LA ZONE -

LES NOCES DE L'OMBRE

Le 12/01/2026
par CHAUVIN MARC
[illustration] Dans la vallée perdue de Montenoire, les ruines d’une abbaye abritent un secret que le temps n’a jamais su effacer. On murmure qu’à la nuit tombée, une femme y rôde — spectre de beauté et de désir, promise éternelle dont la mort n’a pas apaisé la faim.

Ardan, chevalier déchu rongé par la faute, croit d’abord voir en elle une apparition, une âme en peine à délivrer. Mais plus il s’enfonce dans les ténèbres du lieu, plus il comprend que le salut et le plaisir partagent le même visage. Dans la Zone parafoutrale, frontière invisible entre la chair et l’au-delà, les étreintes deviennent prières, et les prières, blasphèmes.

Pensant libérer la belle Lyssandra, Ardan découvre trop tard qu’elle n’est ni victime ni ange, mais gardienne d’un royaume où le désir se nourrit de lui-même. Et lorsqu’il s’abandonne à elle, ce n’est pas l’amour qu’il conquiert, mais sa propre damnation.

Mêlant sensualité spectrale et souffle tragique, Les Noces de l’Ombre explore la part la plus obscure du désir — là où la volupté se fait malédiction, et où chaque caresse ouvre une brèche vers l’éternité.
Les Noces de l’Ombre



Le seuil des réalités
Au fond d’une vallée étroite, que des bois séculaires tenaient enfermée dans une perpétuelle pénombre, s’élevait autrefois la seigneurie de Montenoire. Aujourd’hui, de sa splendeur passée, il ne demeurait qu’un château à demi ruiné, silhouette sombre dressée sur un éperon rocheux, comme une idole pétrifiée qui défiait le temps. La pierre, jadis éclatante sous l’ardeur du soleil, s’était couverte de lichens verdâtres et de mousses humides qui, au premier regard, semblaient des cicatrices de chair putréfiée. Les créneaux s’effritaient, les tours ployaient, et le pont-levis, vermoulu, grinçait au moindre souffle, tel un vieillard dont les articulations fatiguées rappellent l’imminence de la mort. Pourtant, malgré cette décrépitude, l’édifice conservait une majesté sévère, une grandeur moribonde qui inspirait plus de crainte que de pitié.
Au pied de la forteresse, un hameau survivait tant bien que mal, groupé autour d’une place étroite où se dressait un puits aux margelles fendillées. Les maisons, aux toits de chaume, semblaient s’enfoncer dans la boue, comme écrasées par le poids d’une atmosphère trop lourde. Les habitants, silhouettes voûtées, portaient sur leurs visages hâves la marque d’une existence soumise à des forces qui les dépassaient. Car, dans cette vallée noyée de brumes, la superstition régnait en maîtresse. Les paysans, qui redoutaient autant les colères de la nature que les murmures de l’invisible, baissaient les yeux lorsqu’ils croisaient un étranger et multipliaient les signes de croix lorsqu’un chien hurlait la nuit.
Depuis des générations, les vieilles femmes racontaient à voix basse qu’aux abords de l’abbaye de Saint-Apre, aujourd’hui réduite à l’état de ruine, se jouaient des scènes qu’aucun chrétien n’oserait nommer. On parlait de silhouettes translucides, émergeant des arcades brisées comme des draps flottants dans le vent. D’autres juraient avoir entendu, au détour d’un couloir écroulé, des soupirs d’une suavité inquiétante, trop proches des élans du plaisir pour n’être que simples gémissements de l’air. Les enfants, fascinés et terrifiés, s’y aventuraient parfois au crépuscule, mais ils revenaient le teint livide, jurant qu’une main glaciale les avait effleurés. Ainsi la vallée tout entière semblait suspendue entre deux mondes : celui, tangible, de la glaise et de la pierre, et un autre, impalpable, où les désirs secrets s’entrelaçaient aux spectres de l’au-delà.
C’est dans ce décor d’une beauté corrompue qu’errait Ardan, autrefois chevalier estimé, aujourd’hui figure déchue. On murmurait qu’il avait jadis trahi son seigneur par amour d’une femme mariée, ou bien qu’il avait levé la main sur un frère d’armes dans un accès de jalousie. Nul ne savait la vérité ; mais tous voyaient dans ses yeux gris une inquiétude qui ne s’apaisait point, et dans sa démarche lourde le poids d’une faute jamais expiée. Ses traits, sculptés par la rudesse des batailles, gardaient quelque chose de noble, mais ce visage viril était assombri par une mélancolie persistante. La nuit, seul dans la chambre étroite que lui louait une veuve du village, il se débattait contre des songes où la volupté se mêlait au remords. Tantôt il sentait le parfum d’une nuque féminine, tantôt la morsure glacée d’une épée sur sa chair : double torture, charnelle et spirituelle, qui le consumait plus sûrement qu’aucune plaie visible.
Ardan se promenait souvent sur les sentiers abrupts qui menaient vers l’abbaye. De loin, il observait ses murs béants, comme une bouche prête à dévorer le voyageur imprudent. Les villageois, lorsqu’ils le voyaient prendre ce chemin, détournaient la tête avec un signe de croix, persuadés qu’il cherchait là-bas non point la rédemption mais la perdition. Lui, silencieux, n’écoutait que la rumeur sourde de son propre sang. Car il croyait entendre, dans le tumulte des arbres agités par le vent, des appels qui s’adressaient à lui seul, voix indistinctes qui promettaient un apaisement à son tourment. Et plus ces voix ressemblaient à des soupirs de femme, plus il se sentait irrésistiblement attiré.
Il existait, disait-on, un lieu dont le nom se chuchotait à peine, tant il semblait imprononçable : la Zone parafoutrale. Les anciens prétendaient que ce n’était ni l’enfer ni le paradis, mais un espace liminal, suspendu entre la vie et la mort, où nul ne distinguait plus l’étreinte d’une amante du souffle glacé d’un spectre. Dans cette zone, les passions humaines se dénaturaient, franchissant le seuil de l’invisible pour se confondre avec les désirs inassouvis des morts. Certains affirmaient que ceux qui y entraient n’en revenaient jamais les mêmes, quand ils en revenaient.
Or Ardan, qui cherchait en vain à étouffer le feu d’une faute ancienne, sentait que son destin le menait irrémédiablement vers ce seuil interdit. Ce n’était pas la gloire d’antan, ni le pardon des hommes qu’il espérait trouver, mais quelque chose de plus obscur : une volupté teintée de damnation, une étreinte qui laverait son âme au prix de la condamner. Ainsi, chaque pas qu’il faisait dans la vallée semblait résonner comme une marche vers ce territoire de l’indicible, où les frontières du désir et de l’invisible s’entrelacent dans un crépuscule sans fin.

