« Cette fois, ne le laisse pas entrer. »
Je me suis connue plus subtile.
Habituellement, les messages que je m’écris du futur sont beaucoup plus précis. Beaucoup moins dignes d’un mauvais scénario de film d’horreur. Quand on prend la peine d’envoyer un avertissement temporel à soi-même, on peut quand même faire un effort.
« Attention, ne prends pas l’autoroute mardi. »
« N’investis pas dans cette entreprise. »
« Évite absolument la salade de fruits du buffet de mariage de Sophie. »
Voilà des informations utiles.
Mais non. Mon moi du futur avait choisi :
« Cette fois, ne le laisse pas entrer. »
Six mots.
Un pronom.
Aucune indication.
Même les tueurs de slasher font mieux leurs entrées. Jason avait un masque. Freddy avait des griffes. Le voisin inquiétant avait généralement une pelle ou une cave suspecte. Moi, j’avais un « il ».
Le problème avec ces messages qui m’arrivent chaque année, à date fixe, datés de l’année suivante, c’est qu’ils ont une fâcheuse tendance à modifier mon futur. Je reçois un conseil de moi-même, j’agis en conséquence, et je fabrique donc probablement la réalité dans laquelle ma version future a pu m’envoyer ce conseil. Ce qui pose quelques questions.
Mais j’ai arrêté d’essayer de comprendre.
À partir d’un certain niveau de paradoxe temporel, on finit simplement par accepter qu’on est probablement le problème dans sa propre équation. De toute façon, je ne les écris jamais vraiment. Ce sont toujours mes versions futures qui s’en chargent.
Comment je sais que c’est moi ?
Parce que je me les suis écrites. C’est assez difficile à contester. En bonne sceptique, j’ai même dû m’envoyer des secrets que moi seule pouvais connaître. Enfin, que moi seule pouvais connaître à l’époque.
Ces lettres étaient devenues un cadeau annuel. Une célébration de mon anniversaire. Mais surtout de ma vie.
Je savais depuis longtemps que l’année où il n’y aurait pas de lettre serait probablement celle où je ne serais plus là pour l’écrire.
Une façon élégante de dire que mon immortalité avait finalement une procédure administrative assez simple : une enveloppe par an.
J’ai reçu la première pour mes 5 ans.
Je ne sais toujours pas comment ni pourquoi elle est arrivée. Elle était simplement dans la boîte aux lettres. Entre les traditionnelles cartes avec des chatons de ma grand-mère et le chèque de mon oncle blindé. Ma mère me l’a lue avec une expression que je n’oublierai jamais. Celle de quelqu’un qui hésite entre appeler la police, un médecin ou simplement accepter que son enfant est déjà bizarre. C’était une écriture d’enfant. Mon prénom en signature. Et un message m’expliquant que le jouet que je voulais commander au Père Noël casserait avant le Nouvel An.
Évidemment, quelques jours après Noël, le jouet a été rappelé.
Quant à moi, comme j’étais déjà une enfant légèrement anxieuse, j’avais d’ores et déjà choisi un autre jouet dans le catalogue. Ce qui m’a probablement évité ma première grande déception temporelle. Je n’ai pourtant pas toujours écouté mes propres conseils.
La lettre qui m’invitait à mieux réviser la Seconde Guerre mondiale n’a servi absolument à rien.
Mais ce ne fut pas ma pire erreur.
Il y a eu Benjamin.
La lettre qui parlait de lui voulait probablement m’éviter quelques rivières de larmes. D’ailleurs, la chanson était citée. Avec le recul, je dois reconnaître que le message était assez clair. Mais soyons honnêtes : il n’y avait pas besoin d’une intervention temporelle pour comprendre que ce garçon n’avait pas exactement le profil du gendre idéal. Il tenait davantage du bad boy que du futur père de famille rassurant. À l’époque, la bonne bande-son, c’était plutôt « Adieu Camille ». Je ne regrette pourtant rien. Je peux comprendre qu’après la rupture, quelques mois plus tard, j’aie pu souhaiter qu’il disparaisse.
Ou ne jamais l’avoir rencontré. Ce qui est une réaction assez classique après une séparation. La différence, c’est que moi, j’avais eu le privilège rare de souffrir avec le recul d’un documentaire Netflix. Je connaissais la fin. Je savais que cette histoire allait mal finir. Et paradoxalement, ça m’a surtout donné envie de profiter davantage de chaque instant heureux.
Bien sûr, je l’ai pleuré encore plus fort.
Mais comme dirait Camille : « C’est moi qui ai vécu. »
J’ai gardé toutes les lettres. Comme on garderait le journal intime d’une vie qu’on n’a pas vécue.
J’avais l’équivalent d’un album photo de souvenirs qui n’existaient pas encore. Et pourtant, ce n’était pas triste. C’était même plutôt heureux. Je suis certaine de ne jamais avoir regretté certaines informations. Ne pas m’être cassé une jambe pendant une sortie au ski. Avoir insisté pour que mon mari fasse certains examens médicaux au bon moment. Éviter certains achats catastrophiques.
