LA ZONE -

La Vieille Dame

Le 15/02/2026
par Arthus Lapicque
[illustration] Extrait de roman (JDG, chap. XVII) qui peut convenir à l'appel à texte "Zone parafoutrale" (peut-être est-il déjà trop tard)
Le salon s’est rempli sans que nous nous en soyons rendu compte, accaparés par nos chuchotements hystériques sur les célébrités passant la porte. Cyane nous a rappelé qu’il faut éviter de prendre des photos et d’embêter les gens avec des selfies. Elle a aussi imposé un thème pour encourager à la discrétion : tout le monde doit s’habiller « simple et pas cher ». Nous avons l’impression d’assister à un festival de Cannes bon marché, sans les paparazzis, et c’est amusant de croiser tous ces corps réunis - habituellement vêtus de costumes et robes de soirée hors de prix - en t-shirt, en short et en jean. Cela permet également de nous sentir plus à l’aise.

Les Duroy se sont accordés sur un apéro dinatoire, suivi de l’ouverture des cadeaux, avant le découpage du gâteau. Deux serveurs sillonnent la pièce avec des plateaux de petits fours et des flûtes de champagne. Un autre tient un bar roulant près de la piscine accompagné d’un chariot jonché de bouteilles et de nourriture. Le DJ s’y ravitaille en whisky-coca et enchaîne des morceaux de musique cubaine, la tête inclinée vers son épaule pour caler son casque audio. Marlène nous rappelle que nous devons consommer deux verres d’alcool au maximum. Mais comme son rôle de maîtresse de maison lui prend toute son attention, elle ne peut pas nous surveiller. Nous avons tous dépassé le quota au bout d’une demi-heure.

Noah s’est vite adapté et s’amuse à faire le clown devant les personnes qu’il a déjà vues à la télé, s’incrustant sans aucune gêne dans les groupes de fumeurs pour taxer des lattes de joint. Il continue de croire qu’il est coincé dans un rêve, et l’alcool aidant, ne cherche plus à se réveiller. Samira essaie de jouer la blasée un peu comme tous ces gens qui font semblant d’ignorer son voile, mais ses yeux brillent et ne restent jamais figés bien longtemps. Encore moins quand ils se posent sur Cyane qui n’arrête pas de la scanner de près ou de loin. Aymeric enchaîne les verres de champagne et, à défaut de pouvoir se cacher, il reste collé à Lili et moi qui savourons ce moment fabuleux.

Je remarque Sam happant l’attention d’un groupe de comédiens près de la piscine et me dirige vers lui pour le saluer. Il porte les mêmes vêtements qu’à notre rencontre et s’exprime par gestes lents et maniérés. Mon intrusion dans le cercle n’est pas relevée. Il continue son speech sur les différentes séries qui ont pâti de la grève des scénaristes en 2007 et défend son métier avec arrogance. Ses auditeurs acquiescent, mais parmi eux, deux jeunes acteurs français échangent des sourires luisants entre deux gorgées de Margarita. Sam le remarque et se raccroche à moi :

— Tu vois ce que je veux dire ? Les acteurs ne pourraient pas briller sans un bon dialogue, n’est-ce pas ?
— C’est réciproque, je pense. De mauvais dialogues peuvent devenir bons si les acteurs sont talentueux. Ils sont inséparables.
— Comme les deux faces d’une même pièce, tu veux dire ?
— Vu le nombre de personnes qu’il faut pour faire un film, plutôt comme deux facettes d’une boule disco.

Ma répartie amuse la galerie dont les portraits les plus curieux masquent leur surprise quand ils croisent mon regard. L’un des deux acteurs moqueurs m’interroge :

— Qui es-tu ? Un ami de la famille ?

Sam ne me laisse pas le temps de répondre :

— Raphaël est script doctor sur l’un de mes scénarii.

J’acquiesce sans comprendre et profite de l’arrivée remarquée de Richard sur la terrasse pour quitter le groupe et rejoindre Aymeric, accoudé au comptoir, sirotant sa troisième Margarita. Sa voix commence à s’empâter. J’essaie de le distraire un peu pour éviter qu’il déraille, reprochant au serveur de ne rien lui refuser. Je lui demande s’il a apporté les champignons et comment ça se consomme. Pendant qu’il m’explique en boucle qu’il faut les infuser dans de l’eau chaude sucrée et boire le tout, les autres nous rejoignent. Je l’invite à baisser d’un ton, vu comme Cyane attire l’attention. Elle insiste pour savoir de quoi Aymeric me parle. Je lui raconte discrètement le projet. Elle est tout excitée et veut en prendre aussi. Lili et Samira sont partantes. Noah nous met en garde :

— Okay, bande de tarés ! On voit que vous n’en avez jamais pris. C’est pas comme la tise et le bédo, hein ! Les piches, ça déglingue ! Grave ! Tout le monde va nous griller !

Nous décidons d’attendre après le gâteau, quand les gens seront assez cuits et drogués eux-mêmes, pour ne pas trop contraster. Ma future danse ravive mon angoisse lors du déballage des cadeaux. La plupart des invités ont offert un bouquet de fleurs avec un mot et un chèque dans une enveloppe. Cyane lit au micro du DJ les différents messages et s’émerveille sur chaque chèque sans jamais dévoiler le montant. Un membre de l’équipe technique de L’Œil du Désert lui a créé une figurine sur son imprimante 3D, à l’effigie de son personnage dans Street Lights. D’autres lui ont encadré un montage photographique de captures d’écran. Richard a prévu un cadeau spécial auquel tout le monde a participé. Je n’étais pas au courant. Il invite Cyane et toute l’assemblée à le suivre au garage.