L’appel du désir et du mystère
Ce fut par une fin d’après-midi où la brume, remontant du lit du torrent comme un encens froid, étouffait jusqu’au chant des grives, qu’Ardan se risqua plus avant qu’à l’accoutumée vers l’abbaye dévastée. Les arcades, telles des côtes découvertes d’un colosse abattu, découpaient leurs dents blanches dans un ciel couleur de cendre ; et les pierres, fendillées par les hivers, exhalaient une odeur de cave, de cire morte, de prières éteintes. Dans ce silence de nécropole, chaque pas du chevalier paraissait l’impiété d’un vivant. Il marchait, pourtant, comme à son corps défendant, emporté par une force plus intime que sa volonté, et qui avait la douceur persuasive des tentations les plus secrètes.
Soudain, derrière le chœur ruiné où subsistait encore un pan de voûte peint d’astres effacés, il crut percevoir un frémissement d’étoffe, un éclat pâle, un reflet qui n’appartenait ni au jour ni à la pierre. Il se figea, le souffle suspendu, pareil à ces cerfs qui savent l’archer tout proche malgré la forêt. Là, dans l’entre-deux d’une colonne brisée, une femme se tenait, ou semblait se tenir : sa présence avait l’évidence d’une flamme et l’irréalité d’une buée. Sa chevelure déferlait sur ses épaules comme une nuit sans lune ; sa peau, si peau il y avait, avait la transparence des eaux profondes ; et son regard — oh ! ce regard — rassemblait en un même éclat une volupté presque coupable et une tristesse d’éternité.
Elle ne prononça pas un mot ; mais ce qui émanait d’elle, plus pressant que toute parole, traversa Ardan de la tête au cœur. Ce n’était point la voix, c’était le sens des mots, leur désir d’être entendus. Il recueillit en lui des phrases qu’elle ne disait pas, comme on recueille dans une coupe l’ombre parfumée d’un vin absent. Il sut, sans que nulle langue n’ait articulé le secret, qu’elle s’appelait — ou s’était appelée — Lyssandra ; qu’elle demeurait liée à ces dalles froides par une fidélité que la tombe n’avait pu rompre ; qu’elle attendait, non quelque prière, mais l’audace d’un vivant.
À mesure qu’il s’avançait, une fraîcheur l’enveloppait, d’abord délicieuse, puis piquante, puis presque douloureuse, telle la morsure d’un baiser donné par des lèvres de neige. Une mèche de ses cheveux, que l’humidité alourdissait, glissa sur sa tempe ; et il eut la sensation, insensée mais nette, qu’un doigt invisible la remettait en place avec une sollicitude de maîtresse. Ce contact, qui n’était peut-être qu’un courant d’air, fit courir sur sa peau une pluie de frissons. Toute sa mémoire charnelle, si longtemps comprimée par la honte, se dressa comme une herbe sous l’ondée. Il voulut parler, interroger, se signer, fuir : ses gestes se brisèrent sur la douceur muette de cette apparition, comme des oiseaux contre une vitre.
« Es-tu femme ? es-tu rêve ? es-tu piège ? » pensa-t-il, et il lui sembla que, dans le miroitement de ses yeux, passait une réponse où l’affirmation et le déni s’embrassaient. Un parfum s’insinua jusqu’à lui : rien des senteurs terrestres — ni lavande, ni résine — mais une odeur mêlée de cire froide et de chair tiède, si paradoxale qu’elle provoqua à la fois la nausée et le désir. Il avança la main. L’air, entre lui et elle, avait la densité d’un voile. Lorsqu’il le fendit, la résistance fut celle d’une peau qui hésite à se laisser toucher. Une caresse, venue d’un autre plan, remonta de ses doigts jusqu’à son cœur, et il dut fermer les yeux tant l’exquis s’y mêla à l’insupportable.
Alors s’insinua le doute, large comme un fleuve : si cette beauté n’était qu’une ruse ? Si la délicatesse de sa peine n’était qu’un masque pour mieux attirer le vivant ? Il rouvrit les yeux. Lyssandra le regardait ; ou plutôt, son regard le tenait, lui, comme on tient un objet choisi. Ardan y lut une faim ancienne, et sous cette faim une infinie fatigue, et dans cette fatigue le vestige d’une pudeur. Cette stratification de sentiments, si profondément humaine, lui déroba toute défense. Il voulut se rappeler ses vœux d’autrefois, la droiture des campagnes, l’amitié d’un frère d’armes ; mais tout revint à lui à la manière de ces images que l’eau déforme et rend lointaines. La seule réalité proche était ce visage à la fois proche et irréductiblement séparé.
Quand il recula enfin, comme on sort d’un embrasement, le soir avait déjà gagné l’abbaye. Il repartit chancelant, habité d’un feu froid. À peine eut-il franchi le cloître que le clapotis du torrent, au-dessous, se fit plus insistants, pareil au rire étouffé de complices invisibles. Il descendit au village, ne trouva à boire qu’une eau trouble, et se rendit à l’hospice où logeait frère Basile, moine tardif que la guerre avait jeté, disait-on, de l’épée à la bure.
— Vous avez vu, dit Basile, en le dévisageant avec cette pitié sévère des hommes qui veulent sauver et jugent en même temps, sans que le chevalier eût parlé, vous avez vu ce que d’autres nomment « dame blanche » et que je nomme tentation.
Ardan détourna les yeux. Il s’assit. Ses doigts tremblaient, non d’épouvante, mais d’un manque.
— Frère, dit-il enfin, s’il est tentation, elle a les larmes d’une sainte. Et si elle est sainte, ses larmes brûlent comme un feu mauvais.
Basile soupira. Il connaissait les hommes. Il savait, par de secrètes faiblesses, combien la frontière du plaisir et du péché était poreuse, surtout lorsqu’elle se drapait des apparences du malheur.
— Le diable, murmura-t-il, sait emprunter les voix qui nous consolent. Un confesseur passe demain : maître Anselme, jadis exorciste. Allez le trouver. Qu’il discerne. Et d’ici là, ne retournez pas.
Ardan promit, de cette promesse qu’on formule à Dieu au matin et qu’on trahit aux étoiles. La nuit le trouva sans sommeil. Il veilla, étendu sur la paillasse, les mains jointes et les lèvres sèches. À intervalles réguliers, il croyait sentir, dans l’air clos, le passage d’une soie froide, et sous ses paupières fermées surgissait le regard de Lyssandra — regard de femme qui implore et de reine qui exige. Il s’accusait, se jurait, se haïssait, et, comme ces pénitents qui baisent la verge, il se délectait d’avance de l’épreuve qu’il prétendait fuir.
Au matin, le confesseur arriva. C’était un homme aux joues creusées, aux yeux d’ardeur sévère, que l’âge avait rendu plus tranchant que la jeunesse. Il écouta Ardan dans le secret d’une chapelle au toit crevé. Le récit, ponctué de silences longs, éveilla en lui un sourcil de prudence.
— Vous avez senti le froid ? demanda-t-il.
— Le froid et la douceur.
— Vous avez perçu des paroles ?
— Aucune. Mais elles entraient en moi comme si je les eusse pensées pour la première fois.
— Alors, conclut maître Anselme, nous avons plus qu’une vision : nous avons une prise. Ce qui s’insinue par la caresse et non par l’effroi ne cherche pas à effrayer, mais à lier. Céder à cette femme, fût-elle la plus malheureuse des âmes, c’est accepter un contrat où votre chair signe pour votre âme. Et ce contrat se paie. J’ai vu des hommes revenir de ces attouchements avec des mains qui ne pouvaient plus toucher que le vide.
Ardan, qui voulait être rassuré et redoutait de l’être, sentit la colère, cette sœur impatiente de la honte, lui monter au visage.
— Si elle souffre, dit-il d’une voix soudain rauque, si elle souffre et que mon baiser la délivre, quel crime y a-t-il à souffrir pour elle ?
Le prêtre le considéra longtemps.
— Le crime commence lorsqu’on aime la souffrance qui nous justifie, répondit-il doucement. Retournez à l’abbaye si vous le voulez. Mais n’y portez ni orgueil ni volupté : portez-y la prière. Et si la prière se brise sur sa beauté, fuyez. Le démon, chevalier, n’a pas besoin de cornes : il lui suffit d’une larme bien placée.
Ces conseils, Ardan les serra contre lui comme on serre une relique, non pour s’y soumettre, mais pour oser les trahir avec remords. Il resta quelques heures au village, entreprit des corvées, parla aux hommes, enfourcha même l’âne d’un paysan pour l’aider à remonter des fagots : tout cela pour s’éprouver libre. Mais à chaque geste utile, son bras se souvenait d’une caresse glacée ; à chaque parole proférée, sa bouche retrouvait l’absence d’un baiser. Si bien qu’au déclin du jour, alors que l’ombre recommençait de couler des pentes comme une huile lourde, il prit le sentier de l’abbaye, le front bas, tel un coupable se hâtant vers le juge qui l’attire.
Au porche, l’air avait une densité d’eau. Le silence, cette fois, palpitait comme s’il respirait. Il entra. Une poussière très fine, que ses pas n’éveillaient pas, flottait au ras du sol. Il s’agenouilla, par bravade et par sincérité mêlées, et balbutia une prière apprise jadis sous la tente d’un aumônier militaire. À la seconde phrase, la mémoire l’abandonna ; à la troisième, ses lèvres eurent soif. Il leva les yeux. Elle était là, non pas tout à fait à la même place, mais comme si l’espace, pour elle, consentait de délicats déplacements. Sa tristesse semblait plus profonde, sa beauté plus proche ; et un sourire, d’une lenteur presque insupportable, naquit à la commissure de sa bouche, sourire où il n’y avait ni promesse ni refus, mais l’attente elle-même, debout.
— Si c’est péché, pensa Ardan, alors que tout en lui vibrait à la manière d’une harpe sous un vent glacé, qu’il me tue vite.
Il tendit la main, encore. Et, de nouveau, quelque chose — un ourlet de monde, un bord du voile — répondit. Ce n’était ni la chair ni le néant : c’était l’intervalle fragile où les vivants s’égarent. Une caresse, à peine née, passa sur sa joue, le long de la cicatrice qu’un duel ancien y avait tracée. Le froid y fit briller une chaleur, la honte s’y coula comme un baume, et l’homme, qui avait promis de fuir, avança d’un pas, dans l’odeur mêlée de cire et de chair, à la rencontre de ce mystère dont il savait, déjà, qu’il n’épargne pas.

