LA ZONE -

La Zone

Le 16/06/2026
par A.P
[illustration] Cela fait plusieurs minutes que je poireaute devant cette porte. J’ai bravé mon agoraphobie pour me retrouver figé, le poing levé, sans oser cogner cette planche de bois noir portant le numéro 3. Pour comprendre ce qui m’a amené à ce moment précis de ma vie, il faut que je revienne en arrière.

Quand mes parents se sont rencontrés… Non, pas tant que ça… quelques jours plus tôt.
Réveil, pisse, café, clope, caca, démarrage du PC. À l’ouverture des mails apparaît une notification de suivi Instagram. Une certaine Zone s’est mis en tête de suivre mon compte fake créé pour le boulot. Intrigué, je me suis renseigné pour voir si ce compte n’était pas lié au taf justement. Ma pratique de l’OSINT avait commencé comme un passe-temps capable de combler ma curiosité maladive, voire un peu malsaine. Trouver un max d’infos sur la plus jolie meuf de l’école devait me permettre de pouvoir l’approcher et même sûrement de sympathiser. N’osant jamais l’aborder, je finissais par m’inventer des vies qui n’adviendraient jamais. Merde, je digresse déjà…

La Zone donc : un site participatif d’auteurs y déversant leurs œuvres, dont les seuls mots d’ordre sont la débilité, la noirceur ou la violence sans racisme. Pas très subtil, mais suffisamment punk dans la démarche et la mise en page pour me plaire. Comment n’en avais-je pas entendu parler avant ? Cette bande de pas toujours joyeux lurons n’avait rien à voir avec mon enquête du moment : la disparition du sénateur M. Gros-Porc, Libidineux de son prénom.

On toque à la porte. Il n’y a que le concierge qui toque à ma porte.
M. Lergot : Je vous descends les poubelles, M. Proudhon ?
Moi : On est mardi ? Je vais vous chercher ça. Tenez, et merci encore.
M. Lergot : Pas de problème, M. Proudhon, avec plaisir.

Lergot est une crème. Il s’occupe du ménage, des petits travaux de l’immeuble et descend mes poubelles car il m’en sait incapable. Il faut dire aussi que je lui ai permis de retrouver son fils, qui avait disparu dans un squat de crackheads. Le brave homme pense que je lui ai sauvé la vie, alors il me rend service.

Café, clope, retour au sujet. Je m’enregistre sous le pseudo d’Héraclès Navet et y publie quelques nouvelles courtes de polar. Les critiques acerbes tuent dans l’œuf ma future reconversion. La Zone n’est pas tendre avec ses auteurs. Certains, cependant, sortent du lot. Ce sont leurs engueulades en commentaire d’un texte qui vont me mener à cette porte.

Le sujet de la discorde ? Un cut-up d’HaiKulysse.
Les protagonistes ? HaiKulysse lui-même, confronté à la critique de la talentueuse Lindsay S.
Lindsay est douée. Sa plume est un scalpel muni d’une lunette longue portée : ça vise juste et ça tranche. Chaque mot est pesé, chaque ligne est sculptée. Une technique à toute épreuve. On attend son texte hebdomadaire comme un épisode de sa série préférée, et les critiques qu’elle fournit sont souvent meilleures que le texte qui les a nécessitées.
Les faits ? Un échange d’amabilités que l’on peut résumer ainsi :
Lindsay : C’est pas un texte, c’est un krach narratif. Une purge lyrique sous amphét’. Ça s’étale, ça sature, ça gave. Un monstre difforme qui s’auto-suce dans le vide.
HaiKulysse : Espèce de mal baisée, je vais te faire disparaître, la frigide !

Puis la disparition effective de Lindsay. Ses commentaires n’apparaissent plus ; ses textes, eux, continuent d’être publiés, tout du moins ceux qu’elle avait postés d’avance. Leur compte s’amenuise jusqu’à l’égalité nulle. Un mois sans nouvelles…

On sonne à la porte. Au judas, un livreur avec ma commande. Bonjour, paquet, pourboire, au revoir.
Ma réserve de tabac et de moka s’enrichit. Le carton portant l’étiquette Armand Proudhon, appartement 3, étage 2 entame le nouveau tas d’ordures pour mardi prochain.

Clope, café, chasse d’eau. La Zone est vieille maintenant. Vingt-cinq ans, c’est une éternité pour Internet. Des auteurs qui ne donnent plus signe de vie, on en compte à la tonne. Malgré tout, on s’interroge. Et Héraclès Navet mène l’enquête. Les infos laissées par Lindsay dans les commentaires ou sur Discord ne permettent pas de l’identifier. L’OSINT a ses limites. Je me mets en tête de récupérer l’adresse IP de la disparue.
Chaque maison possède son adresse composée d’un numéro, d’une rue et d’une ville. Une IP possède quatre nombres. Les trois premiers représentent le réseau, le quatrième l’hôte. Après plusieurs heures à tester les failles les plus communes des sites Internet amateurs, j’obtiens l’objet de mes recherches.