Le cortège, en file indienne, finit par s’entasser devant la grande porte métallique que Richard ouvre, laissant apparaître différents véhicules : une Mercedes familiale bleu marine, une Porsche Carrera toute noire, une grosse Harley Davidson chromée et un quatrième, caché sous une bâche qu’il propose à Cyane d’enlever. Beaucoup derrière moi se mettent sur la pointe des pieds pour ne pas louper la révélation. Nous nous serrons sur le côté avec Lili qui semble, elle aussi, découvrir la surprise. Le suspense est à son comble, Cyane tire sur le drap qui glisse par terre, laissant apparaître la carrosserie rutilante d’une voiture de sport, une Porsche de collection bleue, décapotable, avec seulement deux places à bord. Une rumeur étrange se propage parmi nous, les yeux de Cyane s’illuminent, et ne cessent de faire des allers-retours entre Richard et le bolide. Sa bouche tremble :

— C’est… c’est elle ?

La même folie brille dans les prunelles de Richard et il opine du chef, aussi fasciné que sa fille. Sans en connaître les raisons, cet engin me met mal à l’aise. Plusieurs invités font des messes basses. J’entends :

« c’est Little Bastard ! Regarde, c’est marqué au-dessus du logo… », « Non, c’est impossible ! C’est forcément une réplique… ».

J’aperçois Sam, juste devant nous qui renseigne une actrice à sa droite en portant sa voix volontairement plus loin :

— … James Dean en était tombé amoureux, Little Bastard, sa petite salope… une Porsche 550 Spyder… C’est dans ce roadster qu’il s’est écrabouillé sur la route. Certains pensent que cette bagnole est maudite comme Christine de Stephen King… Après la mort de James, c’est son ami Georges Barris, le fameux designer automobile, qui a racheté l’épave… Celle-ci dégringole du camion lors du transport et lui broie les deux jambes… Ensuite, c’est au tour de Troy McHenry et William Eschrid, deux coureurs qui ont chacun acquis le moteur et la boîte de vitesse… l’un s’est tué contre un arbre, l’autre a fini en fauteuil roulant, et cela pendant la même course… Celui qui a récupéré les deux roues intactes a failli y rester aussi : les pneus ont éclaté en même temps alors qu’il roulait à tombeau ouvert… Ce cercueil ambulant a fini par être exhibé dans un garage pour prévenir des dangers de la vitesse, avec d’autres engins de mort. Mais un soir, tous les véhicules ont brûlé, tous sauf…

Sam marque une pause. Depuis le premier détail scabreux, il a capté l’attention générale, imposant un silence studieux. Maintenant, il ménage ses effets comme un prof qui attend qu’un élève attentif complète sa phrase. Noah emprunte un ton lugubre et chevrotant :

— Bôôô la voiture maudiiiiite !

Quelques rires nerveux s’échappent. Lili me broie la main et reste muette. Sam poursuit en fixant Noah d’un air grave :

— Ce n’est pas terminé… Pendant une autre exposition, la Spyder suspendue dans les airs a perdu son capot qui a gravement blessé un adolescent de quinze ans… et, fait authentique, cet accident s’est déroulé le 30 septembre 1956, un an après la mort de James Dean, jour pour jour…

Sam se délecte des regards captivés.

— … Quelques mois plus tard, un conducteur est chargé de déplacer la voiture. Mais sa remorque se détache en cours de route… il perd le contrôle du poids-lourd, parvient à le rétablir de justesse et ouf ! S’en sort sain et sauf… Il revient sur ses pas pour vérifier l’attelage de la remorque et PAN !

L’auditoire sursaute et quelques cris percent.

— La Porsche lui tombe dessus et l’écrase !... Deux autres accidents mortels en 57 et 58… Le premier acquéreur, Barris, est désormais persuadé que l’engin est diabolique. Il faut le faire disparaître. Il embauche un chauffeur routier pour le transporter dans un centre de recyclage à Miami… mais à la réception du chargement… et cela malgré des sceaux intacts… Little Bastard avait disparu !

Sam laisse peser le silence. Et sourit mystérieusement :

— … Jusqu’aujourd’hui… sauf s’il s’agit d’une reproduction… Richie, l’Auto Museum de Volo n’offre-t-il pas une récompense d’un million de dollars pour celui qui la retrouve ?
— Tu parles trop Sam ! (rires) Cyane, tu n’as pas encore ton permis français, même si nous savons tous que cela ne t’empêche pas de conduire en douce. (rires) Tu es l’être humain le plus intelligent, doué, et chanceux que je connaisse, après ta mère bien entendu (rires). Nous t’offrons cette voiture ainsi que des leçons de conduite qui te permettront de passer ton permis avant les 60 ans de la mort de James Dean, le 30 septembre prochain. Car même si nous ne sommes pas superstitieux, nous pensons que tu es la seule capable de conjurer la malédiction. (Rire) Nous t’aimons fort. Joyeux anniversaire !

Des applaudissements timides s’élèvent. La présence de cette voiture ne semble pas rassurer tout le monde. Malgré le regard comblé de Cyane en train de verser des larmes de bonheur dans les bras de son père, je ne suis pas le seul à trouver ce cadeau d’un goût douteux. Je m’étonne que Marlène ait pu souscrire à cette lubie. Lili ne bouge pas depuis le début, la veine bleue dans son cou est saillante. Elle retire sa main de la mienne et quitte le garage sans rien dire.

Nous retournons auprès du DJ qui a changé d’ambiance avec Happy de Pharell Williams. Je n’ose pas lui demander de passer mon morceau pour Cyane. Et l’idée de danser m’apparaît soudain ridicule. Je décide d’abandonner, quitte à remettre ça, peut-être quand l’alcool me donnera un peu plus de courage. Lili va mieux et me rejoint avec les autres au salon. Cyane embrasse tous les gens qu’elle croise et après cette longue corvée de remerciements, il lui est moins difficile de se dérober à tous ces yeux qui font semblant de ne pas l’observer.

Nous profitons du jour qui décline, de l’ivresse générale et des premiers sauts dans la piscine pour nous isoler dans la chambre de Cyane qui a pris la bouilloire et du sucre. Chacun sort son mug et nous commençons la tambouille. « Pas plus de trente champignons par personne », selon Aymeric qui délire complètement, jouant avec les petites voitures de collection sur la commode. Il finit par s’allonger sur le lit, soulignant, entre deux fous rires, qu’on s’apprête à gober des psilos dans la chambre de Cyane East. Lui, refuse d’en prendre, ses paupières tombent et alors que nous nous apprêtons à ingurgiter le breuvage, il se met à ronfler. Noah le secoue :

— Hey gros ! T’endors pas !
— Laisse-le, compatit Cyane, il a trop bu.