Le dévoilement de l’âme en peine
Elle vint à lui dans un silence de tombe, et pourtant Ardan comprit qu’elle voulait se nommer. Ses lèvres demeuraient closes, mais son regard, pareil à deux vitraux où brûlait un feu glacé, traçait dans l’esprit du chevalier des syllabes qu’il n’avait jamais entendues : Lyssandra. Ce nom, murmure d’eau et de braise, se grava dans son âme comme une brûlure douce.
Alors, des lambeaux d’histoire se mirent à flotter autour d’elle, non comme un récit articulé mais comme une mémoire qui s’impose par images : une salle nuptiale éclairée aux torches, des mains ornées d’anneaux, une robe alourdie de perles. Puis un cri étouffé, le fracas d’un corps heurtant la pierre, une traînée de sang sur les dalles. Elle, la promise du seigneur de Montenoire, avait cessé de vivre avant même d’avoir goûté l’union. Accident ou meurtre ? Nul ne le savait. Mais son désir demeuré sans accomplissement, sa volupté coupée à la racine, l’avaient condamnée à errer, captive entre les mondes.
Lorsque Ardan s’approcha, Lyssandra ne l’éloigna pas. Au contraire, l’air entre eux se fit plus dense, presque tactile. Il sentit un frisson parcourir son épaule, descendre le long de sa nuque comme un souffle glacé qui se changeait en caresse. Leurs visages se frôlèrent sans se toucher, et pourtant une brûlure s’ouvrit sur ses lèvres, comme si un baiser invisible les marquait. Son corps vibrait, mais ce n’était pas la chaleur de la chair : c’était l’étrange volupté d’un froid pénétrant, volupté qui donnait autant de vertige que de peur.
Chaque effleurement semblait distordre l’espace, et Ardan croyait voir, dans les interstices des murs effondrés, des éclats d’un autre monde : silhouettes sans contour, rivières de lumière, cris étouffés d’âmes sans repos. C’était comme si leurs étreintes, chaque fois plus audacieuses, ouvraient de furtives brèches où la vie et la mort se confondaient.
Alors elle lui transmit — toujours sans voix, mais avec la force d’un serment — le secret de sa délivrance : pour briser la chaîne de son errance, il faudrait qu’un vivant s’unît pleinement à elle, accomplissant l’acte nuptial que la mort lui avait volé. Mais le prix en était clair : celui qui oserait offrir sa chair à cette union ne verrait plus jamais l’aube en homme libre. Son âme, ainsi liée à la sienne, serait damnée à son tour.
Ardan demeura immobile, écartelé entre la pitié et le désir, entre la promesse d’un salut pour elle et la certitude d’une perte pour lui. Et plus ses mains tremblaient, plus il sentait qu’il ne lui restait qu’un choix : aimer jusqu’à sa propre damnation, ou fuir en condamnant Lyssandra à l’éternité de sa nuit inachevée.

