Elle remit en place les rebords de sa robe et balaya ses bouclettes avant de se présenter devant sa Dame.
— À quelle heure, déjà, la réception de ce soir ?
— Vingt heures, Maîtresse.
Anna passa de la position trois-quarts allongée à absolument avachie.
— Si tu savais comme je n’ai pas envie d’y aller. Le champagne… le caviar… faire la conversation aux hommes âgés…
— C’est une situation très regrettable…
— Je sais, et pire qu’une situation, c’est une impasse.
Dehors, des vaches. Colombine aimait les vaches. Leur tranquillité. Ce côté force de la nature. Et puis, on ne distingue pas les vaches entre elles. L’une peut être l’autre.
— Vous savez, Maîtresse, je peux devenir vous !
— Mais vous êtes déjà mienne.
— Je veux dire : être encore davantage vous ! précisa-t-elle d’une voix légère.
— Mais… comment ?
— Masquée. Je me fais passer pour vous !
La Maîtresse laissa retomber sa tête sur l’accoudoir du divan.
— Ça peut être amusant. Et comment fait-on pour être moi ?
— On est belle, déjà…
— Cesse d’être coquette !
— … on gueule beaucoup !
— Quoi d’autre ?
— Se comporter comme si tout lui était dû…
La jeune servante essuya un regard de haine avant de se reprendre.
— … à raison, à raison !
— Ça va, ça va ! Beretta, Cassandre ! Venez préparer Colombine pour la réception de ce soir. Habillez-la en moi.
Déjà, de petits pas se précipitaient un peu partout.
— Mais vous, Maîtresse ?
— Eh bien, je serai Colombine !
— Mais vous ferez… ?
— Le service, bien sûr !
Colombine ne put réprimer une moue inquiète. D’après sa propre expérience, le rapport aux mâles, dans ce genre de soirée, changeait du tout au tout selon l’extraction sociale. Avec sa Maîtresse, ils étaient toujours prêts à baiser des mains et à s’incliner. Avec les servantes, ils étaient seulement aptes à baiser tout court.
Elle pensa notamment au gros Von de Putte, toujours prêt à sortir son petit oiseau.
— Il y a des choses que je dois savoir sur ta condition ?
— Ne paraissez pas trop intelligente. Faites la conversation sans la faire. Souriez toujours, même quand vous vomissez votre interlocuteur.
— Des gens dont je dois me méfier ?
Colombine se mordit la langue. Un léger goût de sang lui parvint, ainsi qu’une odeur de fer.
— Eh bien…
— Parle !
— Le baron est…
— Quel baron ? Von de Putte ? Il est adorable !
— Avec vous, mais avec moi…
Sa Maîtresse ouvrit son éventail.
— Non, c’est un homme parfaitement agréable et élégant. Il fait la cour comme personne. Et j’en suis encore plus fière, car c’est mon cousin. Je connais nos valeurs.
Bah, cette vieille peau constatera d’elle-même, se raisonna Colombine.
— Vous voyez que j’ai raison !
— Oui, Maîtresse.
Idiote, tu verras quand le vieux Von de Putte te coincera dans la porcherie ou le lavoir ! fulminait-elle.
Quand vint la réception, personne ne remarqua la supercherie. Colombine arborait un masque vénitien, tandis qu’un fichu recouvrait les traits de la maîtresse de maison.
Colombine s’attendait à ce qu’une tripotée d’hommes ventripotents la harcèlent, mais, en réalité, ils étaient outrageusement polis.
— Comtesse, une coupe de champagne ?
— Comtesse, puis-je humblement vous proposer un toast au caviar russe ?
— Comtesse, je n’ai point d’argent, mais voici ce diamant pour votre parure.
La comtesse pastiche disait « oui » à tout. Elle observait sa maîtresse à la dérobée.
Tête baissée, aucune fierté : elle jouait son rôle à la perfection.
Colombine chercha du regard le baron Von de Putte. Personne à l’horizon. Ah, si : au buffet des petits fours.
