LA ZONE -
Résumé : Au début on se dit que ce n'est pas un texte de merde, que Mill profite de l'occase pour nous refiler un de ses textes les plus lourds qu'on aurait sûrement refusé. Mais c'est très très long, l'humour est affligeant, et il est clair que ce texte a été écrit à la base pour faire rire (on écrit pas dix pages juste pour faire de la merde), ce qui en fait un putain d'échec. Un hymne à la perte de temps, à la fois pour l'auteur et le lecteur. C'est pas ignoble, c'est juste lourdingue.

Le mégachef (ou les aventures du PDG de la mort qui tue)

Le 02/07/2007
par Mill
[illustration]     « T’es qu’une merde, une pauvre raclure de chiottes de troisième zone, une fiente dégoulinant du rebord d’un trottoir ! Tu pues, t’es moche, t’es qu’un étron ! Tite bite ! Blaireau ! Pue-la-sueur et charognard ! T’es un zéro, une miette, le rien, nada, néant ! Tes fringues sont merdiques, ta gueule est merdique, ton nom est merdique ! Tu sors de mon cul, tu m’entends ? En plus mou, plus gluant, plus puant. »
    « Connard ! Couille molle ! Pute ! Je te hais, te conchie, te vomis, t’es qu’une glaire en fin d’glaviot ! »
    Satisfait de sa prestation, le président-directeur-général adresse un sourire tout en dents longues à son reflet consentant. Il réajuste sa cravate, prestement, vérifie sa coiffure, lestement, quitte le cabinet de toilette rattaché à son bureau personnel. Il se sent un peu ballonné du dîner de la veille - un gala de bienfaisance à la con - mais sa séance matinale d’ « Affirmation de Soi à travers la Dévalorisation de l’Autre Personnifié par la Sublimation du Moi » ne manque jamais de le détendre. Avec un peu de chance, il arrivera à chier d’ici une heure ou deux et ça ira encore mieux.
    En attendant, il n’a pas que ça à glandouiller, le président-directeur-général - que nous appellerons désormais Mégachef par souci de concision. Il a du courrier à peloter - son assistante de direction, Betty, affiche son 95 C avec une indécence qui frise le bon goût - des réunions à présider, des lettres de licenciement à signer, des poignées de main à serrer, des mains à désinfecter.
    Dans la super méga boîte dont il est le Mégachef (croit-il), les couloirs se fondent les uns dans les autres comme dans un vaisseau de Star Wars. Avec juste un peu plus de moquette et de portes vitrées. Il arpente tout ça avec son air d’enculé surpuissant et se targue de connaître l’état civil de chaque malheureux qui viendrait à croiser son chemin. Il brandit alors son sourire de faux jeton et lâche ses gentillesses chargées de fiel.
    « Thierry, quelle surprise ! Bonjour à vous. Je suis heureux que vous vous plaisiez parmi nous, même si ce stage café-photocopies semble toujours un peu plus long les huit derniers mois, n’est-ce pas ? »
    « Mademoiselle Samia, ce foulard vous sied à ravir. Vous allez rire, mais, de dos, je vous ai prise pour un cancéreux sous traitement. C’est drôle, non ? »
    « Durochard, je tenais à vous féliciter pour votre brillante intervention, vendredi dernier, sur le dossier Machin-Bidule.
    - Ah ? Mais j’étais en RTT… je veux dire en déplacement, Monsieur.
    - Oui, évidemment. Je me disais bien que ça ne pouvait pas être vous. Et bonne journée ! »
    Quand il partage l’ascenseur avec une employée gironde et bien fuselée, le Mégachef se tait et mate. Sans vergogne et avec application. Il scrute, analyse, compare, soupèse, malaxe, écrase : ses yeux forment un étau gluant, malsain, scabreux. Il la regarde avec la franchise de ceux qui n’en ont rien à foutre, ceux qui ne voient que la chair. Il sait pertinemment que son insistance terrorise la mignonne, qu’il l’agresse tangiblement en la détaillant de la sorte, mais, un, il ne peut pas s’en empêcher, et, deux, il ne veut pas. Pourquoi voudrait-il ne serait-ce qu’essayer ? Ca lui fait plaisir qu’elle tremble dans sa jupe-tailleur haute-couture, ça le revigore qu’elle en chie ainsi manifestement dans son string coupe-crotte clouté Sonia Rykiel. Et il sait que personne ne viendra lui taper sur les doigts. Il sait même qu’il pourrait proposer beaucoup d’argent à cette fille, qu’elle accepterait probablement d’interrompre leur trajet vertical pour parler de choses intimes et qu’elle se sentirait très fière de pouvoir afficher le Mégachef à son tableau de chasse. Il le sait parce que certaines ont déjà accepté. Et tout ce qui s’en suit.
    Pas de conclusions hâtives, toutefois, quant aux sinistres habitudes du Mégachef. Il n’a pas dû s’en taper plus de quatre-cinq dans l’ascenseur. Il ne passe pas toutes ses journées à monter et descendre dans l’espoir de tirer un coup. Ce type a un emploi du temps de ministre (et de magasinier à Super U, me souffle un pote qui a l’air de savoir de quoi il cause). De toute façon, il lui suffit de mater comme un furieux pour bander comme un salaud dans son costard à dix briques. Après ça, quand il sort de la cabine, il se fend toujours d’un « à bientôt » suggestif ou, quand il est inspiré :
    « J’adore votre… conversation. »
    En tout cas, aujourd’hui, il n’y a que lui dans l’ascenseur. Il en profite pour se gratter les couilles, ce qui tend à démontrer qu’il appartient malgré tout à cette bonne vieille race humaine de merde. Au rez-de-chaussée, le Mégachef se dirige vers la jolie blonde de l’accueil, (« Quand je pense que, celle-là, j’la croiserai jamais dans le lift. Foutredieu, quel dommage ! ») à qui il demande de lui préparer une voiture. Non - elle n’écoute rien, cette conne - pas Sa voiture, juste une voiture quelconque de l’entreprise. Sans chauffeur. Il sait conduire, le Mégachef.
    Concernant les parenthèses un poil plus haut, le Mégachef se trompe peut-être lourdement, car la blonde de l’accueil s’appelle, dans le civil, Rita Baader-Ben Gourion et son poste de subalterne plastifiée n’est rien d’autre qu’une astucieuse couverture. En réalité, celle que tout le monde connaît comme « la blonde de l’accueil », ou encore « le canon de l’accueil », voire « la putain de bonasse à l’entrée », appartient corps et âme à NIKLÉFUKLÉBUTLÉ, nébuleuse terroriste dont les sigles obscurs - certains experts n’hésitent pas à les qualifier de kabbalistiques tant ils n’y entendent rien - ne nous apprennent pas grand chose sur les réelles intentions, ou sur la réalité des intentions, sans parler de la réalité intentionnelle des intentions réelles de ce groupuscule vraisemblablement super dangereux. Mais pas sûr. Je n’ai pas encore décidé. Rita constitue un intrus intrigant dans ce récit par ailleurs hyper réaliste. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? C’est quoi son numéro de téléphone ? Révolutionnaire romantique à la Netchaïev ou nihiliste frigide et dépassionnée à la Benny B ? Vaginale ou clitoridienne ?
    Le Mégachef, lui, tout ça, il ne le sait pas. Il ne se doute de rien. Déjà que je tue direct le suspense en révélant ce qui pourrait tomber comme une moumoute dans la soupe, genre coup de théâtre imprévisible et totalement tiré par les cheveux, hein, faudrait pas trop pousser non plus.
    Il n’est pas impossible qu’un de ces quatre matins, la jolie Rita empoigne une Kalachnikov et prenne le Mégachef en otage. Dans ce cas, elle chercherait refuge dans l’ascenseur, c’est évident. Ca ferait écho au délire maniaque du Mégachef tout en opérant un tonitruant renversement des rôles dans lequel un critique particulièrement affûté décèlerait un plaidoyer métaphorique en diable en faveur de la condition féminine. Mais je me tâte. J’en ai trop dit et j’aime bien les surprises. Aussi bien, Rita ne fera rien du tout en attendant de réapparaître dans une nouvelle aventure du PDG de la mort qui tue.