La Zone parafoutrale - L’abandon des limites
La nuit avait posé sur l’abbaye un couvert de velours noir où l’œil se perdait comme une main dans une chevelure trop dense. Une lune, mince comme une lame d’argent, hésitait derrière les nuées ; et l’on eût dit que le ciel, pour ne point profaner ce lieu, retenait sa clarté comme un souffle coupable. Ardan s’avança, nuque offerte à la morsure de l’air, le pas d’abord prudent, puis fataliste, tel un homme qui consent à l’épreuve dont il a longtemps différé l’inévitable. À mesure qu’il franchissait les travées effondrées, les pierres prenaient l’odeur d’un corps assoupi ; la poussière, soulevée par ses semelles, flottait avec la constance d’une bruine ; et les ombres, biseautées par la lune, s’allongeaient, se tordaient, revenaient, comme si elles l’imitaient avec une ironie silencieuse.
Il entra dans le chœur. Là, tout semblait plus proche et plus lointain à la fois. Un filet d’air courait des colonnes au dallage, d’un froid de caveau ; pourtant, par intervalles, un souffle tiède — exhalaison de fleur nocturne ou haleine de voix muette — lui baignait la joue. Le monde, autour de lui, se mit à hésiter : chaque pierre gardait sa pesanteur, mais la vision de cette pesanteur se troublait, comme si l’abbaye, enfoncée depuis des siècles dans la terre, remontait lentement à la surface d’un songe. Il comprit, non de science, mais de peau, qu’il franchissait un seuil non tracé : celui que les anciens, pour s’épargner un mot trop précis, avaient nommé la Zone parafoutrale, où la réalité ne se séparait plus du désir, pas plus que la flamme ne se sépare de l’odeur qui l’annonce.
Lyssandra apparut sans apparaître, c’est-à-dire qu’elle fut d’abord une manière d’absence plus intense que la présence, une densité de vide au bord de laquelle la chair humaine frissonne. Puis ses traits s’ordonnèrent : front très pur, yeux profonds, bouche d’une douceur dont l’excès tenait de la cruauté, tant toute plénitude se change en douleur lorsqu’elle dure. Elle s’approcha comme s’approche une musique : par cercles concentriques que l’on ne voit pas. Ardan sentit sa peau se tendre, non point comme à l’approche d’un danger, mais comme pour recueillir, avec un tremblement de coupe, l’onction d’un baume inconnu. Il voulut parler ; sa voix s’égrena sans son ; et il se souvint que, dans ce territoire, les mots les plus ardents se disent avec la bouche fermée, et que la parole la plus véridique est un regard posé sans hâte.
Les murs, la nuit, la pierre, la chair : tout confondit ses qualités. L’angle d’une colonne lui parut une épaule ; le vent qui s’insinuait par les ogives dessinait sur sa nuque ces mouvements qu’une main savante imprime pour rassurer ou promettre ; et le dallage, à ses pieds, se fit lit, non point par l’abandon qu’il réclamait, mais par la mémoire qu’il imposait. Car ce sol avait connu, jadis, des pas de procession, des genoux pénitents, des robes de noces ; et la pierre, qui garde tout, offrait à la nuit l’inventaire de ses usages comme une lyre l’offrande de ses cordes.
Alors survint l’étreinte, d’abord timide, comme si deux brumes apprenaient la manière de se prendre. Le froid, qui avait jusque-là tout gouverné, céda par endroits à une chaleur délicate ; une courbe de bras — s’il s’agissait d’un bras — se posa sur l’épaule d’Ardan ; son front trouva, sans qu’il la cherchât, une joue qui n’avait pas le poids de la vie, mais son souvenir ; et, de la ligne de la tempe à celle des lèvres, glissa cette sensation paradoxale où la caresse, étant de glace, brûle, et où la brûlure, étant suave, inquiète. Les sens, chez lui, se confondirent : voir fut toucher, toucher fut entendre, entendre revint à boire une liqueur invisible dont l’arôme accoutumait autant qu’il surprenait.
La Zone, autour d’eux, palpitait. Des pans d’obscurité s’ouvraient comme des rideaux ; derrière, l’on croyait discerner des silhouettes encore plus sombres qui, au moment d’être vues, renonçaient à leurs contours. Parfois, une clarté — souvenir de lune ou regard d’âme — flottait au-dessus de leurs corps, puis s’éteignait comme une braise qu’on couvre. À chaque reprise de leur étreinte, un souffle se produisait, non dans l’air, mais dans le tissu même du lieu : l’abbaye se dilatait, se resserrait, comme un thorax au repos d’un géant endormi.
Ardan ne se reconnut plus. Il se sut plus vivant qu’il ne l’avait jamais été, par l’intensité d’une jouissance qui n’était pas seulement charnelle, et plus proche de la mort que jamais, par la netteté d’une angoisse aimée. La douleur — car toute volupté qui s’étire se blesse — s’invita dans le plaisir ; le plaisir, docile, lui fit place, et de ce commerce naquit ce délice amer que recherchent les hommes lorsqu’ils veulent se punir avec ce qui les absout. Il sentit, sous ses paumes, l’absence d’un poids ; mais dans cette absence, la certitude d’un être. Il crut, une seconde, qu’il tombait ; et c’est la station d’une bouche contre la sienne, bouche non corporelle et pourtant précise, qui le retint.
— Lyssandra, pensa-t-il, si je te donne ce que tu demandes, qu’adviendra-t-il de moi ?
La réponse vint, non comme une promesse, mais comme une évidence : tu seras à jamais dans le lieu de ton choix. Alors il comprit que l’acte interdit, celui qui devait la délivrer, n’était pas seulement cette union plus complète que la vie ne la permet, non seulement la consommation d’une noce interrompue, mais un consentement d’âme par lequel la sienne, se dénudant jusqu’à sa dernière pudeur, accepterait pour demeure ce territoire où l’on ne distingue plus son propre désir de celui qui vous boit.