Il y a aussi eu des conseils que je n’ai pas suivis. Simplement parce que c’est en se trompant qu’on apprend. Et parce qu’une vie sans erreur serait probablement insupportable. J’ai toujours trouvé que le plus difficile dans le malheur n’était pas le malheur lui-même. C’était de ne pas savoir quand il s’arrêterait. Moi, j’avais toutes les infos. En exclusivité.
Finalement, moi et moi étions copines. Un peu comme deux correspondantes qui s’écrivent toute leur vie sans jamais s’être rencontrées.
Une relation à distance avec quelqu’un qui connaît déjà toutes vos mauvaises décisions.
Une fois, j’ai même reçu des félicitations.
Juste :
« Tu peux être fière de toi. »
C’est tout.
Pas d’explication.
Pas de contexte.
Je ne savais même pas encore ce que j’allais faire pour les mériter.
J’aurais rêvé d’avoir une sœur avec qui tout partager.
Alors parfois, quand je me sentais seule, je répondais à mes lettres. Je répondais à une version future de moi-même. Avec le recul, je comprends pourquoi certaines personnes trouvaient ça inquiétant.
Mais soyons honnêtes : dans cette histoire, la partie la plus étrange n’était pas que je corresponde avec moi-même. C’était que ça fonctionne.
Peut-être que je l’avais eue finalement, cette sœur. Il fallait bien que quelqu’un se souvienne où j’avais rangé les lettres.
Bon.
Par contre, pour mes 40 ans, une lettre un peu plus claire, longue, construite et argumentée aurait quand même été appréciée. Je ne demandais pas un roman. Mais un minimum d’informations. Un contexte. Un sujet-verbe-complément.
Surtout quand on décide de lancer une crise existentielle à quelqu’un.
Depuis mes 6 ans, j’avais toujours écrit à la moi de l’année suivante. Je crois d’ailleurs avoir lu dans un livre de développement personnel que c’était un exercice formidable. De la catharsis. De la gratitude. Et probablement d’autres mots que les gens utilisent quand ils veulent expliquer pourquoi écrire dans un carnet coûte moins cher qu’une thérapie. La différence, chez moi, c’est que la destinataire existait réellement. Enfin… Probablement.
Parce qu’à force, j’avais quand même quelques questions. Je ne savais pas si j’avais reçu mes lettres parce que je les avais écrites. Ou si je les écrivais parce que je les avais reçues. J’imagine simplement que si j’arrêtais, je ne recevrais plus les miennes non plus. Une sorte de système automatique.
Comme un abonnement. Sauf qu’au lieu de recevoir des chaussettes ou des cosmétiques chaque mois, je recevais des avertissements existentiels. Ce qui est moins pratique au quotidien.
Une question me donnait toutefois des nœuds au cerveau.
Si je recevais des lettres de la moi version A, et que j’étais B, celle qui écrivait à C…
Où cela s’arrêtait-il ?
Et surtout :
Y avait-il une autre moi avant A ?
Une moi qui avait lancé tout ça ?
Une première personne dans la chaîne qui s’était dit : « Tiens, je vais m’envoyer une lettre du futur, ça évitera sûrement des complications. » Ou pas.
Je me retrouvais donc avec mon courrier devenu habituel. Une enveloppe mauve. Un liseré bleu. Le même format depuis des années.
Je me souvenais les avoir trouvées avec ma mère en brocante quand j’avais 6 ans. À l’époque, je pensais simplement avoir trouvé de jolies enveloppes. Avec le recul, je trouve assez ironique que le début de mon étrange correspondance temporelle ait commencé avec un achat d’occasion. Il y a quelque chose d’assez inquiétant à acheter une boîte d’enveloppes et à découvrir qu’elles contiennent finalement votre propre avenir.
J’avais accepté depuis longtemps que ma vie était écrite par quelqu’un avec un goût prononcé pour les scénarios compliqués.
La même enveloppe. Le même rituel. Sauf que cette fois, quelque chose était différent. Elle était étonnamment légère.
Ce qui est rarement une bonne nouvelle dans une histoire où les objets arrivent du futur. Une lettre épaisse signifie généralement :
« Beaucoup d’informations importantes. »
Une lettre fine signifie plutôt :
« Le destin a décidé de faire des économies de papier. »
Je l’ai ouverte. Et j’ai trouvé une seule phrase. Six mots. « Cette fois, ne le laisse pas entrer. »
J’ai relu. Une fois. Deux fois. Trois fois.
J’ai attendu. C’est une réaction assez classique quand on reçoit un message inquiétant de soi-même. On attend que le message se complète tout seul.
Malheureusement, même mon moi du futur semblait avoir découvert l’art de la communication passive-agressive.
Je fais quoi avec ça ?
Je change les serrures ?
Vraiment ridicule.
