Le parking brûle sous le soleil.
Le sol blanc scintille, fissuré, un peu craquelé. Chaque gravier chauffe, se dilate, crisse sous les roulettes des chariots, les semelles des chaussures. Les véhicules alignés, métaux cuits à blanc, poignées brûlantes. Les vitrages qui réfléchissent le soleil, les néons qui clignotent, les panneaux qui promotionnent -30 %. L’air est épais, saturé de plastique fondu, de carburant, de poussière, de sueur séchée. Chaque vibration du bitume se propage, transforme les roulettes en percussion, les caddies en tambour.
Rangée D. Place 184.
Une citadine blanche. Les vitrages fermées. Le moteur coupé.
À l’intérieur, un enfant. La tête penchée, le dos droit. Immobilité totale.
La lumière frappe son visage. La canicule colle sa peau au siège.
Les yeux fermés, les cils collés par la sueur. La lèvre supérieure tremblante. Petites bulles de salive au coin de la bouche. Le nez légèrement aplati contre le côté du siège auto. Fine ligne de morve séchée descendant sur la joue.
Les cheveux collés sur le front et la nuque, raides et humides. Quelques mèches dépassent, fines et rigides. La peau du visage est pâle, translucide par endroits. Les pommettes marquées, les tempes brillantes. Les lèvres bleuâtres. Petits plis autour des yeux figés dans l’immobilité.
Les bras le long du corps, coudes légèrement pliés. Les mains crispées, phalanges rigides, index un peu relevé. Ongles courts, sales, cuticules sèches. Le tissu du t-shirt colle à la peau, humide aux aisselles et au torse. Les petites côtes visibles sous le tissu tendu. Le thorax figé.
Pas de respiration.
Corps éteint.
Enfant inerte.
Le ventre légèrement bombé, le nombril sec. Les jambes serrées. Genoux pliés. Les pieds tournés vers l’intérieur. La peau blanche, ridée sur les orteils, talons secs, on le voit parce que pas de chaussures.
Les phalanges des mains et des pieds tremblent légèrement. Petits spasmes presque imperceptibles, résidus nerveux qui n’ont plus de fonction. Petits muscles du visage raides. Lèvres entrouvertes. Petites gouttes de sueur inévitable perlant sur la tempe. Transpiration subtile qui tombe sur le plastique du siège, éclats secs.
Les passants ralentissent. Les smartphones levés. Les caméras prêtes.
— Il bouge pas…
— Filme quand même, on le mettra sur Insta.
Un couple a un panier qui déborde.
— T’as pris les merguez ?
— Non, trop cher.
— On prendra demain alors.
— Regarde, encore un gosse oublié.
— Pas nos affaires.
Les adolescents collent leurs appareils à la vitre. Leurs mains tremblent légèrement en cadrant l’enfant mort sur leurs écrans. Zoom, angle dramatique et peut-être même filtre exacerbant l’horreur.
— Mets ça sur Tiktok. Ça va faire le buzz.
Une femme cadre sa vidéo en direct. Elle parle à ses followers.
— Franchement, c’est hallucinant. Mattez-moi ça.
Deux vieux blasés avancent tout doucement.
— On fait quoi ?
— Rien.
Roulettes qui grincent. Packs qui s’entrechoquent. Caisses qui bipent. Circulation qui continue.
— T’as pris le pack de Coca ?
— Ouais, de six.
— Ah et on a pensé au barbecue ce soir ?
— J’ai pris les merguez.
— Pas celles à 12 € ?
— Non, les moins chères.
— T’as vu le prix du saumon ?
— Trop cher.
— J’ai pris de la truite, en vrai c’est pareil.
— Les yaourts ont encore augmenté t’as vu.
— Ah les batards. Et t’as pensé aux glaçons ?
— Ouais.
— On a oublié le cubi de rosé par contre.
— Bah, on repassera.
Le soleil frappe la voiture. L’enfant suffoque. Chaque seconde s’étire, visible sur le goudron qui scintille en faisant des mini-mirages de flaques d’eau.