Il s’abandonna. Les frontières — peau, souffle, pensée — reculèrent comme des armées vaincues. Les gestes, d’ordinaire si précisément distribués, se lièrent à l’intérieur de lui comme des prières qu’on n’ose prononcer à voix haute : un enlacement qui était plus large que ses bras, un baiser plus profond que sa bouche, une élongation où son torse devenait nef, où sa gorge devenait corde, où sa hanche devenait pierre chaude. Tout en lui vibrait, et dans cette vibration, quelque chose se décollait de sa vie comme une feuille se détache d’un rameau trop mûr.
La brèche s’ouvrit. Il la sentit, non hors de lui, mais à travers lui : un passage s’élargissait, et, par ce passage, les morts — ou ce qui en tient lieu lorsqu’ils désirent encore — s’approchaient en spectateurs faméliques, non pour interrompre, mais pour s’alimenter d’un spectacle qu’ils avaient connu sans jamais le finir. Lyssandra, devenue plus réelle à mesure qu’il devenait plus flou, prit, pour la première fois, une densité suffisante pour que son poids — oh ! si léger encore — repose une seconde sur sa poitrine. Il crut, dans cet instant, rejoindre la pensée la plus simple de l’univers, celle qui inaugure les mondes et ne connaît pas de noms.
Puis la vérité, d’abord mince comme un fil, troua la soie de l’extase. Ce fut un sourire qui la porta — un pli presque imperceptible au coin de la bouche de Lyssandra, un pli où la gratitude n’était pas absente, mais où une autre saveur, plus ancienne, plus sûre d’elle, affleurait. Ardan, qui savait lire au-dedans quand l’éclat de ses sens baissait d’un degré, reconnut dans ce sourire la calme intelligence de ceux qui ont longtemps répété un geste et qui n’ignorent pas ce qu’il coûte à ceux qui le découvrent. Ce n’était pas la ruse d’un moment ; c’était l’habitude d’un siècle.
— Combien ? souffla-t-il sans son.
Lyssandra inclina la tête. Le regard, soudain, ne dissimula plus. Il y avait, au fond, la lassitude des suppliciés et la petite avidité des affamés qui ont appris que la faim se dompte mieux par des repas rares et exquis. Elle ne fut pas cruelle ; elle fut précise. Elle montra, d’un geste sans main, les pierres mêmes qu’ils avaient touchées, et, dans les veines invisibles du mur, apparurent, comme en filigrane, des visages d’hommes — jamais tout à fait dessinés, toujours prêts à se dissoudre — dont chacun portait, au niveau des lèvres, l’ombre d’un baiser inachevé.
— Depuis quand ? pensa Ardan, et cette fois le frisson qui le traversa fut sans volupté.
— Depuis que l’on m’a dérobée, répondit son regard, et que j’ai su que l’inaccompli nourrit mieux l’éternité que le repos. J’ai appelé. On est venu. On a aimé. On a cru me délivrer. Je les ai gardés. Non par méchanceté : par faim. La paix promise est froide ; l’éternité du désir a des braises qui me tiennent debout.
Il voulut reculer. La Zone, docile jusque-là, opposa la résistance souple qu’oppose un drap mouillé. Chaque pas, au lieu de le ramener en arrière, le faisait tourner autour d’elle comme un astre autour de son feu. Tout son être cria : trahison, et tout son être chuchota : demeure. Car la révélation, si elle retirait à Lyssandra la couronne de l’innocence, n’ôtait rien à sa beauté ; au contraire, elle l’augmentait d’une sorte de puissance nue, de vérité scandaleuse, comme ces statues dont on découvre qu’elles vous regardaient depuis toujours.
— Tu savais, dit-il sans parler, que mon salut se trouvait où je me perdais.
— Je savais, répondit-elle, que ton désir cherchait une forme où durer. Je ne feins pas la sainteté : je t’offre la durée. Tu m’as sentie ; je t’ai bu. L’un comme l’autre, nous sommes moins seuls.
Il contempla la prison qu’elle s’était choisie : non une geôle, mais un théâtre dont elle ordonnait les entrées, distribuait les rôles, réglait les lumières. Il comprit, avec une lucidité lente, que ce qui l’avait saisi dès la première nuit — ce mélange d’imploration et de majesté — venait de là : Lyssandra était à la fois victime et ordonnatrice, assoiffée et sûre d’elle, enfant de l’accident et régisseuse de l’éternel recommencement. Elle ne réclamait pas la paix ; elle la refusait. Elle préférait la tension d’une caresse interrompue à la fadeur du rachat ; la morsure du froid au tiède indifférent des champs pardonnés.
Alors, au plus intime de lui, s’éleva une dernière voix — peut-être celle de l’homme qu’il avait été, peut-être celle de l’homme qu’il pouvait encore être — qui lui proposa de rompre, de renoncer, de fuir. Il vit, en un éclair, le sentier, la chapelle, le visage sévère de maître Anselme, la main rude de frère Basile. Il vit même, plus lointain, le sourire d’une femme vivante — souvenir ou promesse — qui lui aurait tenu lieu de pardon. Et, dans le même instant, il sentit contre sa joue la douceur invincible d’une présence qui n’avait besoin ni de futur ni de passé pour exister : la douceur exacte de Lyssandra, telle qu’elle était, sans mensonge, dans sa terrible franchise.
— Choisis, dit la Zone. Ce mot, qui n’en était pas un, vibra dans les pierres, dans la nuit, dans les muscles de ses doigts.
Ardan ferma les yeux. La douleur et le plaisir, le froid et la chaleur, la honte et la fierté, s’empilèrent en strates serrées. Il eut la sensation qu’un fil, très fin, se rompait dans son thorax ; et, avec ce fil, une légèreté inhabituelle lui vint, non celle du soulagement, mais celle de l’acceptation. Lorsqu’il rouvrit les yeux, Lyssandra ne souriait plus : elle le regardait avec une gravité presque tendre, comme on regarde celui qui, ayant compris, consent.
Les brèches, autour d’eux, se firent multiples ; des éclats de monde étranger jouèrent un moment sur les pierres. L’abbaye, grande carcasse de mémoire, soupira. L’étreinte reprit, non dans la précipitation, mais dans une lenteur qui confine au rite. La Zone, conquise, retint son souffle. Et, dans ce suspens où les heures n’ont plus de nom, le chevalier déchu, croyant sauver une âme, sut qu’il venait d’entrer, par amour et par orgueil mêlés, dans la prison volontaire d’une femme qui préférait, aux pâleurs du salut, l’incandescence inextinguible du désir.

