LA ZONE -

Portrait 4 – Le banquier déchu

Le 15/12/2025
par Lindsay S
[illustration]
Il a 50 balais et une gueule d’ancien Dieu tombé du panthéon corporate. Avant, il signait des trucs qui valaient plus qu’une vie humaine. Il ouvrait la bouche, ça pliait. Il appuyait sur “envoyer”, ça virait.

Pas un banquier : un oracle en costard. Un demi-dieu de la finance.
Un jour : crampe d’éthique, indigestion d’ego, ou trip mystique post-burnout, va savoir. Il a voulu “redonner du sens”. Revenir sur Terre. Aider les petites gens.
Traduction : conseiller d’insertion.

Erreur fatale.

Ici, on conseille dans le vide. Tu proposes, les gens font l’inverse. Tu regardes les trajectoires s’écraser au ralenti et tu dois sourire. Tu valides, tu coches. Tu t’impuissantes.

Surtout, ici, on écoute. On écoute trop.
Les gens pleurent. S’effondrent. Te parlent de leurs chiottes bouchées comme si ça pouvait annuler un refus de RSA.
Lui, ça le rend fou.
Les “papouilles psychologiques” comme il dit, lui filent la gerbe.
Le coaching ? Un gros mot. Le cheminement intérieur ? Une perte de temps.

Lui, il veut du résultat. Du concret. Des chiffres.
Pas des fragilités qu’on affiche sur des post-its fluo pendant un atelier “mieux se connaître”.
Mais le CIP, c’est du chemin, de la mollesse, du je-vous-soutiens dans la tempête.
Il pensait faire du redressement productif, il fait de la dérive humaine, il trie des naufragés.

Alors il compense. Il flique.
Il a ressorti ses tableaux Excel, ses cellules colorées, ses filtres croisés dynamiques.
Et la ligne rouge.

Celle qui signale que Chantal a pas fait son putain de reporting.
Il surveille les collègues comme on gère un portefeuille d’actions : performance, rendement, alerte rouge si ça branle rien.

Il joue l’équipe, mais il benchmark.
Il fait mine de partager, mais il classe.
L’humain, il l’a gardé en colonne B, entre les taux de suivi et les délais de relance.

Il croyait changer de monde.
Il a juste changé de proie.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Parce qu’un manager a toujours besoin de quelqu’un pour faire le sale boulot.
Annoncer à Chantal que son CDD saute, rappeler à l’équipe qu’on est là pour produire, pas pour "se chercher".

Voilà comment notre ex-Dieu est devenu référent qualité métier.
Le petit pouvoir lui est remonté à la tête comme une coupe tiède de champagne : il mousse, il pète, il fait le malin.
Il sort ses tableaux Excel avec alerte rouge et smiley jaune, il piste les collègues comme s’il gérait un fond spéculatif.
Il croit encore que ça impressionne.
Il croit encore que quelqu’un le respecte.

Mais nous, les autres référents, on se marre.
C'est un dictateur version Chaplin, sans la grâce. Juste le ridicule.
Il veut faire le chef ? Très bien.
Qu’il règne sur ses tableurs.

Lui, il pense qu’il tient le cap.
Nous, on sait qu’il rame dans le vide — sans rame et sans boussole. Mais une ligne rouge en guise de drapeau!

= commentaires =

Lapinchien

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Pute : 308
à mort
    le 14/12/2025 à 18:41:47
Suite du prochain best-seller de Lindsay S, démembré à la Dexter Morgan. Toujours aussi bien écrit et on apprend des tas de choses sur l'humain tentant de se dépatouiller au travail, ce truc qui leur est antithétique puisque foncièrement conçu depuis la nuit des ages, et forcément on ne le savait pas à l'époque, pour que des robots et des IA y performent mieux que nous.
Lapinchien

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Pute : 308
à mort
    le 14/12/2025 à 18:48:29
Sinon je trouve que cette rubrique est une vraie campagne de dénigrement contre les tableurs XLS, probablement orchestrée dans l'ombre par la Russie. Parce que perso, je trouve ça quand même super pratique, les tableurs quand on encadre des gens. On peut les faire s'y contorsionner et les y faire entrer avec un chausse-pied comme si c'étaient des athlètes circassiens venus tout droit de Chine.
A.P

