lit sans forcer, c'est léger".
et si on a envie de forcer, nous? Si on veux des trucs bien lourdingue avec du gras, de l'huile, des anus suintant et des relents d'aisselles poisseuses? Si on veut en chier un bonne fois pour toute?
Aidez-nous a démouler nos cakes! On veut des écrits diurétiques, des textes qui font aller au cabinet!