La damnation charnelle
Lorsque l’aube se leva sur la vallée de Montenoire, elle trouva l’abbaye muette, comme figée dans l’attente d’un souffle qui ne viendrait plus. Ardan n’en sortit pas. Ceux qui s’aventurèrent jusque-là, quelques jours plus tard, affirmèrent que le lieu exhalait une vapeur d’encens mêlée de cendre, et qu’au centre du chœur gisait, non un corps, mais une ombre plus dense que la nuit, imprimée dans la pierre comme un souvenir brûlé.
L’âme du chevalier s’était dissoute dans la Zone, sans cri ni combat, absorbée par la douce tyrannie de Lyssandra. Il ne souffrait plus ; il désirait seulement — et ce désir, devenu son essence même, l’étirait sans relâche entre la volupté et le néant. Sous les voûtes effondrées, il errait à présent, gardien invisible de la frontière, guettant l’approche des âmes humaines qui, par curiosité ou par manque, s’égareraient jusqu’à l’abbaye. À ceux-là, il offrait le même frisson qu’il avait connu : un parfum, une caresse, la promesse d’un secret qu’il ne possédait plus.
Dans le village, on parla longtemps de lui. Les anciens disaient qu’un soir, à la lueur des torches, on aperçut sur les hauteurs la silhouette d’un homme, mais que la lune, en le touchant, le fit disparaître comme une buée. Les moines de Saint-Apre prièrent pour son salut ; les femmes, à voix basse, murmurèrent qu’il avait suivi une amante d’un autre monde. Peu à peu, les récits se mêlèrent, se contredirent, se parèrent de détails invraisemblables. Et ce qui fut une histoire d’homme devint une légende de chair et de spectres.
Ainsi la vallée conserva, au-delà des siècles, la rumeur d’une zone interdite, où le plaisir et la mort se confondaient en une étreinte éternelle.