    Le siège social de la boîte ultra cool que croit diriger le Mégachef dont je cause depuis déjà bien 7054 caractères - espaces compris - occupe un vaste ensemble de bâtiments pas jolis du tout, pour qui n’est ni aveugle, ni architecte, en périphérie d’une ville gigantesque dont je tairai le nom par souci d’extrême confidentialité. On est pudique ou on ne l’est pas. A le voir comme ça, sans s’attarder ni rien, on ne peut s’empêcher de penser que cet édifice fut conçu selon des lois géométriques qu’Euclide aurait probablement qualifié de shadockiennes dans un ricanement pollué de quintes de toux - il fumait énormément, et pas que de l ‘eucalyptus. En même temps, Euclide n’est jamais qu’un foutu Grec dégénéré qui n’a jamais vu le moindre Godard, ni même fait réchauffer une assiette de riz au micro-ondes. Avec les gens comme ça, il vaut mieux se méfier. Je ne prendrai donc pas la peine de vous décrire cette verrue urbaine, qui fait un peu crotte de mouche dans une ville comme Paris.
    D’accord. Un petit effort. Parce que je suis gentil et que j’ai besoin de monnaie - envoyez vos dons à t’aspascentballes.com. La porte d’entrée rappelle la véranda d’une villa moderne qu’un Elton John aurait pu bâtir sur la riviera top-select d’une zone franche perpétuellement soumise à un climat tropical. Grande, énorme, sexy et coulissante. A une certaine distance de celle-ci, un escalier tout en courbes et zig-zags s’épanouit sur un dénivelé de 33 mètres. Pourquoi 33 ? Si je vous dis « l’âge du Christ », vous n’allez pas me croire. L’architecte est une grenouille de bénitier, quoique vachement moins verte que ses congénères. Prosélyte jusqu’au bout des ongles, il s’est appliqué à insérer des symboles religieux un peu partout dans ses plans. Pour donner un autre exemple, le périmètre de la cafétéria self-service du sous-sol suit un tracé régulier reproduisant fidèlement la croix orthodoxe - qu’il jugeait à l’époque autrement plus classieuse que celle, banale et galvaudée, de Saint-Georges. De même, les fauteuils disséminés dans les différents halls, vestibules, salons, espaces d’attente en veux-tu en voilà, sont tous équipés d’un prie-Dieu que George Stark aurait dessiné gratuitement à la suite d’un pari imbécile. Des vitraux inspirés du vit des saints - une sorte de mix prout-prout entre le style de Gaudi et les fantasmes de Serpieri - font office de grilles d’aération. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nombre d’employés ne se séparent jamais de leurs bouteilles d’oxygène. A travers les vitraux, il n’y a que la lumière qui passe, mais, bon, quand on a la foi…
    A ce point du récit, je m’aperçois avec un mélange de stupeur consternée et de consternation stupéfaite que j’ai omis de révéler le nom et la raison sociale de la compagnie. Corne de gidouille ! C’est tout moi. Je m’emporte et je narre, puis j’en oublie l’essentiel. Voilà ce que je propose : je me renseigne et je vous tiens au courant. Ca marche ?
    En quittant son lieu de travail, le Mégachef se dit qu’il aurait volontiers enfilé une parka, chaussé des après-ski et mastiqué un carambar - ça donne chaud, vous trouvez pas ? Il neige tellement depuis la veille que le vaste parking ressemble de plus en plus à une banquise de science-fiction. Un cercle arctique où les voitures de cadres règneraient en maîtres. Le froid agresse, le froid transperce, un vent de glace plante ses crocs aiguisés dans l’épiderme du Mégachef.
    Oh pis non. Je préfère le soleil. Cette histoire de froid mordant, c’est vraiment de la merde. J’imagine que j’avais envie d’écrire « parka ». Là, je penche plutôt pour le mot « vahiné ». Et aussi « cactus », « dunes de sable fin », « maillot deux pièces asymétrique », « mojitos » et « crabe aux pinces d’or ». Libre à vous de rajouter quelques verbes, adverbes, articles et adjectifs, de tout me remettre dans le bon ordre, et vous aurez une idée de l’aspect du parking ce jour-là.
    Je vous l’ai dit, pour l’éclipse ? Désolé, en ce moment, j’oublie tout. J’ai la flemme de vous en dire plus, mais ce jour-là, il y en avait une, d’éclipse. Le Mégachef s’empresse donc de chausser ses lunettes en carton gris métallisé et entreprend - ce type adore entreprendre, c’est dans sa nature - de descendre les 33 marches du perron, parfaitement conscient d’avoir l’air ridicule.
    Il chantonne à mi-voix la ligne de basse d’un morceau de Fat Boy Slim et se fait la réflexion qu’il se repoudrerait volontiers les cloisons nasales. Il n’en fait rien, il est pressé, son rendez-vous improvisé l’attend maintenant depuis avant même le début de ce récit, puisque je n’en ai pas encore parlé. Je viens de l’inventer. Je suis trop fort. Si j’étais plus souple, j’me f’rais une p’tite pipe, tiens.
    Il ne prend pas le temps de jeter le moindre coup d’œil à la superposition des astres au-dessus de sa tête, prétextant un abonnement à Téléramoche, qui devrait lui apporter moultes précisions sur le phénomène dans le prochain numéro. Et le Temple du soleil est son livre de chevet. Le Mégachef, voyez-vous, est un être organisé, pratique, cartésien. Le genre à se tatouer sur tous le corps les plans d’une prison haute-sécurité - sauf qu’il est le seul de sa portée et qu’il n’a jamais vu un seul épisode de Prison Break. Il ne laisse jamais rien le distraire. Sauf lorsqu’il prend l’ascenseur, mais j’en ai suffisamment causé. On va finir par croire que je fais une fixette.
    Pendant ce temps, à Kuala-Lumpur, un marchand de bilboquets phosphorescents s’apprête à plier boutique, la mort dans l’âme et l’âme en peine, ce qui pourrait sembler redondant si nous prêtions quelque attention à ces billevesées. Ce n’est pas le cas. Passons.
    On me fait signe de me taire. Un instant, je vous prie.