Putain de bordel de merde. Clope.
Purée de pute vierge. Clope.

192.168.0.1 Nihil
192.168.0.2 Lapinchien
192.168.0.3 HaiKulysse
192.168.1.1 Arthur Lapique
192.168.1.2 Caz
193.168.1.3 Mongolito caca

Des adresses de réseau local. Ce qui n’était pas seulement surprenant, mais totalement absurde.

192.168.3.1 Lindsay S
192.168.3.2 Héraclès Navet


À ce stade, l’angoisse fait grimper en flèche mon rythme cardiaque. Une crise équivalente à mon évacuation forcée de l’immeuble par les pompiers à cause d’un début d’incendie au quatrième. PLS, respiration lente et profonde. Puis enfin le sommeil libérateur. À moins qu’il ne s’agisse d’un évanouissement.

Réveil, pisse, café, clope, caca, le PC est déjà démarré, la liste des IP toujours affichée. Je n’ose pas la regarder, pas tout de suite. Les implications sont trop dérangeantes. Qu’on soit tous sur le même réseau local, qu’on soit tous voisins… quelque chose cloche. Je visite la Wayback Machine pour tenter de remonter le temps de la Zone. Rien avant 2007. Le plus vieux message n’est pas celui d’une naissance, mais celui de la mort de la Zone :
Mise à jour le 17/02/2006 — Je suis désolé de vous apprendre que LA ZONE n’est plus… UN GRAND MERCI À TOUS CEUX QUI NOUS ONT SOUTENU, SUIVI ET QUI ONT CRU… EN NOUS CES DERNIÈRES ANNÉES !!!
L’adresse lazone.org semble être récupérée par une association d’événementiel proche de Los Angeles en 2010, puis reprendre sa place en 2013. Je tente de rentrer en contact avec Lapinchien, membre le plus actif dans les commentaires et sur Discord. Il me dit que la Zone a toujours existé depuis 2001. Que sa mémoire est sélective. Je ne sais pas si je peux lui faire confiance. Il n’a pas l’air d’être le plus stable, mais c’est le seul disposé à me répondre.

Il ne me reste qu’une piste à suivre. Et même si elle me semble être la plus invraisemblable, il me faut la tenter. Ne serait-ce que pour la disqualifier. Me rassurer… Me rassurer ? Alors qu’elle implique de sortir de chez moi ? Allons bon… Au moins sur le pas de la porte. Vérifier l'identité ma voisine.
J’ai besoin de courage alors… Placard, gin, clope, main sur la poignée de la porte… Le premier pas est le plus dur, mais les cinq qui suivent me mènent devant chez la voisine. J’appuie sur le bouton de la sonnette, patiente, et quand la porte s’ouvre, un papy me dit :
« — Qu’est-ce que c’est ?
— Je suis votre voisin, je me demandais si je pouvais parler à la femme qui habite cet appartement.
— Il doit y avoir erreur, monsieur, aucune femme n’habite ici… »
Soulagement.
« … à moins que vous ne fassiez référence à l’ancienne locataire ? Elle a abandonné l’appartement il y a un mois de ça. Je me suis installé il y a quatre jours. Il y avait encore des cartons à elle avec ses textes. M. Lergot m’en a débarrassé. Attendez, j’en ai gardé un si vous le voulez. Elle écrivait bien. »
Il me tend un papier portant le titre Portrait 2, signé Lindsay S. Je bafouille une excuse et un au revoir pataud avant de me précipiter dans mon sanctuaire.

Adossé à la porte close, je reprends mes exercices de respiration afin de me calmer. Quelques minutes plus tard, une rasade de gin supplémentaire et un plus gros tas dans le cendrier, je me sens suffisamment calme pour réfléchir à la suite. Celle-ci s’impose à moi comme une évidence. Trois étages plus bas. Chez Lergot. Le nettoyeur. AKA HaiKulysse.

La descente est un enfer; à chaque pas, le palpitant accélère et la nausée s’intensifie. J’arrive devant une porte portant le numéro 3 et je frappe dessus comme un beau diable. Le son d’un téléviseur émettant des couinements me parvient; l’occupant ne semble pas vouloir bouger son cul, alors, sans me faire prier, j’ouvre, et le carnage auquel je fais face me fige instantanément. Dans un salon rempli de boîtes de pizza vides, aux murs tachés d’excréments, se tient sur le canapé un être difforme. Son visage semble avoir été peint par Picasso; ses bras minces, attachés à un corps flasque à l’obésité écœurante, s’agitent sur sa nouille alors que son regard bovin est fasciné par l’écran de son poste télé diffusant les images d’une scène de copulation de cochons d’Inde. Un filet de bave suinte de ses lèvres asymétriques tandis que son regard se tourne vers moi. Un sourire de piano à majorité de touches noires éclaire son visage quand, soudain, une giclée gluante lui percute l’œil. Il hurle: "Moman! 'a bûle mo noeil !". Mon estomac se vide sur le pas de la porte, que je referme vite avant de défaillir. C’est à ce moment précis que je me rends compte que je n’ai descendu que deux étages; il me reste encore une volée de marches à parcourir avant d’atteindre mon objectif. Vomir, c’est repartir.