Aymeric geint et tente de s’enrouler dans la couette. Nous lui enlevons ses chaussures avec Lili. Cyane et Samira le mettent sur le flanc avant de le recouvrir et le border soigneusement. Il ouvre les yeux, cherchant à comprendre ce qui lui arrive. Noah se marre :

— T’es en train de te faire mettre en PLS par Cyane East, mec !

Nous échangeons un regard amusé, entrechoquons nos mugs, et avalons la mixture sans en laisser une goutte.

*

Nous discutons depuis vingt bonnes minutes dans la chambre de Cyane et je ne ressens que l’ivresse de l’alcool. En tous cas, nous sommes tous très excités. Les fous rires fusent au moindre mot qui tombe, surtout quand Noah prend la parole. Cyane ne sent rien de particulier non plus :

— Ça fait effet au bout de combien de temps ?
— Une demi-heure… une heure… deux heures… répond Noah, ça dépend des gens… Parfois, ça ne fait rien.

Les ronflements d’Aymeric deviennent un sujet de conversation tellement hilarant que nous nous attardons jusqu’à ce qu’ils cessent de retentir. Les basses qui résonnent dans les murs nous guident vers la sortie. Nous laissons Aymeric à son sommeil, cachons les mugs et la bouilloire dans le coffre de pirate et redescendons nous mêler à la fête.

L’ivresse a gagné du terrain, la musique pousse à la danse et il devient nécessaire de parler fort pour se faire entendre. Un morceau d’électro nous prend la nuque et les jambes. Nous suivons Cyane, sur le dancefloor. Elle se déhanche à l’orientale en guettant les réactions de Samira, admirative. Lili se trémousse sobrement, les paupières closes. Noah et moi sautillons comme des dingues, le ventre crispé de rire, nous fichant de bousculer les corps tout autour. Après nous être bien déchaînés, Samira nous propose de fumer un joint, les pieds dans la piscine. Nous formons une brochette, assis sur le rebord le plus éloigné du DJ.

Le soleil s’est couché, la lune est presque pleine. J’allais faire remarquer aux autres sa teinte rougeoyante mais un gros nuage s’impose. Seuls les lampions japonais que nous avons installés un peu partout avec Héloïse nous éclairent. Je vois les orteils de Cyane jouer avec ceux de Samira sous la surface de l’eau. Ce micro-spectacle me tient en haleine, inlassablement. La distance qui m’en sépare paraît soudain astronomique. Comme si j’observais deux planètes lointaines, coincé dans ma bulle. Noah m’en sort en me flanquant un coup de coude dans les côtes :

— C’est méga hot là-dessous !

Mon premier réflexe est de le renverser par-dessus bord, mais je me retiens et contemple le reflet orangé des lampions sur l’onde turquoise. Je prends conscience que ma vue n’est claire que sur un petit espace, que tout ce qui existe en dehors de ce cercle est flou. Le visage de Lili paraît s’étendre à ma gauche, couvrant tous les autres. J’allais vérifier, quand un [plouf] me fait sursauter et hérisse la lumière : deux cascadeurs, hilares, viennent de balancer Richard au fond de la piscine. Il se hisse et titube vers un transat. Cyane glousse :

— Mon père est complètement ivre, on dirait !

Richard s’allonge en caleçon, essoufflé et ruisselant, coupant court aux propositions de revenir chahuter. Il reste immobile et se délecte de la joie ambiante. Puis il tourne la tête dans notre direction. L’ombre de ses orbites m’empêche de voir ses yeux, mais je devine qu’il me fixe. Une envie irrésistible d’aller causer avec lui me force à me lever. Mes pas m’entraînent et, l’espace d’un instant, j’ai senti mes semelles toucher le sol alors que mes pieds continuaient de s’enfoncer. Richard lutte pour articuler :

— Oh, Raphaël, le petit génie ! Vous vous amusez bien tous ensemble ?
— Oui. Cette fête est formidable ! Merci beaucoup de nous y avoir conviés.

Mes mots sortent sans mon consentement. Le vocabulaire que j’utilise m’apparaît complètement désuet et j’ai peur que Richard me trouve ridicule. Il sourit :

— Sam ne tarit pas d’éloge sur votre collaboration.
— Il a dit que j’étais script doctor, mais je ne sais pas ce que c’est.
— Ah ! Le script doctor est un consultant. C’est un rôle un peu ingrat, je dois te l’avouer. Si nous tournons un film à partir de ce scénario. Tu n’apparaîtras pas au premier générique.

Ses reniflements me laissent supposer qu’il a pris de la cocaïne en plus de l’alcool. Il me parle sans filtre :

— C’est ainsi. Ne t’inquiète pas, nous t’inclurons dans les remerciements.
— Vous comptez vraiment réaliser ce film ?
— Nous verrons. Pour cela, il faudrait que Lili… que Lili… Excuse-moi…

Il promène ses sourcils méfiants tout autour pour griller les oreilles indiscrètes, et quand il constate que nous sommes suffisamment hors de portée, il s’emballe :

— … J’aimerais que Lili incarne le premier rôle. Mais elle refuse toujours de jouer. Elle m’avait pourtant promis. D’ailleurs, tu pourrais peut-être lui en parler… Tu sais, nous sommes venus nous installer ici parce que… parce que rien d’autre ne comptait pour elle…
— C’est Lili qui… Pourquoi ?
— Elle ne t’a rien dit ?
— Je… Non…
— Eh bien… Nous sommes venus pour… pour toi, Raphaël…
— Pour moi ?
— Mais maintenant, elle refuse de tenir sa promesse, comme sa mère ! Deux têtes de mule ! Ah ! J’ai tout essayé avec Diane mais impossible…

Sa voix commence à dérailler.