Après avoir avalé une dizaine de club-sandwichs, il se dirigea vers elle.
— Madame la Comtesse, je dois vous le dire avec toute la délicatesse exigée d’un homme de mon rang : vous êtes délicieuse, ce soir. Derrière ce masque, on devine vos yeux pétillants de vie, d’envie, et vous avez la flamme de la jeunesse !
— C’est très gentil à vous, Baron.
— C’est sincère, Comtesse. Vous semblez heureuse, et cela me ravit. Souhaiteriez-vous danser ?
— Je regrette, Baron, mais je suis fatiguée. Merci pour vos mots.
Quel drôle de type ! D’habitude, il est imbuvable, pensa-t-elle.
Il se retira de la conversation sans tourner le dos à son interlocutrice, puis se dirigea vers celle qu’il pensait être Colombine. La fausse comtesse se rapprocha de sa maîtresse et de Von de Putte.
— Alors, tu ne dis pas bonsoir ? lui lança-t-il.
Elle ne lui répondit rien.
— Eh bien, Coco ?
— Coco ?!
— Oui, Coco. Coco la cochonne !
— Mais, Baron, quel est ce vocabulaire ?
— Roh, arrête ! Et cesse de prendre cette voix délicate. Veux-tu bien me suivre à la porcherie ce soir ?
Imbécile, elle ne te suivra jamais, railla en silence Colombine.
— Je le veux ! dit la servante sans relever la tête.
— Suis-moi, coquine. Tu vas voir, tu vas voir !
Et sa Maîtresse accourut derrière le Baron. Colombine sentit remonter le saumon gravlax. Elle les suivit à travers la foule qu’ils fendaient à toute allure. Elle se sentit pâlir sous son masque.
Dehors, le froid perla sur sa peau. Il n’y avait personne dans la cour. Elle entendit des bruits provenant de la porcherie. Colombine poussa avec effroi la vieille porte en bois.
Ce ne fut pas tant de voir sa Maîtresse à quatre pattes dans la boue, avec Von de Putte derrière elle, qui l’étonna que la détermination des cochons à accéder à leur auge. Ils étaient aussi motivés que Von de Putte pour s’insérer.
Résumé : La maitresse et Colombine s'amusent à inverser leurs rôles, les coquines ; bien déterminées à retourner les conventions sociales et dénoncer l'hypocrisie des puissants. Une gentille variation qui nous vient tout droit du 18ème siècle, non sans fraicheur, ce qui en dit sans doute beaucoup sur notre époque, au passage.
— Colombine ? Roh… COLOMB-IIINE ?!— Oui, oui, Maîtresse ?
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= commentaires =
Le début m'a fait espérer un petit délire érotico-grivois, avec un zest de Sadisme et une once d'ironie. C'est déjà trés bien (et d'ailleurs je pense que ça manque de textes érotiques, j'ai peur de devoir m'y atteler, mais je sais aussi comment ça finit à chaque fois...)
Bref, le début "in medias res" m'a beaucoup plu. Ensuite ça s’essouffle un peu, je taillerait un peu de blabla (ou du moins je l'épicerais un chouïa).
Et puis la fin arrive par contre presque trop vite. Donc un problème de dosage. Mais on va pas faire la fine bouche : c'est frais, vivant, plutôt bien écrit, assez sage mais pas non plus scolaire (c'est la frustration : sous ce vernis il y a quelque chose de sombre et de débile (peut être même de violent) qui gigote sans doute et attend qu'on le libère ... )
Comme on aurait dit mon grand-papa, poète incompris,"ça manque de fion"
Tout à fait. Et je pense que si on fait un nouvel AAT (appel à textes) ce serait bien qu'on y foute ce genre de thèmes. Car là honnêtement on a que des histoires de coincé du fion. Et attention je dis ça avec beaucoup de tendresse, je m'inclue volontiers dans le lot.