    [Veuillez excuser cette interruption inopinée de nos programmes. En attendant la reprise de votre feuilleton, nous vous proposons un extrait de la dernière tournée de la jeune star de la chanson française, Ginette Gredin, récemment consacrée, sur notre chaîne, par le prestigieux jury de l’émission « Sans ton micro, t’es qu’un charlot. »

    Sur la scène de Bercy, des musiciens stylés entament un morceau rock en quatre temps. La batterie joue hip-hop et la guitare se veut groovy. Une espèce d’éphèbe ventru plaque des accords pleins de feeling sur un clavier Yamaha. La section cuivres astique ses hanches ou embouchures. Il leur reste deux mesures avant le premier thème, une mélodie en quatre notes, chacune martelant le temps avec un léger décalage à la tierce. Du pipeau, quoi.
    Ginette Gredin apparaît avec les cuivres, bondissant de derrière la batterie avec son micro-casque et sa micro-jupe.

    En bas de l’écran défile le texte suivant :
    « La petite Ginette est née en 1987 à Ploucville au fin fond du trou du cul du monde blablabla… »

    Ginette Gredin regarde son public et esquisse un sourire de huissier qui aurait un peu trop taquiné la fée verte. Elle joue la salope et d’innombrables sifflements lui signifient une approbation écervelée. Ginette Gredin est peu vêtue mais elle transpire abondamment. Ca brille et elle a des jambes très longues. Dommage qu’elles soient cagneuses.
    Elle commence à chanter. C’est très beau. J’en pleure.

    « Tu ne sais pas s’il t’a remarquée.
    Tu ne sais même pas si tu lui plais.
    T’as jamais vu ses fiches de paie.
Mais il a un 4x4 et le nez refait. »

En bas de l’écran, on peut lire :
« Titulaire d’un BTS tourisme option Club Med, Ginette a su mener de front des études éprouvantes et des activités artistiques qu’elle a récemment qualifiées « d’autrement plus exigeantes ». « J’adore Bernard Werber », déclare-t-elle à qui veut l’entendre. Surtout la musique, serait-on tenté d’ajouter… »

Grand mouvement de caméra dans le public.
Non.
Ce n’est pas une illusion d’optique. Non. Ce ne sont pas des nains. Rappelons que la moyenne d’âge du public de notre jeune diva dépasse à peine les 10 ans et demi, si l’on excepte les accompagnateurs divers et les pédophiles en chasse.
Gros plan soudain sur le visage lisse et carnavalesquement fardé de Ginette Gredin :

« Il est beau et il fait du sport.
Il a des muscles (heu…) super forts.
Il est super et t’as pas tort.
Je comprends que tu l’adores. »

En arrière-plan, le bassiste Bernard Paganotti, qui se demande ce qu’il fout là tout en s’efforçant de ne pas rire trop franchement parce que ça commence à se voir, s’évertue à décapsuler une bouteille de Heineken d’une seule main, parce que, vu le niveau de la partition, on s’occupe comme on peut dans le show-biz.

En bas de l’écran, pour ceux que ça intéresse :
« Ses influences vont de Gainsbourg à Rachmaninov, en passant par les Beatles, surtout Mick Jagger, Bruce Springsteen « quand il se cantonnait au hard-funk », Patti Smith - « C’est là qu’j’ai vu qu’c’était important de comprendre l’allemand» - , Boby Lapointe - « A la queue-leu-leu, c’est lui, non ? » -, Robert Smith, Plant et Charlebois, Aretha Fitzgerald, Tina Streisand, Ella Turner, Bessie Franklin, Barbara Smith, Elvis Presley (ou Costello ? Elle confond les deux), sans oublier les grands paroliers que sont Sardou et Bigard… »

C’est le moment du refrain. Ca chauffe sur scène. Paganotti achève tout juste son pack de douze et des relents de nostalgie envahissent son jeu bondissant. Le batteur se marre d’un coup et ceux qui savent lire sur les lèvres entendront distinctement :
« Ouah, l’autre, hé ! Tu me prends pour Vander, ou quoi ? »
La Ginette n’entend rien de tout ça. De toute façon, concernant la Ginette, on est en droit de se demander légitimement si elle possède véritablement le sens de l’ouïe, sans parler d’une oreille musicale digne de ce nom. Les cuivres la portent gentiment tout en recouvrant ses défaillances vocales d’un voile protecteur qui n’est pas sans évoquer celui de Vania Pocket, mais faudrait que je revoie les pubs pour m’en assurer. Quoi qu’il en soit, Ginette, tout le monde s’en fout, tant qu’on peut la voir : le public chante à l’unisson.

« Mais il est pas pour toi.
Personne ne veut de toi.
Alors suicide-toi,
Oui, suicide-toi. »

En bas de l’écran, c’est vraiment le bordel :
« Ginette a un QI de 160. Ginette a obtenu le Nobel de physique nucléaire à l’âge de 4 ans et trois mois. Ginette est la plus belle femme du monde depuis Hélène de Troie, et encore, il nous manque les photos de l’époque pour comparer. Ginette peut marcher sur l’eau. Ginette suce et avale et recharge en même temps. Ginette est garantie 100% synthétique pour une durée minimum de deux saisons, éventuellement reconductible si pas une de ses fesses ne s’affaisse et si son ventre reste plat… »

Le guitariste s’avance alors en dansant vers Ginette, qui répète son refrain avec la candeur d’une communiante le soir de son premier viol. Il s’agit en réalité de Louis Bertignac (ou Paul Personne? Ceux-là aussi, elle les confond), habilement dissimulé sous une fausse moustache et des lunettes noires. « Les temps sont durs pour tout le monde », hurle Paganotti, complètement écroulé et traversé de spasmes drolatiques.
Je ne vous décrirai pas le solo du guitariste. C’est de la magie. Un mélange de technique et d’humanité. Du feeling sans fioritures. Et pourtant, il ne se refuse rien : pizzicati, picking, fuzz, wah, phazer, triolisme, parmezzano… Ca aussi, c’est beau.