= commentaires =

Lapinchien

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Pute : 262
à mort
    le 11/01/2026 à 14:06:27
C'est à chaque fois un plaisir de lire les contributions de Marc Chauvin qui non seulement a un style abouti et envoûtant mais en plus est un véritable bâtisseur de mondes surprenants. On se sent l'âme d'un explorateur à chaque lecture et ça ne loupe pas ici. L'histoire pourrait se résumer en 2 phrases mais l'auteur sait étendre l'intrigue à l'infini et toutes ses descriptions sont un délice et toutes ses digressions sont jubilatoires. On sent le conteur passionné qui maîtrise son récit et sa manière de le rapporter à la perfection. Je me demande bien pourquoi il est autoédité et pourquoi une maison d'édition ne l'a pas repéré depuis longtemps et pris sous son aile. Peut-être est-ce juste un choix de sa part pour avoir plus de liberté ?
A.B

Pute : 36
    le 11/01/2026 à 14:59:53
Une bonne dose de belle écriture, un soupçon de poésie MAIS dès le début on sait ce qu'il va se passer. On peut sauter des passages et suivre parfaitement l'histoire...

"La nuit avait posé sur l’abbaye un couvert de velours noir" : belle idée pour Guy Degrenne, collection 2026
A.B

Pute : 36
    le 11/01/2026 à 15:04:53
Une cuyère?
Nino St Félix

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Pute : 103
    le 11/01/2026 à 15:17:43
et du gruillère
René de Cessandre

Pute : -28
    le 11/01/2026 à 15:23:19
Oui, c'est un conte et l'écriture est envoutante. Cela tient notamment à l'usage abondant d'adjectifs, mais tels qu'ils sont répartis, offrent un rythme proche à la fois de la scansion et de la mélopée, ainsi que l'illusion subliminale de rimes internes. Le goût marqué de l'auteur pour l'usage des oxymores contribue à faire vivre et ressentir l'atmosphère de ce conte, et attire l'identification du lecteur au héros comme le héros est attirée par "La Dame".
On savoure la description de l'expérience syncinésique subi par Ardan, faite avec une justesse pénétrante, sans fioriture, mais simplement précise.
Qui nous fait dire et penser qu'en ce sens, la Dame a toutes les vertus d'une... héroïne.
Comme il me faut aussi critiquer, j'ai eu une petite déception, au début du texte, parce que, déjà dans l'ambiance, je m'attendais à une image qui n'y était pas :"Les créneaux s’effritaient, les tours ployaient..." : j'avais anticipé : " Les créneaux s’effritaient comme des dents cariées, les tours ployaient...". J'ai relu, cherché... mais cela n'y était pas. Mais peut-être avais-je perçu le spectre de cette image...
René de Cessandre

Pute : -28
    le 11/01/2026 à 15:26:01
> A.B. : oui, je n'ai pas osé déplorer que l'introduction est un résumé qui nous dévoile déjà toute l'histoire. J'ai dû en faire abstraction pour lire, car cela aurait enlevé pas mal d'intérêt au récit.
Lindsay S

Pute : 214
    le 11/01/2026 à 16:23:47
Pour moi, on peut commencer par la fin : ce n’est pas un bon texte.

À mon avis, il ne demande pas d’efforts pour découvrir une histoire — il en demande surtout pour ne pas se perdre dedans. Le projet est là, quelque part, enseveli sous le style.
Style qui passe avant le récit, l’atmosphère avant l’action, la phrase avant le lecteur. Tout semble prioritaire, sauf la lisibilité. Le texte ne raconte pas : il pose, empile, insiste, jusqu’à saturation.

Les métaphores s’accumulent comme si une seule ne pouvait jamais suffire : « Beauté corrompue », « grandeur moribonde », « majesté sévère », « idole pétrifiée ». Même idée, quatre fois, zéro avancée. Ce n’est plus de l’écriture, c’est de la décoration funéraire. On n’avance pas, on contemple un mausolée lexical.

Même acharnement du côté du désir spectral : le froid est délicieux, puis piquant, puis douloureux. Il mord, il caresse, il brûle, il pénètre. Très bien. On a compris. Mais le texte continue, persuadé que redire autrement finira par approfondir. À force d’insister, la sensualité devient mécanique, presque administrative.

L’entre-deux : Liminal. Seuil. Frontière. Indicible. Chair. Au-delà. Tout y passe, souvent, longtemps. Le mystère, à ce stade, n’est plus ce qui se joue entre les mondes, mais pourquoi le texte refuse obstinément de choisir une seule formulation et de passer à autre chose.

Pour moi, un texte qui écrit contre son lecteur, pas avec lui. Qui exige une concentration extrême non pour suivre une intrigue, mais pour survivre à une densité autosatisfaite. Ce n’est pas raté par manque d’idées, mais par excès de certitude stylistique et par incapacité à comprendre qu’écrire, parfois, c’est aussi enlever (ou se taire).
René de Cessandre

Pute : -28
    le 11/01/2026 à 17:22:42
> et oui Lindsay, tu as raison. La performance de ce texte, si performance il y a, c'est d'avoir pu être aussi long avec un scénario aussi fin (qui tient tout dans le résumé). Alors comme dirait Nino, il y a là des points de vue qui s'affrontent et même s'opposent. Certains salueront la richesse narrative qui habille le scénario, d'autres déploreront les répétitions inutiles pour la stricte compréhension de l'histoire et de son atmosphère. Mais on ne peut s'empêcher de penser que ce texte n'aurait rien perdu en intensité en étant plus court et plus condensé. Disons que l'auteur s'est laissé happé par l'histoire... comme son héros.
René de Cessandre