— Elle avait tellement de talent… Une actrice prodigieuse ! Et puis l’autre con passait sa vie à jouer au poker. Il lui interdisait de nous voir, il ne supportait pas qu’on leur donne du fric. Mais il fallait bien nourrir la petite ! Diane a dû en trouver par ses propres moyens… elle a choisi le pire… Quel gâchis !
— L’autre con…Vous parlez de Brenn ?
— Un pauvre type ! J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai racheté la vidéo originale et détruit toutes les copies ! Cette putain de cassette… Je n’aurais jamais dû lui l’envoyer. Mais il fallait qu’il comprenne ! Je pensais qu’il comprendrait… Tout est ma faute… Mon dieu quel gâchis !

Un hoquet l’interrompt, une larme tombe de ses cils. La tristesse pèse sur son visage au point de le déformer horriblement. Il vieillit à vue d’œil. Mon cœur rebondit de plus en plus fort au fur et à mesure que je réalise : je suis complètement perché. Richard sanglote, la main en visière sur son front. J’en profite pour l’abandonner et retourner auprès des autres mais il n’y a plus personne sur le rebord de la piscine. Je rentre dans le salon, la panique en sourdine. J’évite de croiser Marlène et me dirige vers les toilettes pour pisser et faire le point. La couleur de mon urine vire au jaune fluo et un voile pourpre teinte les murs blancs. Mon doigt est à des kilomètres de mon corps lorsque j’appuie sur l’interrupteur. Puis tout revient à la normale. Je sors mon portable, Noah m’a envoyé un SMS :

« On è ds la piol de Cass. Bad trip :o »

*

Je grimpe les marches quatre à quatre et entre avec fracas dans la chambre de Lili. Elle s’agite, allongée sur son lit, les yeux exorbités. Cyane et Samira tentent de la calmer. Son visage se détend quand elle m’aperçoit. Noah bafouille :

— Elle s’est pris une grosse montée. J’vous avais prévenus !
— Putain, moi aussi ! Trop bizarre, c’est redescendu là.
— C’est normal, ça défonce par vagues. Heureusement qu’on n’en a pas trop pris, sinon, ça monte tout le temps ! Woooo matez les pupilles de Cusquito, elles sont énormes !
— Sans blague ! grommelé-je. Vous avez vu vos gueules ?

Nous examinons les trous noirs et brillants, envahissant nos iris. Je manque de tomber dans ceux de Lili lorsque je me penche sur le lit. Elle se redresse d’un coup :

— Ça va beaucoup mieux. Désolée.

Noah tente de la rassurer :

— T’inquiète, Cassady. T’en as pour des heures dans ce trip et tu peux rien contrôler. Les vagues redescendent toujours. Accompagne-les et profite.

Cyane explose de rire au nez de Noah :

— Hihihi ! On dirait Samy Naceri dans Taxi ! Tu lui ressembles, non ?

Samira, claque sa langue :

— Tsss ! Gad Elmaleh dans Coco !
— Rhooo, grave ! m’exclamé-je. Un Gad Elmaleh qu’aurait bouffé Samy Naceri !
— Les deux n’ont rien à voir bande de nazes ! grogne Noah.

Nous nous bidonnons tous et Lili reprend des couleurs. Noah ne digère pas nos vannes. Il examine la tapisserie :

— Eh ben ! Cassady, c’est spartiate ta déco. Y a carrément rien sur les murs. Par contre, on nage dans les bouquins.
— Oui. Je n’ai pas besoin de décor. Attends, je vais te lire un passage de Sénèque…
— De chneck ? What the fuck ?
— Sénèque, un philosophe latin.
— J’m’en balek de Fennec ! Parlons de Cyane et Samira plutôt.

Ces deux-là se collent et se cherchent depuis le début de la soirée. Noah fait clairement son bulldozer pour casser l’ambiance :

— Je croyais que tu sortais avec Cyane, Cusquito… Donc Cyane East est bique et bouc ? Tu parles d’un scoop !

Samira s’échauffe :

— Ferme ta gueule ! Va sucer ta bite !
— Physiquement impossible, il faudrait que je m’enlève des côtes. Et toi ? Tu veux pas me pépon ? Ton cousin dit que t’es douée.

Samira, blessée, se ferme. L’atmosphère s’alourdit. Je lance un regard assassin à Noah :

— Connard ! Tu ne supportes pas qu’on se foute de ta gueule mais toi, tu le fais tout le temps ! C’est quoi ton problème ?
— Mon problème ? J’ai le seum, putain ! Le seum ! Je suis attiré que par des hétéros ! Condamné à rester puceau toute ma vie de merde !
— Mais tu n’as que seize ans ! T’es juste trop con !
— Moi je veux bien te sucer, propose Cyane.

Nous nous taisons tous, décontenancés. Même Noah finit par balbutier :

— Je… Les filles ne me font aucun effet…
— Et si tu fermes les yeux… Tu te dégonfles ?
— Tu crois pas si bien dire.
— Allez, essayons, j’en ai très envie… Je suis sûre que j’y arrive. On parie ?
— C’est pas tous les jours que j’aurai l’occasion de me faire pomper par Cyane East, j’imagine…
— Génial ! Va d’abord te laver, s’il te plaît.

*

Une petite vague d’excitation nous tient tous en haleine pendant que Noah se rince dans la salle de bain. Cyane fredonne la bouche fermée, le dos contre la porte, les yeux rivés au plafond. Samira et Lili échangent des sourires dubitatifs, assises au bord du lit. Quant à moi, vautré sur le matelas derrière elles, je vois tout à coup les immenses pupilles de Cyane se remplir de matière noire et d’astres scintillants. La complexité de sa chevelure me rappelle la structure géométrique des flocons de neige au microscope, des flocons de neige noirs comme des cristaux d’onyx. Je décode tout son corps, à la fois fluide et sculptural, qui pourrait bien être celui d’une déesse cosmique. J’aimerais bien être à la place de Noah.