Les smartphones captent. Likes. Reposts. Zooms. Filtres. Angles multiples. Chaque micro-détail enregistré.
Une voix blanche perce le murmure du parking. Le vigile, torse droit, main sur le talkie, téléphone levé, appelle le SAMU.
— Oui… rangée D… place 184… enfant… inanimé… Oui… urgence… rapide… Merci.
La parole est sèche. Automatique. Clinique. Aucun tremblement. Aucune émotion. Juste le protocole appliqué.
Les passants continuent de filmer, écrans à hauteur d’œil, cadrant les détails de chaque pli, chaque reflet. La brûlure du soleil se projette sur les centaines de vitrages. La sueur des adolescents brille sur leurs mains. Chaque respiration est poisseuse.
Sirènes et puis caméras toujours levées.
Les ambulanciers descendent. Bottes frappant le sol. Uniformes uniformisés d’uniformisation conformes. Éclatent la vitre. Chariots roulants et roulants et roulants sans fin, aluminium de l’ignorance crasse des PNJ matrixés par le marketing. Gestes précis sans plus aucune réflexion.
Le père se penche. La mère arrive. Sac plein. Elle crie. Les écrans continuent leur travail morbide. Le sac tombe et explose. Du lait partout sèche presque instantanément sur le sol du parking.
Les ambulanciers ouvrent les portes. Gants sur le volant, les sièges, le corps. Gestes programmés.
Tête d’enfant posée sur le goudron presque incandescent.
La couverture argentée est dépliée, métallique, froide au toucher, elle contraste avec l’ardeur du sol et l’éclat déchirant des néons. L’enfant est enveloppé. Les mains des ambulanciers glissent, pressent, fixent. Protocolaires.
Les passants continuent leurs gestes ignorants. Sacs rangés, tickets validés. Les enfants réclament les céréales licornes. Circulation continue. Formalismes sociaux et consommateurs appliqués avec précision.
Chaque pack qui tombe fait un bruit sec. Personne ne ralentit. Les yeux dérapent sur le corps et se détournent.
Le vent passe à peine. Le soleil cogne de plus en plus fort, comme pour faire des bleus au réel.
Le parking continue d’être un parking, en apparence comme n’importe quel parking. Le monde continue. L’enfant mort reste immobile comme un enfant mort.
La place 184 de la rangée D sera nettoyée. Les éclats de verre rangés dans un sac noir. La place 184 de la rangée D redeviendra la place 184 de la rangée D (presque) normale. Les vidéos circuleront. Hashtags. Jugements. Indignation virtuelle. Rien ne changera vraiment.
Le soleil descend. La canicule persiste. Les caddies roulent encore. Néons sur packs de soda et promotions.
Les mains du couple s’ajustent et s’accrochent aux poignées du chariot, collantes de vieille sueur et de miasmes dégueulasses.
La mère crie toujours. Son visage est animé par l’horreur.
Demain, même parking. Mêmes braises du jour cramé par un soleil trop déterminé. Même monde. Même circulation. Même indifférence.
Observer. Filmer. Partager. Consommer.
Et puis un enfant mort qui tourne en boucle sur les réseaux.
Et puis un enfant mort que le centre commercial aura déjà bien vite oublié.
Résumé : Ca commence par une description de l'enfer. Et on n'en sortira plus. Dans ce récit tragique, c'est plus que la mort d'un être humain qui se joue, c'est l'agonie d'un monde. Et le texte est écrit de telle manière qu'on plaint moins la victime qu'on ne méprise tous les autres. Au point qu'on finit par se demander si, à tout bien peser, il ne valait pas mieux qu'elle meure plutôt que de vivre au milieu de tous ces cons.