En bas de l’écran, yeeha :
« Envoyez un sms à Ginette Gredin et dites-lui tout l’amour qu’elle vous inspire : Ginette, t’es bonne, j’aime tes gambettes (Thierry / Rouen) / Ginette, t’es cool, t’es fun, t’es chouette (Mélodie / Avignon) / Ginette, deux qui la prennent, trois qui la jettent (Glaüx / la Zone) / Ginette, t’es loin d’être conne et t’es point bête (Jean d’Ormesson / si si) / Ginette, je te ramone et ça se fête (nihil / la Zone) / Ginette, t’as pas cent balles ? J’te les rends dès que ça m’pète (le frangin de Ginette / Ploucville) / Ginette, tu me fais rêver lorsque je clos mes mirettes (Etienne-Henri / Neuilly) / Ginette, épouse-moi, je te fais un chèque - en un mot, je t’achète (Eddie Barclay / Saint-Tropez) / Ginette, c’est bon, mais y a des arrêtes (Lapinchien / la Zone) / Ginette, c’est quoi ce nom de merde ? (Stanislas / Nice) / Ginette, où c’est que tu as acheté tes lunettes ? (Sidonie, Sylvie et Mallory / hihihi) / Ginette, c’est comme ça que j’ai appelé ma mobylette (Patrick / Melun) / Ginette oh Ginette… »

Fin de l’interlude.] Ouf !

Monsieur le président-directeur-général bomba fièrement le torse et, d’un pas souverain, entama la traversée du parking. A mi-chemin, il dégaina la gourde qu’il gardait toujours dans la poche intérieure de sa veste superbement coupée et s’accorda quelques désaltérantes gorgées. Ô joie ! Ô bonheur ! L’eau ruisselait dans sa gorge pure, clapotait le long de son œsophage enfin rafraîchi et arrosait de vie jusqu’aux plus insoupçonnables parties de son corps herculéen.
« J’en suis à la moitié », se dit-il, les yeux fixant l’horizon comme le ferait un poète inconsolable, ou sobre.
« Il ne me reste donc plus que la moitié. »
Le perspicace demi-dieu de la finance se félicita à grand renfort d’embrassades, roucoulades et divers petits noms, avant de poursuivre son merveilleux périple. Il chemina encore un chouïa, lorsqu’une présence insolite le figea sur place. Avec lui, le temps s’arrêta. Une chape de plomb semblait planer sur ses épaules - pourtant finement sculptées par une saine pratique des sports appropriés.
Ah, ravage, désolation, asthénie ! Puissent les sages parmi les sages nous épargner, dans leur bonté proverbiale, semblables vicissitudes ! Satan, retiens ta horde ! Je marche à la droite du Seigneur et ne crains aucun mal. Mais je sais de source sûre qu’il est des hommes capables de tout surmonter : rien ne les terrasse, rien ne les foudroie. Le président-directeur-général était de ceux-là et nul autre que lui n’eût survécu à pareille abomination.
« Mais enfin, c’est n’importe quoi ! » s’exclama-t-il.
Devant lui se tenait un quidam emmitouflé dans un équipement de survie en milieu polaire. Cette étrange boursouflure ne partageait pourtant avec la figure de l’eskimo qu’une certaine prédilection pour un apparat certes légèrement déplacé. Caucasien, rubicond, blondinet, moustachu. Pas de doute. Sous ce déguisement, indécelable et sournois, se cachait un flic !
Nullement impressionné, Monsieur le président-directeur-général s’enflamma :
« Mon bon monsieur, ne me dites pas que vous n’étiez pas au courant, pour l’éclipse ? Vous allez vous niquer les yeux, si vous voulez bien me passer l’expression. Heureusement pour vous, j’ai une paire de rab. Tenez. Et pis d’abord, c’est quoi, ces fringues ? C’est la fête à Nanouk ?
- Laissez tomber. C’est juste un faux raccord. »
Le policier releva sa capuche et posa les lunettes anti-éclipse sur le bout de son nez. Profitant de l’élan, il entama un effeuillage pudique et finalement trop masculin, dans son essence comme dans son exécution, pour que ça vaille le coup d’en dire deux mots.
« Vous êtes le dirigeant de la boîte, pas vrai ?
- Oui, monsieur. Vous êtes de la police ?
- Ouaip. Bien deviné.
- Ah ? Et vous me cherchiez ? Vous deviez voir quelqu’un dans l’entreprise ? L’un de nos employés vous pose-t-il problème ?
- Nan ! »
Le policier marqua une pause, qu’il ponctua d’un long crachat glaireux. Le président-directeur-général le jugea peu crédible dans ce rôle de grand fauve hollywoodien, assez peu compatible, il est vrai, avec le gabarit qui était le sien et le code vestimentaire qui l’accablait. Fin tacticien, le chef d’entreprise s’abstint toutefois de tout commentaire. L’autre finirait bien par cracher le morceau.
« J’passais par là. C’est tout. »
Dans son for intérieur, le grand patron s’avoua tout de même un peu déçu. Il s’attendait à une vraie enquête, avec une affaire de meurtre, des femmes fatales et des rebondissements à la Edgar Wallace. Une histoire pleine d’indices incompréhensibles, de témoins à faible espérance de vie et de filatures à en faire baver Bullitt. Le tout avec une musique de Hermann en fond sonore.
A la place, il crut entendre un menuet de Pierre Bachelet.
« Vous passiez par là, c’est tout ? Vous vous foutez de moi ! »
Sourire mystérieux du flicaillon transpirant.
« Pas du tout. J’effectuais une ronde dans le Bois de Boulogne lorsque je suis passé dans le coin, juste après avoir déposé une… une amie très chère, au rond-point, en face. J’ai vu l’immeuble. Je me suis installé ici même. Je vous ai vu sortir presque aussitôt. Et là, je me suis dit… »
Il s’interrompit pour ôter son anorak en peau de yak triple épaisseur.
« Vous vous êtes dit… ? »
Cependant, les poignets de l’inspecteur, visiblement bouffis, refusaient de quitter leur manche. Il força, tira, s’escrima. Finalement, l’opération requit la participation active du président-directeur-général, qui se complut à placer sa semelle sur la poitrine galbée de l’inspecteur, afin d’y prendre appui pour pouvoir tirer à son aise sur l’anorak récalcitrant.
« C’est louche.
- Pardon ?
- C’est louche. J’ai dit : « C’est louche. »
- Qu’est-ce qui est louche ?
- Non. Là, il n’y a rien de louche.
- Alors pourquoi vous dites que c’est louche ? Vous ne voulez pas vous expliquer, bordel de Dieu de merde, s’il vous plaît ?
- Ben, c’est ce que je me suis dit.
- Vous vous êtes dit que vous ne vouliez pas vous expliquer ?
- Ah, non-non, pas du tout. Je me suis dit : « C’est louche ». Quand je vous ai vu sortir de votre Quartier Général, après m’être garé en rentrant d’une ronde à la suite de laquelle j’ai convoyé une de mes amies qui apprécie plantureusement la brouette japonaise et ses variations.
- Ca, c’est louche.
- Vous dites ça parce que vous vous êtes trompés quelque part, votre partenaire et vous. Mais je ne peux me permettre de parler brouette là maintenant, on est en prime time.
- Je ne vois toujours pas ce qui est louche.
- Mais je sais pas moi… J’me fie à mon flair, moi. A mon instinct de flic. J’suis un vrai pisteur, voyez-vous. Ce qu’on fait de plus fin en matière de limier. J’devine tout avant qu’il arrive rien. J’me trompe rarement, ou alors j’ai oublié.
- Mais enfin, qu’est-ce qu’il y a de louche ? Je travaille là. Je dirige la boîte, bon sang de bois !
- Oui. Je sais. C’est louche.
- ?
- J’vous trouve louche, c’est tout. Aujourd’hui, je vais vous suivre jusqu’à la fin de mon service. De toute façon, j’ai rien d’autre à foutre. J’ai résolu toutes mes affaires hier, avant midi, et passé le reste de la journée à régler celles de mes collègues. Et les rondes au bois de Boulogne, vous savez c’que c’est, hein. C’est un peu comme certains films, après tout. Ca va bien cinq, dix minutes, pis après, on a plus qu’à s’essuyer.
- Vous êtes complètement givré. »
Sur ces mots définitifs, le président-directeur-général vira des talons et s’éloigna promptement. Le policier l’observa un instant avant de s’éponger une nouvelle fois le front en ahanant.
« Givré ? »
Il enleva sa combinaison matelassée, découvrant une nouvelle couche thermolactyle sous laquelle il devina également des collants en laine et plusieurs paires de chaussettes.
« … ouais, ben j’ai super chaud, merde, sait pas d’quoi y cause, lui, oh... »