Il débarque, le torse fier, arborant un caleçon Iron Man rouge et doré. Nous rions, sauf Cyane qui admire le tissu flashy. Elle lui propose de rester debout en gardant les paupières closes. Il obéit sans résister. Elle s’agenouille, baisse le caleçon éblouissant, pose ses lèvres sur la verge endormie et tente de la réveiller. La mienne se lève déjà mais Noah a le sommeil lourd.

La partie est lancée. Samira et Lili observent en silence avec une solennité qui m’étonne. Cyane n’est plus inspirée, désorientée par le caleçon Iron Man qu’elle enlève et étudie béatement sous toutes les coutures. Samira prend sa place et tente sa chance. J’imagine sa gorge volcanique derrière ses lèvres ourlées. Noah ressent quelque chose :

— Ah ! C’est plus chaud là… C’est bien, mais laisse tomber, Cyane… même en fermant les yeux je… En fait, je vois plein de formes colorés, des polygones verts, jaunes, rouges, bleus, qui serpentent et tourbillonnent…

Samira engloutit son sexe, l’enrobe de magma. Sa tête ondule, sa salive déborde. Cyane et Lili sont impressionnées. Noah gémit et devient moins mou. Je mets ma main dans mon pantalon pour réajuster mon gland qui s’écrase contre ma braguette. Samira fatigue à force d’avoir la mâchoire grande ouverte. Lili prend le relais et réussit, par des petites léchouilles félines bien placées, à obtenir une érection quasi-complète. Puis elles s’y attaquent à plusieurs en même temps, à fond dans le défi, cherchant de nouvelles zones sensibles et se retenant de pouffer lorsque leurs langues se rencontrent. Comment peuvent-elles m’ignorer aussi cruellement ?

Les paupières de Noah se sont décrispées. Il se laisse manipuler, quasi en transe, sans avoir l’air de comprendre que trois bouches de rêve l’assaillent. J’ignore si Samira a conscience de mon agonie, mais je vois bien les œillades en coin que me lancent Lili et Cyane. Ces succubes de l’enfer en rajoutent pour me frustrer. Leurs reins se creusent. Leurs muqueuses claquent. Mais leur victime tient bon.

Cette partie me fascine et m’agace. Je songe à quitter la chambre. Ou me masturber sur-le-champ. Sauf que je refuse de perdre aussi bêtement. D’ailleurs, je sais comment gagner et mettre fin à ce carnage. Je pousse gentiment les filles, interloquées, et m’attèle à faire ce qu’il faudrait qu’elles me fassent. Je suis un python. Noah tremblote sous ma langue reptilienne. Je marque une pause pour savourer la surprise générale, et après quelques tours buccaux suivis de glissades bien rythmées, j’obtiens la victoire en moins de deux. Noah se tend et gueule :

— Ça vient !

Je pointe volontairement son érection vers le visage des filles. Vengeance ! Elles protestent et se bousculent pour éviter les jets blancs. Mon sourire démoniaque croise celui de Noah qui vient de comprendre et écarquille ses trous noirs. Un rire violent nous prend les tripes et nous plie tous une éternité. Soudain, Cyane et Samira s’enlacent sur le lit, et s’embrassent sans aucune retenue. Noah ne les calcule pas et part se rhabiller. Lili et moi ne sachons que faire. Lorsqu’il revient, une vision me traverse où je nous vois jouer tou·s·tes ensemble, mais un accord mystérieux nous incite à sortir pour laisser nos deux amies seules.

*

Nous restons un moment dans le couloir, adossés au mur, hypnotisés par les vibrations des basses. Je reconnais Toxic, de Britney Spears, et m’attends à un regard moqueur de Lili qui pâlit à nouveau. Noah colle son oreille contre la porte de la chambre de Cyane :

— Ça cause là-dedans… Je capte rien, mais ça cause… Wo Cass ! Tu bades encore ?
— Ça revient, gémit-elle.
— Relax baby ! Laisse monter... Rhô ! J’entends plus rien… Vous pensez qu’elles font des trucs sales ?
— Ma voix parle toute seule… Je ne sais plus ce que je dis…
— Tu analyses trop, Cass-couille. Accepte de perdre le contrôle !
— C’est vrai que tu veux toujours tout contrôler, interviens-je.
— Les garçons… il y a du brouillard dans mon ventre.
— Mets tes feux antibrouillard !

Cette réplique me tord de rire mais Lili ne se déride pas, elle tremble. J’allais la serrer fort dans mes bras quand la porte s’ouvre, repoussant Noah contre le mur opposé. Cyane et Samira poursuivent une conversation mystérieuse en arabe. Elles stoppent net pour venir supporter Lili qui refuse de perdre les pédales et chancelle en claquant des dents. Cyane lui caresse le dos, tentant de la réchauffer. Samira n’est pas douce :

— T’as peur de mourir Cassady ?
— J’ai peur de…
— De quoi ? demandé-je un peu fort.
— J’ai peur de… la voiture en bas… Je n’arrête pas d’y penser. Cette voiture me terrorise.
— C’est peut-être lié à ton accident, hasardé-je.
— Quel accident ? s’enflamme Noah.
— Raconte-nous ! clamé-je.
— Je… je ne sais pas… Je ne me souviens pas, balbutie Lili, luttant pour se contenir. Mais sa voix s’emporte et sa bouche articule malgré elle :
— Ma mère conduisait si vite, à cause de moi… Oui, c’est à cause de moi… Mon père avait tout vu… Il ne voulait pas que je rentre dans le salon. Mais il s’est endormi après avoir bu toute sa bouteille. J’ai voulu voir moi aussi… mais je n’aurais pas dû… Elle a crié quand elle est rentrée, m’a caché les yeux. Mon père avait vomi et ronflait au pied du canapé. Elle m’a attrapée, m’a attachée sur le siège à l’arrière de la voiture…

Je ne comprends rien. Il y a des milliers de questions que je voudrais lui poser, mais je me tais, craignant qu’elle s’interrompe au moindre souffle :

