LA ZONE -

Lettre à un acteur lambda

Le 20/05/2016
par Mill
[illustration] Je la connais par cœur ton histoire. T'as eu la vocation quand t'étais môme. Quels que soient ton nom, ton âge, ton sexe, ta tronche de belette photogénique, tu nous ressers toujours le même laïus tricoté dans de la soie : t'as pigé en matant tel film, tu t'es pointé dans un théâtre et ça t'est tombé sur le râble, comme une soudaine et irrépressible obsession. Quoi qu'il arrive, tu deviendrais acteur, comédien, tragédien, guignol, bouffon, star à paillettes. De la chair à canon pour les unes des magasines en vogue, en réalité, puisque c'est ça qui t'attirait vraiment. N'essaie même pas de le nier, je te connais. On te connaît tous.
    
Ton adolescence « difficile », tu la sublimes en te glissant dans la peau d'un autre. Tu enchaînes les personnages à l'âge où l'on échange ses premières pelles, ses premiers joints coupés à la bière. Tu nous convaincs d'un passé de vilain petit canard. Il t'a fallu bosser comme un prolo pour te transformer en un magnifique cygne payé rubis sur l'ongle. Parfois, tu joues franc jeu et tu nous expliques que tu n'existais pas plus qu'un autre, tu enchaînes les banalités en t'imaginant que tu nous vends du rêve mais tu te montres juste condescendant envers le médiocre petit peuple qui se traîne à tes pieds dans l'espoir d'une poignée de main ou d'un autographe.
    
Si t'es Français, tu ne jures que par Jouvet. Tu parles de « rencontre » et de « révélation », parce que tu ne peux pas te contenter de flatter le public. Il faut séduire les pros, les institutionnels, les grands prêtres du Théâtre, ceux que d'autres ont installés selon le même processus de lèche-bottisme et de caressage de boules.
    
Si t'es Anglais ou Américain, tu citeras Shakespeare, Orson Welles et Lawrence Olivier, parce que chaque culture a ses jalons, ses figures tutélaires. De toute façon, t'es un malin et t'as compris le principe. En un mot, t'es beau, t'es neuf, mais tu reconnais la force et l'importance de tes aînés. T'es un bel hypocrite, mon gars, une sombre poche de néant dont tu aimerais nous faire gober qu'elle brille par son savoir, sa sagesse et ce petit quelque chose d'indéfinissable qui te rend intouchable et sacré. La Garbo l'avait compris lorsqu'elle décida d'interrompre sa carrière à l'âge où les rides n'entamaient pas encore l'irréfutable délicatesse de son visage parfait. Mastroianni aussi l'avait compris, à sa manière goguenarde, lorsqu'il disait qu'un acteur ne pense pas puisqu'il se contente de singer les autres.
    
Et les autres, c'est nous.

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