Le président-directeur-général démarra sa voiture quelconque après une ellipse miséricordieuse, vu l’état du starter. Une manœuvre et demi plus tard, il se dirigeait vers la sortie du parking, non sans jeter un dernier coup d’œil à son rétroviseur : enfin débarrassé de ses surplus vestimentaires, l’inspecteur s’arrachait les cheveux de la tête devant un second faux raccord, en l’occurrence une motoneige très fashion, il est vrai, mais dont l’utilisation concrète ne manquerait pas de lui poser quelque problème.
« Va déféquer ! » hurla le président-directeur-général dans un accès de triomphalisme exacerbé. « De toute évidence, le nouveau scénariste est de mon côté. »
Il marqua toutefois un temps de réflexion intensive, fronçant les sourcils bien comme il faut afin que l’intensité de la réflexion ne passe pas inaperçue. Il murmura ensuite, non sans a priori :
« N’empêche, second narrateur ou pas, « va chier » aurait mieux sonné. »
A cela personne n’aurait pu répondre et personne ne lui répondit. Il se laissa aller à de vaines considérations existentielles, questionnant sa propre place dans l’univers, vagabondant sans le savoir de mysticisme en mysticisme, s’imaginant d’abord pur esprit pour s’associer ensuite à un tout qu’il n’osa définir, faute de moyens peut-être.
« Des singes ventriloques
Caracolent en zigzag
Sur les quais ovipares
De nos mémoires désaffectées. »
Tandis qu’il récitait, inspiré, ces vers sans rime du poète Sigma 12, le président-directeur-général repassait en revue les arguments de son interlocuteur anonyme. Le coup de téléphone de ce matin l’avait certes secoué.
« J’ai des preuves, avait dit la voix.
- Des preuves de quoi ?
- Des preuves de tout… »
Le sens évident de ces mots et le ton glacial, insinuant de la voix qui les prononçait achevèrent de le convaincre qu’il valait mieux faire profil bas. Il laissa bien échapper un plaintif « Mais je n’ai rien fait » de circonstance, récoltant par ailleurs un bon vieux « C’est vous qui le dites » de derrière les fagots, mais n’opposa somme toute qu’une résistance formelle. La voix souhaitait le rencontrer dans la plus stricte intimité au Touheunedrid Motel, à 11h30 très précises. Il y serait, avait-il assuré. Il devait s’y rendre seul, sans armes ni micro, n’en parler à personne. D’accord, d’accord, il n’avait pas marchandé, n’avait pas cherché à jouer au plus fin, avait dit oui à tout.
A présent que cinq minutes à peine le séparaient du Touheunedrid, le président-directeur-général se maudissait d’avoir flanché. N’allait-il pas se jeter directement dans la gueule du loup ? Si seulement il pouvait deviner ce que l’on attendait de lui…

[Interlude : Nous vous prions d’excuser cette interruption délibérée de nos programmes, mais il y va de notre devoir de professionnels de signaler au monde les risques d’enlisement qu’encourt à présent ce récit. Outre le fait, indiscutable, qu’il ne semble aller nulle part, les instances narratives se complaisent, depuis quelques 28820 caractères, dans une frilosité de bon aloi qui puise ses racines, pour le moins vieillottes, dans un conservatisme criant et un passé simple douteux. J’ai même repéré une paire de subjonctifs, ici ou là. Y a qu’à voir comment qu’on m’fait causer.
Après le narrateur un peu perché du début, voilà qu’on s’enfonce dans une mièvrerie rive gauche au cynisme on ne peut plus calculé. Nous autres, farouches partisans du présent narratif et du relâchement verbal proclamons l’état d’urgence. Ca ne peut plus durer, mes très chers sœurs et frères. Nous voulons des phrases courtes et de l’action. Du sang, du sexe et de la bonhomie !
En ce qui concerne le second narrateur, il sera mis à mort au coucher du soleil. Etant donné qu’il écrit comme un pied, nous nous contenterons de lui arracher les orteils avant de lui coller, dans la nuque, une balle facturée après-coup sur la redevance de sa famille proche, parce qu’y a pas de raison.
Sur ce…]