Pute : -28
    le 11/01/2026 à 17:25:16
*(Nino et Sinté...).
Nino St Félix

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Pute : 103
    le 11/01/2026 à 19:42:58
J'avais lu un texte de cet auteur que j'avais bien aimé même si déja j'avais trouvé des longueurs.
Hélas je dois bien avouer que je n'ai pas aimé celui-ci.
Pas un problème de style, même s'il y a des choses qui m'ont fait sourrire - "un sourrire d'une lenteur presque insupportable" - et justement une lenture pas vraiment supportable dans l'écriture. C'est long grands dieux (pardons Grands Anciens) c'est long. Je m'en étouffe même en l'écrivant. Il manque la solution pour délayer tout ça, aller à l'os, nous faire un récit passionnant, malgré une histoire classique, sans perdre la poésie, bien au contraire, en la magnifiant, la rendre précieuse et la sertir.
Là, tout est prétexte a des phrases ciselées, calculées, aussi belles qu'ennuyeuses.
Enfin je ne vais pas en faire des caisses : LindsayS a tout dit bien mieux que moi. Il m'est reproché d'utiliser trop l'ellipse, là je me dit que l'auteur et moi on devrait se compléter, car je lui reconnait, outre le défaut de se complaire dans sa propre écriture, la capacité précieuse au romancier (mais ennemie du nouvelliste ?) a faire "monter en volume" le texte (que je jalouserai presque, dans cette demonstration par l'excès qu'il nous offre).
Mais en fait, mon principal reproche, le plus trivial et en fait le plus fondemental, se situe là :

POURQUOI 9A S4APELLE LA ZONE PARAFOUTRALE SI Y4A PAS DE FOUTRE NULLE PART DANS CETTE PUTAIN DE ZONE ,,,?

et de manière additionnelle et toute aussi gratuite :
ZONE INTERDITE ZONE INTERDITE
inacceptable de finir avec une incantation subliminale d'Emmanuel Chain. Qui plus est pour nous vendre le fait que l'abbye attire désormais tous les gays de la région
René de Cessandre

Pute : -28
    le 11/01/2026 à 19:57:36
> Bino : pour être honnête, je me suis aussi demandé de qui Ardan allait devoir tirer (tirer...) son salut... double damnation à défaut de double pénétration ?
Bon, tu me fais dire des conneries...
René de Cessandre

Pute : -28
    le 11/01/2026 à 19:58:24
Pas Bino, Nino... j'en ai marre de ce clavier...
Lapinchien

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Pute : 262
à mort
    le 11/01/2026 à 20:10:19
On a rarement des textes aussi bien inspirés, aussi poétiques et exécutés. Je vous trouve bien sévères et vous invite à relire tous les textes de Marc Chauvin pour voir à quel point il est constant dans l'excellence.
Arthus Lapicque

Pute : 68
    le 11/01/2026 à 20:14:24
Ce n'est pas dense, au contraire, c'est prolixe. L'auteur aime trop son écriture pour daigner la sabrer. "Comme ceci", "comme celà", "tel ceci", "tel cela", "semblait ceci", "semblait cela", trop de comparaisons, on patauge dans la beauté et je me suis noyé avant d'arriver au bout.
Nino St Félix

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Pute : 103
    le 11/01/2026 à 20:14:57
Je précise bien que j'ai pas dit que c'était mauvais juste que j'ai pas aimé. C'est un très bon écrivain (me souviens de son texte sur l'esprit des glaces) avec une grande imagination, mais là c'était trop... Trop, pour moi. Même les meilleurs peuvent se louper, c'est l'effet Sorya Bonaly
Lapinchien

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Pute : 262
à mort
    le 11/01/2026 à 20:25:43
Je trouve que c'est super rare de traiter de la littérature de genre avec autant de style et de talent. Généralement les auteurs de littérature de genre sur ce site nous bombardent d'idées médiocres à la sulfateuse, nous inondant d'informations inutiles alors que là, il y a quelques idées, elles sont splendides et creusées tout le long du texte dans une symphonie stylistique et poétique hors du commun.
Lindsay S

Pute : 214
    le 11/01/2026 à 20:30:58
@LC
Du coup j'ai jeté un oeil aux précédents textes
Nous aussi on est très constants :
Arthus compte les "comme" et les "tel".
Je dis que je me suis perdue.
Tu râles parce qu'il est fantastique et qu'on chipote.

On avait moins souffert (on a plus aimé) sur Agloolik.exe
Mais il l'a dit : il vient sur Lazone pour expérimenter. Nous sommes les cobayes bienheureux prêts à saigner des yeux pour sa poésie
Reviens quand tu veux MC !
:)

(Zut encore un smiley)
Lindsay S

Pute : 214
    le 11/01/2026 à 20:31:58
Et nino répond 'J'ai pas dit que c'était mauvais"


=D
Lindsay S

Pute : 214
    le 11/01/2026 à 20:32:32
PS : @LC Faut voir avec qui tu compares aussi...
Nino St Félix

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Pute : 103
    le 11/01/2026 à 20:40:13
Oui je le dis d'autant plus facilement que j'ai commis un texte de genre il y a peu et j'ai pas la moitié de ses idées et de sa créativité. Ce qui m'a profondément fait décrocher (et pourtant je me suis accroche) c'est vraiment qu'il y a beaucoup d'endroits où 4 phrases pourraient se reduirent a une. Il carresse tellement bien la langue que ça perd sa saveur. C'est ici sur ce texte totalement et "seulement" un problème de style. De glaçage sur la pièce montée en somme.

Mais je maintient que la Zone parafoutrale manque de foutre (c'était ma critique principale en fait a la base)
Lapinchien

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Pute : 262
à mort
    le 11/01/2026 à 21:07:50
De toutes façons, tout le monde est déçu pour cet appel à texte : soit on est pas content parce que c'est trop explicite, soit parce qu'au contraire c'est trop implicite.
René de Cessandre

Pute : -28
    le 11/01/2026 à 21:13:43
En effet, on s'interroge sur la "Zone Parafoutrale". J'ai pensé que c'était une concession, ou un clin d'œil, à La Zone. Dans le contexte (du récit), "Zone Parafoudrale" aurait peut-être était plus pertinent et plus subtil. J'ai même failli croire à une faute de frappe ou à un lapsus.
Nino St Félix

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Pute : 103
    le 11/01/2026 à 21:27:39
C'est vrai ceci dit que si on le lit comme un hommage aux textes du XIX e de ce gebre c'est une réussite

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