![[menu]](/assets/img/nihilique/menu.png)
![[imprimer]](/images/print.png)






![[bio]](/assets/img/nihilique/bio.jpg)
= commentaires =
Ce texte est splendide, un miroir qui nous montre une réalité froide et non cynique : La société de consommation et les réseaux sociaux font de nous des zombies. Encore une perle de Caz. Mais où va t elle s'arrêter ?
Excellente illustration aussi.
Ouaip excellent texte, rien a rajouter, c'est tistement crédible...seul bémol j'ai pas trop compris a un moment si le gamin était mort ou vivant, mais c'était sans doute fait exprès. Avec une trentaine de textes dans ce genre ça pourrait faire un recueil de nouvelles bien sec, sur le nombrilisme et la platitude du monde. La platitude du nombril, prefacé par Katherine Pancol.
Dans le style on se rapproche assez de ce que j'appellais la littérature tellement blanche qu'elle est en fait morte. La littérature morte.
Très bien documenté. Après plusieurs scandales retentissants d'enfants ou de chiens cuits à l'étouffée dans des bagnoles, il est enfin monté au cerveau des gens qu'il fallait avant toute chose casser une vitre, ou appeler des secours fissa.
Ils ne ressortent leurs smartphones que lors d'une collision frontale, par exemple : il y a plus de viande, miam miam, et avec un peu de chance, toute cette ferraille carnée brûlera joyeusement.
C'est comme les ralentissement sur l'autoroute, le syndrome de fascination morbide. Ca m'a toujours fasciné : pas les morts / blessés / incarcérés dans leurs carlingue, mais les gens qui se déboitent le cou pour voir du sang, un bras, une main coupée, en passant à 2 à l'heure...
Vouloir dénoncer une époque où tout devient spectacle : un enfant mort, des smartphones levés, des vidéos, des likes, des gens qui regardent sans vraiment voir… en faisant exactement la même chose ?
Tout au long du texte, le lecteur est invité à zoomer sur le corps de l’enfant. Chaque détail est exposé, découpé, observé. On reproche aux passants de transformer l’horreur en contenu, mais le texte installe tranquillement son propre petit dispositif de voyeurisme littéraire, froid comme une autopsie. Le smartphone est remplacé par une plume, mais la mécanique reste la même : regardez, contemplez, profitez du malaise.
Selon moi, le plus violent n’était pas forcément d’ajouter encore des détails sordides. Un parking qui continue à fonctionner pendant qu’un drame se joue aurait largement suffi. Le paquet de courses, les discussions sur les merguez, les promotions et le bruit des caddies étaient déjà plus glaçants que l’autopsie détaillée du corps.
La vraie ironie du texte, c’est qu’il critique une société qui transforme la souffrance en spectacle… en proposant lui-même un spectacle de la souffrance. On ne pense plus vraiment à l’enfant oublié : il n’existe plus qu’à travers son corps mort et le regard qu’on pose dessus. Et ce regard, le lecteur le partage avec les mêmes spectateurs que le texte condamne.
Une mise en abyme involontaire (?) Mais finalement, c’est presque la partie la plus intéressante du texte : il réussit à reproduire le mécanisme qu’il voulait dénoncer.
Ce que j'ai kiffé : le texte ne s'arrête pas en chemin, ne nous épargne rien, ça va au bout du glauque et de l'indécence. On commence par une canicule on finit dans une fournaise infernale, car ce qui est d'abord un drame individuel finit par révéler le véritable rouleau compresseur qu'est le système consumériste.
Un peu moins : j'aurais trouvé ça plus glaçant et moins facile/attendu que les témoins passifs du drame soient autre chose que la caricature de beauf qui s'achète son coca par packs entiers et qui ne pense qu'à la prochaine promo sur les merguez/saucisses.
Je comprends la réaction de certains des quidams, car oui c'est triste un enfant mort, mais un barbecue c'est sacré, presque une action de grâce, on touche au divin dans la fumée de chipolatas et les vapeurs d'un cubi de rouge, on se rapproche du Créateur, c'est à chaque fois un instant suspendu, une épiphanie, une communion avec les Anges.