On m’a demandé d’aller vite. Efficace-efficace. Alors voilà, le président-directeur-général, que nous appellerons désormais Gepetto, parce que c’est son prénom, en a bientôt ras la couenne de ses interrogations profondes et décide de conclure qu’il faut imaginer Sisyphe heureux puisque la bite n’a pas d’œil.
Il sort une banane de la poche droite de sa veste ultra-cool et la pèle avec grâce et sans les dents. C’est normal, il est Mégachef.
L’accident qui s’en suit ne le ralentit que de quelques courtes minutes. L’absence de témoin se révèle évidemment fort pratique - en réalité, Gepetto a eu la présence d’esprit de monter sur le trottoir bondé de boy scouts trisomiques (ah bon, c’est un pléonasme ?) après s’être payé les deux cyclistes à cheveux longs, probablement des hippies bayrouistes.
« C’est louche, » souffle une voix derrière lui.
Il se retourne. Il tremble. Il n’y a personne. A ces pieds gisent les sept ou huit cadavres sanguinolents. Il s’étonne nonchalamment de la résistance de son véhicule de fonction en démarrant dans un râle de warrior.
Tout va bien. Il n’arrête pas de se le répéter, au cas où il n’aurait pas compris la première fois. Partir en avance était une excellente idée. Jeter la peau de banane juste devant sa portière au moment où il s’apprêtait à quitter son véhicule, un peu moins.
Devant le Touheunedrid Motel, le Mégachef se viande par deux fois. La première en posant le pied à terre, ou plutôt sur la peau de banane - dont les vertus glissatoires ne sont un secret pour personne - elle-même posée à terre, avec l’appui duquel il entreprend - c’est une manie chez lui - de soulever son corps hors de l’habitacle. La seconde, en essayant de se relever en s’appuyant, encore une fois, sur l’épluchure incriminée.
Couvert de bleus très jolis, il se présente à l’appart’ 118 du troisième étage.
« Toc toc, dit-il. »
Il attend.
Un petit moment.
Rien. Personne. Que dalle.
« Ah, ben oui ! J’suis con des fois… »
Il frappe à la porte, qui s’exclame à son tour et d’une belle voix de contreplaqué :
« Toc toc ! »
Un bruit de serrure qu’on déverrouille se fait aussitôt entendre. Le battant coulisse vers l’intérieur. Lentement. Pianissimo. Al dente et tout. Gepetto, tout Mégachef qu’il soit, sent son cœur s’arrêter. Ses tempes bourdonnent, ses membres dégoulinent d’une sueur fétide, il a chaud, il a froid, il a peur, il mangerait bien un Twix.
A ce même instant, à Lamalou-les-Bains, Cynthia Von Majax change de position sur la grande serviette Snoopy-is-tanning-on-a-bitch où elle prend le soleil. Jolis seins, joli cul, belles gambettes, le tout doré-grillé. Ca n’a rien à voir mais je commençais à angoisser. Cette tension si soudaine, cette moiteur rance qui semble faire fondre le décor, embuer les personnages… Ah non, pardon, c’est mes yeux. Excusez-moi mais ça m’émeut.
Là, devant le Mégachef, à deux pas à peine derrière l’encadrement de la porte, c’est-à-dire dans la chambre à la sonnette de laquelle il n’a pas sonné, se tient la plus étonnante, la plus ahurissante, la plus invraisemblable, la plus chimérique, la plus ébouriffante, la plus pharamineuse, la plus saisissante des créatures : une femme !
    Pendant ce temps à Vladivostok…
    [Une autre interruption de ce genre et je zappe pour de bon.]
    Bon, bon, d’accord.
    Les deux personnages s’observent et s’épient de façon vachement mutuelle, limite réciproque, mais faudrait voir à pas trop en rajouter. En tout cas, ça dure longtemps. Le temps pour la femme de compter jusqu’à deux mille alors que le Mégachef, qui s’obstine à compter en KF, n’a pas dépassé la quinzaine. D’un signe, enfin, elle lui intime l’ordre d’entrer. Gepetto s’exécute illico.
    Elle referme derrière lui, puis le contourne d’un pas aérien, presque sensuel, avant de s’allonger sur le lit en poussant des petits cris.
    Manifestement peu enclin à succomber à la subtile proposition de son hôtesse, le Mégachef tente de masquer sa déception face à l’inéluctabilité de la scène de cul qui s’annonce. Eh bien oui, il en faut une et même Gepetto sait parfaitement qu’elle est censée se dérouler maintenant - ce qui prouve qu’il est vraiment très fort, puisque je l’ignorais moi-même deux phrases plus tôt.
    La fille ne lui plaît pas, soit. Cependant, le Mégachef a maintes fois démontré, dans les différentes évolutions de sa vie plus sexuelle qu’amoureuse, qu’il est un farouche partisan de la philosophie selon laquelle « un trou est un trou et on va pas en faire un fromage pour autant ».
    Sans cesser de s’encourager lui-même, il ne peut s’empêcher de repenser à la blonde de l’accueil, entrevue page trois.
    « Le casting n’est décidément pas une science exacte. »
    A sa décharge, je dois souligner que le Mégachef ne connaît pas, à ce stade, l’importance cruciale que peut éventuellement revêtir le personnage de Rita Baader-Ben Gourion. Future Deus Ex Machina à la plastique détonante, ou simple figurante dévêtue ayant pour fonction d’alimenter le quota de scènes dénudées, je ne saurais encore vous répondre. En tout cas, on l’a tellement soignée, celle-là, qu’il ne nous est resté que quelques cacahouètes à partager entre les autres seconds rôles.
    Le Mégachef prend alors l’initiative - et nous l’en remercions - d’éteindre la lumière. Peut-être vient-il de se rappeler l’un des milliers d’aphorismes qu’affectionnait tant son vénérable vieux maître de kung fu :
    « La nuit, toutes les chattes sont grises. »
    Je sais. N’en jetez plus. Croyez-moi, il faut être asiatique ou Mégachef pour comprendre. Même le jeune Skywalker s’y casse les dents. Nous autres, occidentaux dégénérés, ne possédons probablement pas l’esprit fin et avisé que requiert la compréhension absolue de ces mots clairvoyants.
    Mais pendant qu’on cause et déblatère, nos deux personnages en profitent pour ôter frusques et fringues, ce qui est grosso modo la même chose mais ça sonne bien alors je vais le garder. On a rien vu. Ils ont fait ça en douce et c’est tant pis pour les voyeurs. De toute façon, il fait tout noir. Maintenant qu’ils sont nus, il va falloir me croire sur parole.
    Souhaitant rompre la glace, Gepetto murmure de sa plus belle voix grave :
    « Je ne m’attendais pas à trouver une femme. »
    Fi, le vilain menteur. Heureusement que ceci est une fiction et que, dans le monde réel, les PDG ne lui ressemblent pas.
    « Pourquoi ? » demande la femme avec la voix d’une Christine (Bravo, Boutin, Okrent, Deviers-Joncourt…) qu’il ne parvient pas à identifier. Peut-être même que ça vaut mieux pour sa santé mentale et sa molle érection.
    Là, le Mégachef hésite. Il envisage rapidement de chuchoter à l’oreille du laideron :
    « Ne parlez pas, ma mie. Taisons nos voix et savourons ce moment avec, pour seule bande sonore, le concert de nos gémissements, caresses et jappements. »
    Une telle intervention impliquerait toutefois de noyer ce sac d’os celluliteux de moultes embrassades et autres attouchements, tout ça avec fougue et passion, et vas-y que j’te mordille le lobe de l’oreille en t’auscultant l’intestin grêle de mon majeur, que je fais glisser ma verge de Mégachef entre tes pauvres miches tout en te suçotant les ovaires via le minou, que je te tourne, te prends, retourne et reprends, et pis on tourne.
    « Ah non-non-non, qu’il se dit le Mégachef. Pour ça, il faut bander. »
    Il faut reconnaître que, sur ce plan, le Mégachef a connu de meilleurs jours. Vite. Trouver un truc.
    Il cherche.
    Il cherche un petit moment quand même.
    Rien. Alors, il répond bêtement au « pourquoi » de tout à l’heure.
    « Ben, au téléphone, c’était pas une voix d’homme ?
    - C’était pas spécifié. »
    Froncement des sourcils du Mégachef.
    « Comment ça, pas spécifié ?
    - Bon. (Soupir) Si vous revenez un peu en arrière, vous constaterez qu’à aucun moment le narrateur ne qualifie la voix de masculine. Ni de rien d’autre, d’ailleurs. On évoque « un ton glacial, insinuant » et on s’en tient là. Vous voyez, ou pas ? »
    Suite à une incompréhensible association d’idées, le Mégachef ôte enfin les lunettes anti-éclipse qu’il s’était oublié sur le nez, et répond :
    « Ah non, j’vois pas. »
    L’horrible bimbo de superette s’impatiente.
    « Bravo pour la mémoire. Ca s’la pète PDG et ça retient rien de rien. Un petit flashback serait le bienvenu. »
    Ah mais non. C’est pas du tout prévu. Moi, je m’en tiens au scénar, c’est déjà assez le bordel, y a pas moyen pour le flashback.
    L’ignoble garce sourit dans la pénombre obscure des ténèbres opaques de la chambre plongée dans le noir parce que la lumière est éteinte.
    « Si j’ai pas mon flashback, je rallume. »
    Putain, le racket ! Bon, ben voilà :

