Ça a commencé un mardi, vers 11h32, juste entre deux livraisons et une envie de pisser.
Je scannais un colis quand ma main a fait plop.
Pas un bruit de doigt qui craque.
Non.
Un plop humide, comme un fruit trop mûr qui lâche.
Ma paume s’était ouverte.
Pas une blessure : une bouche.
Avec des dents.
Des petites dents blanches, alignées comme un service client trop poli.
La main-mâchoire a parlé :
« Livraison en cours. Temps estimé : souffrance. »
J’ai rigolé.
Nerveux.
Fatigué.
Mal réveillé.
Mais la main a mordu le carton.
Et l’a avalé.
En une bouchée.
Puis m’a envoyé une notification :
« Votre colis a été ingéré avec succès. »
J’aurais dû aller à l’hôpital.
J’ai préféré finir ma tournée.
Les statistiques d’efficacité, tu sais ce que c’est : si tu loupes une journée, t’es déjà mort dans le système.
À 14h, c’était mes pieds.
Ils ont fusionné avec mes chaussures.
J’ai senti le plastique fondre et s’infiltrer dans ma peau.
Mes orteils se sont transformés en petites roulettes silencieuses, comme sur les valises d’aéroport.
Pratique, pour aller plus vite.
Moins pratique pour les escaliers.
J’ai dévalé un immeuble de dix étages en hurlant comme une trottinette possédée.
À 16h, mon dos vibrait.
Pas un mal de dos classique.
Une vibration industrielle.
J’ai compris quand le logo s’est formé entre mes omoplates :
le sourire jaune, celui qui promet la commodité tout en mâchant les salariés comme du chewing-gum discount.
J’étais devenu un entrepôt ambulant.
Un hub logistique à deux pattes.
J’émettais du bip-bip quand je tournais.
Mes intestins imprimaient des étiquettes.
Je pissais du ruban adhésif.
Le soir, j’ai tenté de prévenir mon manager.
Il m’a scanné.
Son scanner a affiché :
« Optimisé. Peut travailler 40% plus vite. »
Il a dit que c’était une promotion interne.
J’ai dit que j’avais mal.
Il a dit que la douleur était un bug temporaire.
J’ai dit que je n’étais plus humain.
Il a répondu que « l’humanité n’est pas dans le contrat ».
J’ai repris la route.
À 21h, j’étais littéralement une machine.
Des bras en convoyeur.
Des yeux qui faisaient des QR codes.
Une langue en GPS.
Je me suis regardé dans un rétroviseur.
J’avais encore une bouche.
Humaine.
Mais elle servait à quoi, maintenant ?
Je livrais.
Je livrais.
Je livrais.
Même quand les maisons étaient vides.
Même quand les habitants pleuraient en me voyant.
Même quand je déposais mes propres organes dans les boîtes aux lettres.
Vers 23h, un dernier colis s’est matérialisé dans mon torse.
Il vibrait.
Il me brûlait.
Il voulait sortir.
L’étiquette disait :
« DESTINATAIRE : VOUS-MÊME
CONTENU : DÉPÔT DÉFINITIF »
J’ai compris.
J’étais la marchandise finale.
Je me suis déposé moi-même sur le paillasson de mon immeuble.
J’ai sonné.
J’ai attendu.
Personne n’a ouvert.
Alors je suis resté là.
En vrac.
En transit.
« Statut : livré. »
Mais pas reçu.
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Quand l'entreprise broie ses employés, les soumet aux cadences infernales, les remplace comme des fringues achetées sur Shein...
Quand les patrons remplacent le savoir-faire par la programmation, sacrifient leurs employés aux objectifs de rentabilité, regrette le "bon temps" de l'esclavagisme...
... Caz, après avoir fricoté avec Cronenberg nous livre une masterclass.
Simple, clair, percutant, intelligent, original et politique.
Bon puisqu'on est sur la Zone je vais quand même te traiter de pauvre cruche pour la forme et ce de manière totalement gratuite.
Pauvre cruche.