— Elle pleurait beaucoup… Elle roulait tellement vite… Je me suis évanouie, j’avais très peur et… son visage était tout bleu quand je me suis réveillée. Elle toussait. Du sang coulait sur son menton. Je hurlais pour qu’on vienne nous aider. J’étais coincée avec la ceinture. Elle respirait fort. La veine dans son cou, je ne pouvais pas m’empêcher de la fixer, elle palpitait. Puis j’ai levé mes yeux dans les siens. Elle m’a souri. Elle ne respirait plus. J’ai regardé son cou. La veine avait disparu… ses joues sont devenues blanches… Elle était si belle…

Des araignées envahissent mon cerveau. Je me raccroche au regard des autres qui ont tous la figure tombante, presque dégoulinante. Même Noah a les pupilles humides et serre la main de Samira qui retient ses sanglots. Cyane pleure en posant son front contre celui de Lili, lui marmonnant des paroles réconfortantes. Lili reprend pied et se forge immédiatement un masque :

— Voilà, c’est tout. Les secours sont arrivés. Ils l’ont emportée. Je me souviens qu’ils n’ont pas mis la sirène. Et bizarrement, c’est à ce moment que j’ai compris… Ils n’ont pas mis la sirène parce qu’elle était morte… Moi, je n’avais pas une égratignure.

Je ne laisse pas au silence le temps de s’installer :

— Où est-elle enterrée ?

Mon intervention choque. Lili nous dévisage un par un et soupire :

— Il n’y a pas eu d’enterrement. Son corps était trop… Mon père a choisi de l’incinérer… et ses cendres sont…

Elle nous examine à nouveau et paraît soudain déterminée :

— Suivez-moi.

Nous pénétrons sa chambre. Elle déplace les tours de livres qui obstruaient la partie basse de sa table de chevet et en ressort une petite urne noire et laquée en forme de goutte. Elle remet vite les livres en place pour nous empêcher d’inspecter davantage cette cachette improbable. Cyane est aussi étonnée que moi. Je n’arrive pas à retenir ma langue amère :

— Pourquoi m’avoir caché tout ça ? Moi, je te dis tout !

Cyane essuie ses joues et acquiesce en silence. Samira se manifeste en tirant Noah par le bras :

— Amène-toi. Ils ont des choses à se dire.

*

Nous nous asseyons au bord du lit. Je ne laisse pas à Lili le temps de s’échapper :

— Qu’as-tu vu chez ton père ? Pourquoi ta mère s’est-elle enfuie ?
— Rien. Ça ne vous regarde pas. Je ne veux plus y penser. Le passé doit rester là où il est.

Elle range l’urne et fait comme si de rien était. Cyane soupire. Je me plains désespérément :

— Mais tu ne peux pas tout garder pour toi ! Ça te détruit !
— La souffrance est un moteur et je suis solide. Retournons à la fête… Vous aviez raison, les vagues sont beaucoup plus supportables quand on accepte de se noyer.
— Tu ne pourras pas toujours te cacher… Regarde-toi ! Tu trembles de partout !

Elle délire :

— J’ai… j’ai froid… J’ai peur… Cette voiture en bas…
— Ce n’est pas la voiture, le problème ! Levez-vous ! Et prends les cendres de ta mère aussi !

Je me dresse vivement. Cyane et Lili sont surprises. Je ne maîtrise absolument pas ce que je fais ou dis. Je les saisis toutes les deux au poignet et file d’un pas assuré vers le garage, suivi par Noah et Samira qui nous attendaient dans le couloir. Nous croisons un couple dans les escaliers en train de s’engueuler. Ils se taisent et nous dévisagent. Noah s’enflamme :

— Wooo, c’était Leïla… comment déjà ?... et Tahar R…
— On s’en fout ! le coupé-je.

Nous fendons la foule et passons par le sous-sol pour arriver au garage, plongé dans l’obscurité. Je demande à Cyane d’allumer. L’ampoule doit être grillée car le bouton clique sans résultat. Nos yeux s’habituent à la pénombre. Nous devinons les phares du « monstre », luisant sous la lune rouge à travers le soupirail. Lili s’agrippe à mon bras. Des frissons me glacent la colonne et mon courage s’amenuise tout à coup. J’ai l’impression que l’engin nous guette et s’apprête à nous bondir dessus. Je sors le smartphone pour vite éclairer la pièce mais il me glisse des mains et tombe sur le sol. Noah laisse s’échapper un rire nerveux pendant que Samira met son portable en mode lampe-torche. Je récupère le mien qui a gagné une fêlure de plus, mais l’écran tactile reste encore fonctionnel. Nos deux faisceaux de lumière balaient la carrosserie, faisant tourner les ombres et les reflets. Cyane bégaie :

— Regardez, regardez-moi comme elle est belle !

Samira s’est un peu fermée depuis leur conversation mystérieuse, elle grommelle :

— C’est qu’une voiture, wesh.

J’ignore si le bras gelé de Lili en est la cause mais je ressens une menace moi aussi, une étrange vibration qui émane du métal. Noah paraît troublé également :

— Elle envoie des ondes cheloues quand même…

Cyane est peut-être influencée par nos hallus, elle s’aligne :

— Vous ne trouvez pas qu’elle a l’air triste ?

Lili, Noah et moi répondons en chœur :

— Si !

Samira rit jaune :

— Vous êtes tarés !

Je lui propose de poser sa main sur le capot :

— Et là, tu ne sens rien ?

Samira ferme les yeux et recule de surprise :

— Wooo ! J’ai vu une vieille dame pleurer dans ma tête ! J’vous jure !
— C’est la voiture ! Elle veut nous dire quelque chose, déliré-je. Personne ne l’a jamais bien traitée. Qui aime se faire appeler petite salope, franchement ? Et puis, toutes ces pièces qu’on lui a enlevées… Il faut la soigner !

Je caresse la toiture. Je sens que nous sommes à deux doigts d’un fou rire général mais une vague délirante nous emporte. Même Noah :

— Qu’est-ce qu’on peut faire, Raph ?
— Il faut déjà lui effacer ce surnom dégradant, donnez-moi un feutre noir !