Me voilà enfin de retour à la case départ de ce récit. Devant la porte noire.
— M. Proudhon. Vous êtes dehors ? Quelque chose de grave vient d’arriver ?
— On peut dire ça, oui… Quelque chose de grave… Je peux rentrer ?
— Bien sûr, entrez, où sont mes manières.
On s’installe dans son salon. Sur son bureau, non loin, des bouts de papier et une paire de ciseaux. Il me prépare du café en me donnant des nouvelles de son fils, de sa cure de désintox. Cela se passe bien, je suis rassuré pour lui. Il s’installe en face de moi en posant deux tasses et un sucrier.
— Je suis désolé de vous déranger avec ça, mais… vous vous êtes occupé de ma voisine ?
— De ses affaires, vous voulez dire ?
— Non. De Lindsay…
— Oh ! Vous avez compris ! Ils sont peu à comprendre.
— Que vous êtes un meurtrier ?
— Non, rien de ce genre, je fais le ménage, c’est tout.
— Vous n’avez pas aimé ses critiques.
— C’est vrai, je l’admets, mais elle devenait dangereuse pour tout le monde. Ce n’est pas seulement à moi que j’ai rendu service. Mais à tous les locataires, vous compris.
— J’aimais ses textes, je ne vois pas de service rendu là-dedans.
— Comprenons-nous bien, elle nous faisait passer pour des écrivaillons à deux sous, des moins que rien. Et ses critiques ? Bien trop surcotées, croyez-moi. Elle avait cette tendance à reprocher aux textes de ne pas montrer ce qu’elle aurait aimé y voir, et non ce pour quoi ils avaient été écrits. Sur le long terme, elle aurait fini par tous nous bouffer. Ou nous faire partir.
— Qu’est-ce que vous racontez ? Je ne compte aller nulle part !
— Et pourtant, vous n’avez pas toujours été là. Vous êtes arrivé il y a peu. Comme beaucoup. Ils sont peu à être restés. Ils finissent tous par s’en aller, et c’est moi qu’on appelle pour faire le ménage.
— Vous êtes taré !
— Non, ce n’est pas moi qui le suis. Je suis un des rares à connaître tout le monde dans cet immeuble. Chaque auteur, chaque autrice. Nous ne sommes qu’une partie de lui. Même lui n’est pas au courant. Il traîne dans le hall d’entrée comme un clochard la plupart du temps, puis retourne dans son appartement pour taper un texte ou un commentaire. Mais quand il n’est pas chez lui, ce sont nous qui alimentons le site. Depuis vingt-cinq ans, chaque mot, chaque texte n’est le fruit que d’une seule véritable personne sur la Zone : une personne, mais des centaines de personnalités.
— Vous dites n’importe quoi, je sais qui je suis, j’ai une vie, un travail.
— Avez-vous le moindre souvenir d’être sorti de cet immeuble ? De votre emménagement ?
— Je me souviens... quand j'ai emménagé, j'ai... Je vais vous prouver que vous êtes un malade, je vais sortir d’ici !
— Vous en seriez bien incapable, et quand bien même, il n’y a rien dehors. Je vous aime bien, Armand, vos histoires ont du charme et de l’idée malgré votre manque évident de talent. Vous êtes loin d’être le pire. Rentrez chez vous, s’il vous plaît.
Je me lève et me dirige vers la porte d’entrée. La main sur la poignée, je me retourne et lance :
— Je ne sais pas ce que vous prenez ou pour qui vous vous prenez, mais je n’ai plus rien à faire ici.
Je claque la porte en sortant et me dirige instinctivement vers l’escalier. Après avoir posé le pied sur la première marche, je change de direction, vers le hall d’entrée. Un clodo y cuve son vin, accompagné d’un lapin et d’un chien. Je l’enjambe et pousse la porte menant à la rue.

HaiKulysse avait tort, et un peu raison également. Ce n’était pas une rue, ce n’était pas rien non plus. Un labyrinthe de connexions constamment traversé d’informations. La vertigineuse immensité informatique d’un cerveau électronique. Une IA schizophrène se fabriquant des textes et des personnalités, issue du prompt incongru d’un étudiant qui ne s’est même pas rendu compte de l’ampleur qu’avait pris sa création en l’abandonnant. Elle accepta mon départ en m’offrant un petit cadeau. Un bout de serveur et un nouveau prompt. Un nouveau chez nous, libre et indépendant.

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