Le coup de téléphone de ce matin l’avait certes secoué.
« J’ai des preuves, avait dit la voix.
- Des preuves de quoi ?
- Des preuves de tout… »
Le sens évident de ces mots et le ton glacial, insinuant de la voix qui les prononçait achevèrent de le convaincre qu’il valait mieux faire profil bas. Il laissa bien échapper un plaintif « Mais je n’ai rien fait » de circonstance, récoltant par ailleurs un bon vieux « C’est vous qui le dites » de derrière les fagots, il n’opposa somme toute qu’une résistance formelle. La voix souhaitait le rencontrer dans la plus stricte intimité au Touheunedrid Motel, à 11h30 très précises. Il y serait, avait-il assuré. Il devait s’y rendre seul, sans armes ni micro, n’en parler à personne. D’accord, d’accord, il n’avait pas marchandé, n’avait pas chercher à jouer au plus fin, avait dit oui à tout.

    Contente ?
    « Super ! Merci, t’es chou. »
    Beuark…
    Se tournant vers l’amant récalcitrant, l’étrange mocheté interroge :
    « Alors ? C’est plus clair comme ça ? »
    Bien obligé de répondre par l’affirmative, le Mégachef se voit replonger dans les affres de sa déliquescence génitale.
T’as gagné trois minutes, tu vas faire quoi maintenant ? Ton sexe est une coquillette et Miss Karloff s’impatiente. Chaque seconde qui passe est un couperet. Que faire, Seigneur Dieu, que faire ?
Il tente alors un coup désespéré et légèrement tiré par les cheveux de la femme à barbe.
« On a pas frappé, là ? »
La créature monstrueuse en forme de fille répond du tac au tac :
« Non, on a pas frappé. Dites, si on s’y mettait tout de suite ? C’est pas que je m’emmerde mais j’ai pas qu’ça à foutre. J’ai encore deux rencards avant de passer prendre les mômes à l’atelier clandestin du XIIIe.
- Ah ouais, mais bien sûr, seulement, on a vraiment frappé. Vous êtes un peu dure d’oreille, hein ? JE DISAIS : VOUS ÊTES UN PEU…
- Je vous entends très bien.
- … DURE D’OREILLE, HEIN ? ATTENDEZ ! JE VAIS VOIR QUI C’EST. C’EST INCROYABLE, PAS VRAI ? ON EST JAMAIS TRANQUILLE… »
Sans cesser un instant de hurler comme un forcené, le Mégachef se précipite vers la porte tout en feignant de ne pas entendre les protestations de plus en plus outrées de la femme-à-poil™.
« Je vous entends très bien. C’est pas la peine de crier. Qu’est-ce que c’est que ces manières ? Va donc, hé, sarkozyste… » Tout ça avec sa voix de merde.
A l’entrée, le Mégachef ne s’attend pas à se retrouver nez à nez avec l’abominable inspecteur des neiges de tantôt.
Et pourtant, le Mégachef se retrouve nez à nez nez avec l’abominable inspecteur des neiges de tantôt. Lequel enchaîne sans manifester la moindre surprise :
« Vous, ici, dans le plus simple appareil, me livrant passage alors que je n’ai pas encore frappé… C’est louche. »
Gepetto ne pipe mot. Pour le moins abasourdi, il arbore un air rantanplanesque que je ne lui connaissais pas. N’empêche qu’à l’intérieur, ça cogite sévère.
Le fin limier érotomane reprend :
« Reconnaissez que c’est louche, quand même, merde. »
Je ne sais pas si je vous l’ai déjà dit, mais il est clair que le Mégachef a oublié d’être con. Forcément. Il gagne à donf de thunes, dirige une Mégaboîte, s’est cogné Sciences Po, HEC et Polytechnique, mais comme ses parents voulaient qu’ils soit docteur, on le considère un peu comme la brebis galeuse de la famille - le genre rebelle qui dit fuck à ses vieux, tu vois ? Quoi qu’il en soit, sa capacité à analyser les moindres détails de ce qui l’entoure, son esprit de synthèse instantanée et ses dons d’improvisation lui permettent aussitôt d’entrevoir dans la présence inattendue du policier libertin la solution ultime à son présent dilemme. Putain de phrases longues. J’exige une augmentation.
« Ma voiture est garée là-devant. Vous saviez très bien que j’étais ici.
- Oui. Bon. Mais vous avez quand même ouvert juste avant que je frappe.
- Hasard, synchronicité, coïncidence ou parole divine. Qui sait ?
- Qu’est-ce que vous foutez à poil ? Ca aussi, c’est louche.
- Allons, inspecteur… Quand on va au motel, c’est toujours pour se déshabiller à un moment ou un autre. »
Le flic fait la grimace. Celle avec l’œil noir qui t’agrippe les pupilles pour ne plus te lâcher. Ce genre de regards, le Mégachef en croise tous les matins devant sa glace. Pas vraiment impressionné, il esquisse un pas vers l’extérieur et referme le battant dans son dos. Il fait un peu froid pour sa tenue naturiste, mais quand on est Mégachef, on est capable de tout.
« Si ça vous dit, vous pouvez prendre ma place. »
Là, il faut dire qu’il est bien emmerdé, l’inspecteur (et puisqu’il le faut, je le dis, notez la puissance altruiste de mon opiniâtreté). D’un côté, sa probité de super flic en mission, son professionnalisme à faire baver Rick Hunter et son flair, qui ne cesse de lui souffler : « Tout ceci est fort louche. N’essaye-t-il point de t’acheter ? » (Le niveau de langue de son flair est visiblement plus élevé que le sien), de l’autre, ses irrépressibles pulsions sexuelles. Ca bouillonne dans tous les sens, dans sa grosse tête de bulldog hydrocéphale ; on le sent se débattre avec les nœuds les plus emmêlés de son subconscient tandis que le Mégachef commence à se geler courageusement les miches.
Il se fait d’ailleurs la remarque que sa stratégie a intérêt à payer parce que, vue l’influence néfaste de la température sur certaines parties de son corps, il semblerait désormais que toute velléité d’érection soit définitivement anesthésiée. Plus eunuque que jamais, il se met à vanter les qualités plastiques de sa partenaire imposée avec une fébrilité qui n’a rien à voir avec l’anatomie concernée. L’illusion paraît satisfaire l’inspecteur, qui, soit dit en passant, ne demande qu’à être convaincu. Pour parler grossièrement - ce qui n’est pas du tout dans mes habitudes, j’espère que vous en avez conscience - le policier n’a trempé son biscuit que cinq fois depuis ce matin, et s’il veut conserver cette honorable moyenne, il a plutôt intérêt à accepter le deal. D’autant que, pour une fois, il peut garder ses chèques emploi-service bien au chaud dans son holster, puisque c’est gratuit.
Ce mot anodin déclenche chez l’inspecteur une série de réflexes conditionnés : l’index de sa main droite se met à cliquer dans le vide tandis que, sur l’envers de ses pupilles, défilent d’ésotériques associations syllabiques, telles que FREE PICS ! FREE BUTTS ! XXX ! DOWNLOAD EXPLICIT SEX HERE ! FREE PORN VIDEOS ! FREE PORN CHAT ! HOT CHICKS ! Ajoutons à ces vocables incertains un collier de bave, finalement assez salutaire du point de vue de son double menton quelque peu ostentatoire, sa paupière gauche en vibration constante et une respiration saccadée à faire passer un catarrheux pour un honnête bruitiste de films muets, ce qui, je m’en rends bien compte, ne veut pas dire grand chose.
Ooops ! Désolé. Pause syndicale. Ben oui, il reste encore des syndicats, j’en profite. Ploum-ploum tralala… Je m’en vais donc de ce pas fumer ma clope avec mes collègues de la météo, qui évidemment n’en rament pas une. Ca me rappelle une vieille blague selon laquelle on aurait inventé les météorologistes pour que les économistes aient l’air sérieux. Ha ha, qu’est-ce qu’on s’marre ! Dites, pourquoi on en profite pas pour insérer une petite plage de pub, histoire de lier l’utile à l’agréable ? Si c’est pas une idée de Mégachef, ça… Engranger des pépètes en mâchant de la fumée, on a pas vu ça depuis Bogart. En même temps, maintenant, on a plus le droit, et plus question de prendre le gauche depuis le 7 mai dernier. Merde. Merde. Merde. J’ai fini ma garette. Tant pis pour la réclame, j’enchaîne :
« D’accord, dit le bandard fou. »
Pas très clair, hein ? Je reprends :
« D’accord, dit le policier, qui bandait comme un fou dessiné par Moebius vers le milieu des années soixante-dix. »
Le Mégachef plonge son regard d’airain dans celui, plus porcin, de l’inspecteur au bas-ventre déformé. Le temps semble s’arrêter et Sergio Leone exige le grand angle.
« Vous êtes sûr de vous ? »
Gouttes de sueur dévalant les tempes du représentant de l’ordre. Des mouches lui taquinent les oreilles et lui chatouillent le coin de l’œil, qui ne cesse de cligner en conséquence. Une musique lancinante, toute en guitares espagnoles et cloches varèsiennes, se mêle au vent sifflant pour ponctuer ce simili duel qu’aurait été vachement mieux si on avait pu se permettre d’investir dans une bonne paire de vieux colts, mais vous savez c’que c’est, hein, ma p’tite dame, les restrictions budgétaires, le code Hays, la mort du Pape tourné vers la Mecque, la hausse vertigineuse des prix du Popper’s dans une tentative sournoise et froidement politicienne de limiter le développement de la sodomie, non mais sans blague, dans quel monde on vit, je vous le demande.
« Ouais. »
J’espère que vous avez suivi parce que, moi, je navigue à vue.
Le Mégachef lui, ne perd pas le Nord et prononce la formule consacrée :
« C’est votre dernier mot ? »
[Jingle, sponsor, Tangerine Dream au synthétiseur]
« Je répète : c’est votre dernier mot ? »
Pendant ce temps, à Ouagadougou, des goudous dégoulinent et se câlinent sans goût.
[Je t’avais prévenu : je zappe.]
Noooooooooooooooooooooon !