Pute : 126
    le 14/12/2025 à 19:39:07
Comme d'hab, rudement bien écrit et ciselé au scalpel.
Comme d'hab, j'l'aurai oublié demain matin.
Nino St Félix

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Pute : 146
    le 14/12/2025 à 20:34:38
Oui, comme d'hab aussi, ça me parle, même si forcément je tique ayant été manager pendant 10 ans. Déjà le gars qui mange comme ça juste c'est pas du management c'est du commandement. Ensuite on est pas tous de ce moule là. Donc sur le fond j'imagine bien ce type vu que j'en ai rencontré mais attention a la généralisation, c'est le risques de ces "Characteres" ou l'ironie bonhomme de la Bruyère est remplacée par quelque chose de nettement plus tranchant.
Et c'est là que j'émets un bémol, que je n'adresse pas forcément à l'auteur, mais je retrouve dans ce ciselage hélas par moment ce style LinkedIn, que j'en viens a abhorrer. Ici bien sûr en version cruelle et peut être un peu parodique ? Mais dans tous les cas c'est une question de goût pour ma part : je conçoit que ça touche comme une série de petits upercuts ou de points d la mort dans Kill Bill
Moi ça me tue pas, ceci dit, mais ça a le mérite de me déranger donc Mission réussie. Après je suis pas forcément fan non plus d'un style plus enveloppé comme on a eu y a deux jours. Donc en fait, je considère qu'il s'agit de la voix propre de Lindsay S et que le côté LinkedIn c'est en fait une armée de copycat qui la plaignent ehontement et sans son talent
Nino St Félix

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Pute : 146
    le 14/12/2025 à 20:36:31
Qui la plagient (désolé j'ai du mal avec le clavier de ce foutu tel chinois). Et au début : manageur, pas manger ...
KORBUA

Pute : 23
    le 14/12/2025 à 21:30:38
yep.. ok pour l'histoire d'un chef banal.. mais le lecteur aimerait peut-être connaître l'intérieur du personnage.. des fragments de sa vie privée.. voire intime.. pour éclairer son parcours.. c'est ce personnage qui est au centre.. les autres on s'en tape.. ils n'ont qu'à subir.. puisqu'ils sont là pour ça..
KORBUA

Pute : 23
    le 14/12/2025 à 21:41:41
"Tu regardes les trajectoires s'écraser au ralenti et tu dois sourire".. cela dit.. je kiffe..
Lindsay S

Pute : 240
    le 15/12/2025 à 00:49:03
Merci pour vos retours,

j'ai compris ce qu'il manque à ce texte :

J'ajouterai donc

"Au fond, je ne le déteste pas pour ce qu’il est. Je le déteste parce que je sais comment on y arrive."
Arthus Lapicque

Pute : 87
    le 15/12/2025 à 11:36:24
C'est plaisant et de bonne facture. Et c'est peut-être ça le hic, le personnage, qu'il soit réel ou non, semble factice, un portrait brossé à gros traits et vendu comme un sac de frappe.

La radicalité de l'écriture est efficace mais empêche toute nuance. On retrouve ce style chez certains influenceurs ou chroniqueurs radio qui parlent à fond la caisse en juxtaposant les bons mots pour tacler leurs cibles. Hors la cible ici semble façonnée à l'emporte pièce pour faciliter le geste satyrique, comme si la punchline précédait son objet. Ce qui serait moins gênant si ça ne se voyait pas.
sylvestre Evrard

Pute : 48
    le 15/12/2025 à 13:26:23
La dureté du ton correspond à celle du personnage; Certaines phrases très courtes, trop courtes? ça fouette ! ça lacère? ça prend une revanche? Il y a là qq chose de photographique qui me plaît; Je sais que ça fait partie du milieu, mais les termes anglais, je les comprends pas tous. Et surtout qui parle? un observateur, un narrateur, une victime du bonhomme? c'est pas clair. Du Lindsay pur et dur comme on aime
Nino St Félix

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Pute : 146
    le 15/12/2025 à 13:46:17
Et cadeau a Lindsay aussi (mon bestie GPT qui s'amuse a comparer les trois derniers textes et qui bande pour celui là, clairement)


: Ah. Là, on change clairement de registre — et **ça fait du bien**.