*

Pendant que Noah part en mission chercher un marqueur dans la chambre de Lili, nous appliquons tous les quatre nos paumes sur la carrosserie, nous concentrant pour calmer « la vieille dame » en lui envoyant des pensées positives. Lili, si cartésienne d’habitude, prend ce rituel improvisé très au sérieux. Je lui propose de poser l’urne de sa mère sur le siège conducteur :

— Voilà. La vieille dame est apaisée. C’est important d’être en bonne compagnie. Lili, profites-en pour demander à ta mère ce qu’il faut faire maintenant.
— Je… je fais comment ?
— Ferme les yeux et demande-lui.

Elle hésite un instant et se lance :

— Maman ? Tu m’entends ?... Ça ne marche pas…

Je l’encourage :

— Essaie encore !

Elle recommence, sans résultat. La gêne s’installe. Nous allions lâcher l’affaire mais un sanglot de Lili nous retient :

— Attendez ! S’il vous plaît… J’entends quelqu’un… C’est, c’est sa voix… Maman, c’est bien toi ?... Maman, je… Pardonne-moi, je…

Elle ne dit plus rien. Raide comme un piquet. Retenant ses larmes et serrant ses poings. Nous jouons le jeu et la laissons converser avec sa mère en silence. Noah revient tout sourire et me donne le feutre. Je badigeonne d’encre le sobriquet au-dessus du Logo Porsche pour qu’il devienne illisible. Cyane et Samira prennent chacune une main à Lili, blottie dans son monde intérieur. L’éloignement de Noah, en revanche, l’a bien remis sur terre. Il me chuchote :

— C’est bientôt fini vos conneries. Je crois que j’ai un plan avec l’acteur de tout à l’heure. Le beau gosse, là… Merde ! Cassady est sévèrement perchée ! Mate ses yeuz !

Les paupières de Lili tremblotent, laissant entrevoir le blanc de ses yeux. Je l’interroge fermement :

— Que t’a dit ta mère ?
— Elle m’a envoyé une image… un endroit où elle souhaite reposer. C’est… c’est…
— Où ?
— Le chêne… le vieux chêne de notre jardin !

Cyane, Samira et Noah se concertent en silence. Je ne leur laisse pas l’occasion de poser des questions :

— Très bien. Allons-y et répandons ses cendres au pied de l’arbre !
— Tout de suite ? s’étonne Lili, de nouveau parmi nous.
— Oui. Ne perdons pas une seconde.
— Mais… mais comment ? C’est au moins à une heure en vélo !
— Nous n’avons qu’à y aller avec la vieille dame. Regardez, les clefs sont sur le contact.

Ma proposition jette un froid. Lili bredouille :

— Je ne peux pas… tu sais bien ! Et… et puis il n’y a que deux places dedans !

Noah refuse :

— Ouais ben moi, je reste là, alors ça fait déjà un passager de moins.
— Et moi, je vais rentrer, balance Samira d’une voix blanche.

Nos pupilles cherchent à la retenir. Elle plante les siennes dans les miennes et celles de Cyane alternativement :

— Vous n’avez qu’à y aller tous les trois. Il y a de la place en se serrant.

Lili gémit :

— Non ! Non ! Hors de question. Je ne veux pas. Samira, tu restes !
— Fais ce que tu dois faire, Cassady. Il est tard. Je suis fatiguée.
— Mais tu es droguée !
— T’inquiète. Allez. Salut, bande de tarés. À lundi.

Samira file sans se retourner. Nous contemplons la porte se refermer derrière elle. Noah suit le même trajet en s’excitant :

— Je remonte dans la teuf. Démerdez-vous !

Cyane et moi échangeons un regard entendu. J’ouvre la porte du garage avant de rejoindre la pilote, déjà à bord du véhicule, en train de caresser le volant. Mon siège s’enfonce sous mes fesses. J’ai l’impression que mon corps entier baigne dans un cocon ouaté. Lili est toute droite, figée sur le sol du garage, l’œil furieux :

— Jamais ! Descendez ! Vous m’entendez ? Vous êtes fous ! Cyane ! Tu n’es pas en état de conduire !

Cyane tourne la clef, le moteur rugit. Un nuage nous entoure. Il n’y a effectivement pas assez de place pour trois, même en se serrant. Je propose à Lili de monter sur mes genoux. Sa figure outrée durcit sous la colère. La sueur perle sur son front. Je lui tends la main. Sa tétanie lui donne des allures de statue grecque en marbre blanc. Puis quelque chose cède en elle. La peau de son visage se colore et ramollit comme un linge soyeux et chaud. Ses doigts fébriles effleurent le bout des miens, sa paume rencontre la mienne. L’électricité nous réunit et ses pas la guident à l’intérieur de notre cocon. Nous fusionnons : moi, Lili, Cyane, les cendres de Diane, la vieille dame. L’univers nous invite à nous fondre en lui.

Cyane appuie sur l’accélérateur en soupirant de plaisir et nous roulons vers la sortie… la rue… la route… Lili, en amazone sur mes cuisses, serre mes épaules de toutes ses forces. Ses cheveux rouges répondent à la lune en sillonnant le ciel bleu saphir. Ses lèvres légères esquissent un sourire. J’ai l’impression qu’elle vole et je repense à notre partie, quand elle nous a détachés du lit et embrassés, Cyane et moi. Cette fameuse nuit où elle nous a avoué que nous étions ce qu’elle a de plus cher au monde. Je suis maintenant persuadé que j’emporterai tous ces moments précieux dans la tombe et je ne crains pas de mourir. Seulement si nous mourons ensemble.

= commentaires =

Nino St Félix

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Pute : 181
    le 14/02/2026 à 20:12:45
Bon moi j'ai beaucoup aimé.
ça me donne envie de lire l'avant et l'après.
La scène de fellation est troublante, excitante, et triste à la fois, ce qui est une performance. Il y a plein de questions, pleins de choses que j'ai envie de savoir sur leurs relations, qui fait quoi, pourquoi comment. Le seul risque c'est que le mystère soit plus intéressant que ce qui sera dit. Mais c'est déja trés prometteur.
J'ai beaucoup aimé le jeu sur les pupilles / le regard pour traduire à la fois le délire et les liens invisibles. Les attirances et les peurs.