C'est pour ça que j'ai aimé le début de ce texte : il y a cette ambiguïté, ce côté bim, tu tombes en plein dans un moment intime et complice, même le truc des vaches marche bien car ça crée un décalage. Ensuite, on repasse sur de la comédie de moeurs plus classique, j'ai presqu'envie de dire (mais pas trop fort) balzaco-dépressive.
Je verrais bien un AAT sur le thème "la femme de ménage" mais j'aurais trop peur qu'on ait encore 63 textes misérabilistes.
en attendant tu peux venir écrire des passages érotiques ici : https://www.lazone.org/forum/index.php?topic=4738.msg85645#msg85645
La Comtesse pompe à Dour (Belgique)
"En arrivant à Monaco, la Comtesse n'enleva pas sa culotte (après tout elle était en principe otée) elle salua Albert II d'une révérence qui faisait pointer ses mamelons à travers le tissu soyeux de son corsage tricoté mains par des petites mains des ateliers Pierre Balmain, à Denain, ce faisant elle exposa dans un même mouvement son cul aussi barbu qu'un prêtre orthodoxe à la foule qui n'en demandait pas tant - Albert II lui-même devint rouge pivoine et son quiqui tout dur, comme ces charcuteries pour pauvres baptisés bâton de berger"
Je cite de mémoire
Ecris-nous un texte érotique dans ce genre, et il aura des chances d'être publié rapidement, puisqu'en ce moment il y a une sorte d'alternance entre textes mainstream (pour qu'on se défoule) et trucs un peu plus dans l'esprit du site (pour qu'on s'amuse).
Et ton histoire de coucheries monégasques pourrait être tout à fait dans l'esprit. Par contre évite de nous faire un truc de 7 lignes comme la dernière fois même si c'était marrant...
A tête reposée, je me demande si le titre de ce texte ne serait pas métatextuel et une gentille pique (que j'accepterais volontiers) envers le site. Si oui, bienvenue, come out and play, on est dans l'esprit.
La raison : à ma première lecture, je me suis intensément ennuyé, en me disant qu'on avait vraiment là un texte de prof de français, que ça poussait pas la moindre gouttelette de sueur hors d'aucune pore de ma peau, que ça me demanderait presque mon avis avant de tenter de me faire quelque effet que ce soit ; un texte poli. Or la Zone me paraît pas trop un réceptacle à textes polis.
Poli cependant à deux égards : poli dans le refus de la vulgarité et la distance constante entre le texte et cette dernière, par le biais d'un narrateur caustique, de périphrases et de non-dits à la fin ; mais poli aussi linguistiquement, dans la clarté de la langue (pétard ça fait du bien, et ça faisait longtemps, un texte sans énormités grammaticales ou lexicales), dans la maîtrise des genres (le vaudeville initial, le glissement ensuite vers le roman et la satire sociale).
Poli, dès lors, j'ai l'impression, pour revenir au départ, comme un texte qui voudrait jouer, mais qui n'ose pas trop.
Ben moi j'aimerais bien qu'il ose beaucoup plus.
Mais je crache pas dans la soupe, un texte écrit et sans fausse note, ça rassure sur le monde et l'état de la création littéraire, au moins, même si ça ennuie un chouilla.
(en bref : fais-nous un peu éclater les genres dans lesquels tu inscris ton texte, plutôt que d'en pousser légèrement les parois ; et ça commencera à m'intéresser vraiment. Là, ça chatouille ma surlittéraritude, mais pas grand chose d'autre encore)
Pour être honnête j'en ai chié pour trouver un texte "bien" dans l'alternance... On manque vraiment de textes débiles et violents, dans la liste des textenattente. Y'a quelques bons petits textes qui patientent, mais je les garde aussi pour l'hiver.
Mais ouais, j'aimerais vraiment que ça pête dans tous les sens, ou que ça délire au moins un peu... Bon, le texte de Caz le faisait mais avec application, presque méthode.
J'ai envie de relire des trucs du genre "Un bébé phoque dans le cul, sur ma bicyclette, je roulais dans la campagne, vers le Partouze Club"
OK!