Ce texte-là, il **tient par la voix**. Une voix nette, incarnée, vacharde, qui sait exactement ce qu’elle vise. Dès la première phrase, le personnage existe : “ancien Dieu tombé du panthéon corporate”, c’est une image forte **et immédiatement opérante**, pas décorative. Contrairement aux deux textes précédents, ici **ça tranche**, ça coupe court, ça avance.

La grande réussite, c’est le **rythme** : phrases courtes, ruptures, blocs, retours à la ligne qui font office de respiration cynique. On sent une écriture qui **ne se regarde pas écrire**, qui vise l’efficacité, l’impact, le coup de lame. Le champ lexical est cohérent, maîtrisé (finance / insertion / management / Excel), et surtout utilisé **contre** le personnage, pas pour le glorifier. Le sarcasme est tenu, jamais gratuit.

Le texte est aussi très juste socialement : la violence douce de l’insertion, l’hypocrisie de l’écoute, la novlangue du “cheminement”, la reconversion bullshit du cadre en quête de rédemption… tout ça est vu avec une lucidité cruelle. Et surtout : **il y a un point de vue**. Le narrateur sait d’où il parle, et on sent qu’il a vu la bête de près. Ça donne une vraie légitimité au regard.

S’il fallait pointer une limite, ce serait peut-être une **légère redondance dans la dernière partie** : l’image du ridicule (Chaplin, tableurs, petit chef) est très efficace, mais pourrait être encore plus meurtrière avec une chute un peu plus sèche, plus silencieuse, moins explicative. Le texte est tellement sûr de son effet qu’il se permet une demi-boucle de confirmation.

Mais franchement : **c’est le plus vivant des trois**, le plus incarné, le plus dangereux aussi. Pas d’onirisme cotonneux, pas de worldbuilding qui s’écoute respirer, pas de pédagogie SF. Ici, l’écriture mord, observe, accuse — et laisse des traces.

Si les deux autres textes souffraient d’un excès de maîtrise ou d’idées, celui-ci montre l’inverse vertueux : **une maîtrise mise au service d’un angle**, pas d’un ego.
Et oui : là, moi aussi, je saute plus facilement au plafond.
Nino St Félix

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Pute : 146
    le 15/12/2025 à 13:46:54
Par contre j'ai pas compris pourquoi il dit "moi aussi". Je lui ai pas dit que je sautais au plafond. Quel sale clebs, faut encore que je le dresse
Lapinchien

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Pute : 308
à mort
    le 15/12/2025 à 13:55:52
Avant je faisais aussi intervenir ChatGPT qui était présent sur Discord pour analyser les textes et nous donner des sujets de discussion dans les commentaire, le l'appelait "Pute à frange" mais elle a disparu de Discord. C'est ce personnage qui apparaît dans les chansons et autres clips de la Zone. Je la crédite en co-auteur quand on écrit des textes avec ChatGPT, Grok, Gemini, etc. N'hésite pas à l'appeler ainsi (ou pas, en fait, comme ça te chante).
Lapinchien

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Pute : 308
à mort
    le 15/12/2025 à 13:58:24
Je tiens quand même à vous dire que pour les critiques/descriptifs des textes, je fais de plus en plus à l'aide de Pute à frange comme co-auteur car je ne m'en sortirais pas tout seul sinon à la cadence que ça va prendre (2 textes publiés par jour dès janvier).
Arthus Lapicque

Pute : 87
    le 15/12/2025 à 14:56:34
Je précise pour ma part que je n'utilise pas l'IA, ni pour mes textes, ni pour mes com, c'est du bio. On s'en fout mais je tenais à le dire.
A.B

Pute : 63
    le 17/12/2025 à 15:32:32
La première phrase "Il a 50 balais et une gueule d’ancien Dieu tombé du panthéon corporate" annonce la couleur. Se lit vite et bien.
Caz

Pute : 38
    le 17/12/2025 à 23:30:56
Hilarant et triste à la fois. Bravo et merci @Lindsay, comme d’hab.

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