Juste un petit doute sur les personnages (qui semblent être des "jeunes adultes" mais se comportent plutôt comme des adolescents, je trouve ; quoique la frontière soit finalement assez mince et que ça puisse s'expliquer par le contexte. Un peu du mal avec la playliste aussi, mais ca c'est purement personnel. Quand j'ai lu le dernier paragraphe j'avais l'intro de "spitting off the edge of the world" des Yeah Yeah Yeahs et ça marchait vraiment bien !

Ah par contre j'ai pleuré du sang là : "Lili et moi ne sachons que faire." mais rien de grave.
Les prénoms sont confusionnants aussi mais ça passe. En fait voilà un texte travaillé, qui prend pas le lecteur pour un con, et qui se regarde pas écrire / être lu.

Good stuff
René de Cessandre

Pute : -233
    le 14/02/2026 à 20:33:15
Texte long (présenté comme un extrait (?)), mais évidemment, difficile de traiter le sujet autrement.
Une petite critique : les personnages semblent un peu interchangeables. Je leur trouve malgré tout un manque de personnalité.
Mais beaucoup plus grave : "La Vieille Dame" désigne un modèle de Rolls, débuté en 1906, la mythique Silver Ghost. L'associer à une "petite bâtarde" est une hérésie, un blasphème (à moivs que ce ne soit une allusion trop subtile à la séance de spiritisme qui clos le récit (séance de spiritisme peut-être par anticipation, faite par les futurs morts).
Sinon cela mériterait d'être sanctionné encore plus sévèrement que la conduite sous l'emprise de l'alcool et des stupéfiants et en surcharge de passagers. Palmade n'est pas un exemple à suivre.
On peut s'interroger sur la pertinence dans l'histoire de la séance de fellation (à moins que ce ne soit pour faire un peu parafoutral) qui ne semble pas apporter grand'chose au scénario.
Mais le texte se lit bien, et bien sûr, on aimerait connaître la suite qui offre plusieurs possibilités, même si la dernière pensée du héros paraît un peu prémonitoire...
Cuddle

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Pute : 60
    le 14/02/2026 à 20:44:28
@René : c'est un extrait de roman, c'est dit au début.
René de Cessandre

Pute : -233
    le 14/02/2026 à 20:49:38
Oui, c'est dit. Mais cela peut être un effet de style pour créer une atmosphère. C'est pourquoi j'ai mis un (?), car sans ta confirmation, je ne pouvais en être certain.
Lapinchien

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Pute : 342
à mort
    le 14/02/2026 à 21:15:09
C'est un super cadeau de Saint Valentin qu'Arthus Lapicque fait aux zonards même si bien sûr il n'a pas choisi la date de publication. Carrément tout un chapitre de son livre "Jeux de gamins" dont la pudeur lui interdit même de citer le nom alors je m'empresse de le faire à sa place parce que cet excellent texte m'a bluffé et donné carrément envie d'en savoir plus sur le bouquin et sur l'auteur. Pour le bouquin, si ça vous intéresse, vous trouverez tout ce qu'il vous faut sur Babelio. Quant à Arthus Lapicque, il est discret et la seule chose que son premier éditeur dit de lui c'est : "L’auteur pense qu’en dévoilant le minimum d’informations sur sa personne, tant sur son apparence que sur son parcours, les voix qu’il façonne seront plus aptes à prendre une forme personnalisée dans l’imaginaire du lecteur. Merci de votre compréhension." Encore un génie sur la Zone qui restera inconnu comme Dourak Smerdiakov, Clacker et Youki.

Déjà, ce texte est totalement justifié comme nouvelle autonome indépendante du reste du bouquin. Tout se tient même si bien sûr ça m'a donné envie d'en savoir plus sur Babelio et j'y ai surtout découvert que l'intrigue principale n'a pas grand chose à voir avec ce passage. Le concept du bouquin est intriguant mais on peut très bien se passer de le connaitre pour apprécier ce texte sans en louper la moindre subtilité. Et ça m'a juste donné envie d'acheter le bouquin sans m'éclairer plus sur ce texte. Le texte répond par ailleurs parfaitement à l'AAT Zone parafoutrale avec tout le coté paranormal lié à la bagnole de James Dean et la scène de cul même si on pourrait juste reprocher à l'auteur que le sexe n'est pas vraiment lié au paranormal mais plutôt dû à la prise de drogue.

Tout dans ce texte m'a fait penser à du Bret Easton Ellis : la critique de la haute société déconnectée de la réalité des pauvres qu'elle s'amuse juste à singer par snobisme dans un improbable cosplay et mimiques de coolitude qui sonne faux. Tous cette jeunesse dorée dont le comportement hors sol et ridicule m'a particulièrement agacé et le père tout puissant foireux totalement irresponsable et fou furieux. Il y a aussi l'héroisation du bad trip et tout le bordel que la prise de champignons induit. La romantisation de la mort les distingue mais j'ai trouvé le traitement super bien fichu du trauma de la mort de la mère, en passant par l'urne, la tentative d'inverser une malédiction du bolide avec des bouts de scotch, les consignes venant de l'au delà et la scène finale en suspens ou les persos semblent tout droit filer vers la mort comme d'improbables Telma et Louise.

ça m'a aussi fait penser pêle-mêle à Crash de Cronenberg, Christine de King, Once upon a time de Tarantino et Las Vegas Parano de Gilliam mais c'est juste pour foutre une giclée de namedroping au fond du fion de René pour la Saint Valentin.
René de Cessandre

Pute : -233
    le 14/02/2026 à 21:22:48
Oui LpC, tu avais envie de relancer le concours de bites.
Nino St Félix

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Pute : 181
    le 14/02/2026 à 21:25:59
Moi aussi moi aussi jpeux gicler du namedrope ? Alors Fitzgerald ! Bingo !
Et je vais chercher le bouquin illico.
Lapinchien

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Pute : 342
à mort
    le 14/02/2026 à 22:33:00
Perso, je suce les bites qu'à la Saint Valentin en hommage à feu l'artiste à textes qu'était Orelsan.

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