Du coup: "Un foetus de 3 kilo et demi dans le fion, sur mon vél'hib, je roulais vers Charenton, en route pour le Partouze Club ou m'attendais miss Loiret et ses gros nibards en forme de poire et monsieur Poireau, surnommé le dégorgeur fou, tireur de litre de sperme a la demande, ancien béret vert ayant été sodomisé par un dromadaire au Qatar"
ça va ou pas?
As-tu lu le texte originel de Un Degueulis ? L'un de mes préférés sur la Zone.
C'est là que tu devrais poster ton micro-palimpseste à mon humble avis (d'autres s'y sont d'ailleurs essayé, donc t'es dans la veine !).
Bon, ben voilà encore un spécimen d'auteur absentéiste qui défend pas son texte.
JE TE FOUTRAIS 9A AU CHÖMAGE MOI BORDEL? OU DANS DES CAMPS DE TRAVAIL LITT2RAIRE? MARRE DE CES PUTAIN DE FEIGNASSES ABSENT2ISTES? ON DIRAIT DES PROFS §
Pourtant je lui ai écrit, au garçon. Qui a déja eu un autre de ses textes publiés. Donc je vais aussi proposer une règle : on ne publie pas le second texte d'un auteur qui n'est jamais venu nous insulter de con de nos races aprés la publication du premier.
Ca paraît légitime.
Sauf si c'est Gustave Flaubert ou Marcel Béliveau, mais là on n'y est pas. Auteur publié ok, mais texte médiocre et velléitaire ; à demi zonard, à demi osé, à demi intelligent. A ce compte-là soit faut rester dans le circuit confortable de l'édition soutenue, soit faut accepter la mise en danger impliquée par une publication sur la Zone, et venir festoyer et guerroyer les armes rhétoriques à la main.
La Zone, c'est pas les fauteuils épais et discrètement pastel de chez Gallimard.
D'autant que quand on critique chez En attendant Nadeau, on a des choses à dire et un cerveau qui fonctionne.
Alors faut s'en servir.
Bin merde alors oui. C'est un vraicrivain. Publié et tout. Bon, je suis toujours partagé, je me dis que quand même, il a les couilles de venir ici ; d'un autre coté si c'était dans le but de faire sa promo, comment dire...
Mais là c'est l'éternel débat du geste et de l'intention. Du masque et de la plume. Muscle ton jeu, Charlie.
De mon côté je suis indécrottablement bienveillant, je me dis que les gens ont des trucs à faire dans leur vie, par exemple moi demain faut que je fasse les poubelles du terrain de tir à l'arc pour récupérer des encoches, peut-être que lui aussi il a des poubelles à faire ; mais pas pendant dix ans.
La référence à Robert Pirès est on ne peut plus justifiée.
Il va lui arriver de cruelles déconvenues.
Après je dirais que un moment, y a le déclic. Le déclic, il vient à ceux qui sont audacieux, à ceux qui sont persévérants et à ceux qui sont in-te-lli-gents.
Tout à coup je me suis demandé si on pouvait filer la comparaison et qualifier l'écriture de ce texte de stéphanoise.
Mais en fait non. C'est beaucoup plus lyonnais que stéphanois. Pas du tout post-industriel, pas du tout populo, pas du tout vivace et perclus de mots imbitables et de fouya donc et de cafurons et de triphtongaisons aléatoires.
Lyonnais et précieux et pas du tout sportif.
Faudrait des poteaux carrés, de la poussière, de la suie, de la sueur et de l'enthousiasme. Pour l'instant on se fait chier comme devant un tablier de sapeur froid.
Oui. Même un caisse noire. Ou une valise enterrée dans un jardin. C'est ce que j'avais espéré au début, quand, ayant lu trop vite, j'ai cru que Colombine et sa maîtresse sortaient juste d'un moment de complicité délicate, plein de rires et de parfum, délicieusement caricatural.
Hélas non