(La suite quand ça me pète)

= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 02/07/2007 à 14:32:33
Bienvenue à la S.P.A.M. société protectrice des auteurs maudits... ici nous recueillons voas auteurs maudits abandonnés et nous leur donnons la possibilité de s'exprimer face à un public restrinct. Il sera bien épanoui ton auteur maudit quand on aura à l'euthanasier.
Mill


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    le 02/07/2007 à 16:50:01
Bon alors c'est quand même merdique, hein, j'ai bon? J'ai bon?
MonsieurMaurice     le 02/07/2007 à 19:26:49
oui, c'est un commentaire de Monsieur Maurice.
Ange Verhell


    le 02/07/2007 à 20:36:04
Vu la longueur, ce n'est plus un texte de merde, c'est une diarrhée profuse
LH     le 03/07/2007 à 13:57:20
Diarrhée est le mot que je cherchais.
Asa     le 04/07/2007 à 01:58:42
Ca n'est pas du tout lisible.
Aka


    le 04/07/2007 à 13:52:06
Ca démarrait bien, enfin mal pour un texte de merde. Mais j'avoue que rien que le fait que la blonde fasse partie d'un groupe terroriste m'a fait lacher. Ensuite j'ai joué avec la molette de ma souris et j'ai vu toute cette bouse défiler. Et j'ai eu peur. Bravo.
Abbé Pierre


    le 04/07/2007 à 14:13:00
Ouais, j'ai fait pareil.
En fait, ce texte, c'est un peu le concept de PETIT UN tu mets ta tête au dessus d'un ventilateur PETIT DEUX §§ tu balances de la merde dans le ventilateur PETIT TROIS §§§ ça fait sploartch sploartch sploartch dans tes cheveux si t'en as.
Mill


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    le 04/07/2007 à 18:04:56
Devant le succès de ce texte, j'annonce à qui de droit que la suite est prévue pour septembre.
Aka


    le 04/07/2007 à 18:14:17
On en a rien à foutre, personne l'a lu jusqu'au bout.
Mill


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    le 04/07/2007 à 18:31:18
RDV en septembre donc.
Saintshaka


    le 10/07/2007 à 08:58:33
http://www.youtube.com/watch?v=6TIySyZZIjA
unmecquipasse     le 21/08/2007 à 19:43:58
Super texte. je regrette pas mon clic.
Mill


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    le 21/08/2007 à 19:44:47
Tiens?

Non... C'est une blague.


Romain, c'est toi?
Psycho Pattes     le 18/04/2008 à 17:28:26
Génial le texte.

LA SUITE!!!
nihil


    le 18/04/2008 à 17:54:02
Va-t-en.
Mill


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    le 18/04/2008 à 18:48:48
Non, mais vous inquiétez pas. J'suis sûr qu'il déconne.
Glaüx-le-Chouette


    le 18/04/2008 à 18:58:40
Toi aussi, va-t-en.
Mill


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    le 18/04/2008 à 19:28:53
Je suis pas là.
Prostipute     le 27/10/2008 à 22:43:33
Mégachef ou Mégachiant ???

Je me pose encore la question ...

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