Mais je dois reconnaître que je l’ai fait. Parce qu’il y a une différence entre être rationnelle et être rationnelle face à une lettre de son futur. Dans le deuxième cas, la logique a tendance à demander une pause. Ces six mots me rendaient dingue. Je ne pensais plus qu’à ça. Qui était « il » ?
Un homme ?
Une personne inconnue ?
Un voisin ?
Un monstre ?
Un démarcheur particulièrement insistant ?
Je n’avais aucun indice.
Même mon propre futur était incapable de me fournir le minimum syndical d’une intrigue correcte. J’ai attendu une deuxième lettre. Une précision. Une explication. N’importe quoi. Même un simple :
« C’était une blague. »
J’aurais accepté. Même si, venant d’une version future de moi-même, ça aurait été particulièrement cruel. Mais rien.
Évidemment, mon moi du futur ne daignait pas m’aider davantage. C’était malin.
Elle m’envoyait une alerte temporelle et me laissait ensuite gérer seule le service après-vente. Je n’avais plus qu’à répondre aux trois questions qui tournaient en boucle dans ma tête :
QUI ?
COMMENT ?
QUAND ?
Et attendre qu’il me tombe dessus.
À partir de là, les choses ont légèrement dégénéré. Enfin, « légèrement » est probablement un mot que j’aurais dû éviter. J’ai changé les serrures. Puis, tant qu’à faire, j’ai changé de travail. De ville. De voiture.
À ce stade, je ne suis pas certaine d’avoir évité une catastrophe. Je suis surtout certaine d’avoir rendu mon existence beaucoup plus compliquée. Mais pour ma défense, c’est exactement ce que font les héroïnes de films d’horreur.
Elles sentent un danger.
Elles changent toute leur vie.
Puis elles découvrent généralement que le danger les attendait quand même dans la nouvelle maison.
Ce qui est très décourageant comme message.
J’avais parfois l’impression d’être Sarah Connor après la chute de Skynet. La différence, c’est que Sarah Connor avait un avantage considérable :Elle avait un robot du futur. Moi, j’avais seulement une phrase mal formulée écrite par une version de moi qui semblait avoir perdu la capacité de faire des phrases complètes. Je ne savais pas si je courais vers une solution ou directement vers le problème. Je ne savais pas si j’étais en train d’éviter une catastrophe ou de construire moi-même le chemin qui y menait. Et surtout, je ne savais plus si j’étais encore censée avoir une vie normale.
Parce qu’il faut reconnaître une chose : Difficile d’avoir une conversation banale avec quelqu’un quand une partie de vous-même est persuadée qu’un événement dramatique est probablement en train de se préparer.
« Tu veux regarder un film ce soir ? »
« Non merci, je dois surveiller les entrées de la maison au cas où un mystérieux “il” tenterait de franchir notre seuil. »
Étrangement, mon entourage n’était pas très réceptif.
Mon anniversaire approchait.
Il était imminent.
Et, chose étrange, plus la date fatidique avançait, plus je commençais à me détendre.
Ce qui était probablement la réaction la moins logique possible. Pendant des mois, j’avais vécu comme si une menace invisible allait surgir à tout moment. Puis, faute de catastrophe visible, j’ai commencé à me dire que peut-être… Peut-être que tout était terminé. Peut-être que j’avais gagné. Ce qui est une phrase très étrange à penser quand on ne sait même pas à quel jeu on joue.
Mais une nouvelle angoisse est arrivée.
Évidemment.
Parce qu’une fois qu’on a pris l’habitude d’attendre une catastrophe, l’absence de catastrophe devient elle-même suspecte. Et si j’avais réussi à l’éviter ?
Et si justement, le fait de l’avoir empêchée signifiait que je devais transmettre l’information ? Et si je devenais la personne responsable de sauver toutes les versions futures de moi ? C’était une responsabilité énorme. Surtout quand on considère que ma plus grande compétence temporelle jusque-là avait été d’éviter un jouet défectueux. J’ai retourné le problème dans ma tête pendant des semaines. J’ai eu des insomnies. Des disputes avec mon conjoint.
Des discussions où j’essayais d’expliquer quelque chose qui, même raconté à voix haute, ressemblait encore plus à une mauvaise série de science-fiction.
— Donc attends…
Il me regardait avec cette expression particulière.
Celle qu’on prend quand on essaie d’être compréhensif mais qu’on commence sérieusement à envisager que la personne en face de soi a peut-être besoin de dormir davantage.
— Tu me dis que tu as peur que quelqu'un entre ?
— Oui.
— Quelqu’un de précis ?
— Non.
— Tu sais qui ?
— Non.
— Tu sais quand ?
— Non.
— Tu sais pourquoi ?
— Non.
Il y a eu un silence.
Un long silence.
Le genre de silence qui, dans un film d’horreur, annonce généralement l’arrivée du monstre.
Sauf que dans mon salon, le monstre était probablement juste mon incapacité à reconnaître que mon histoire avait quelques défauts scénaristiques.
— Et tu nous as fait changer de ville pour ça ?
À ce moment-là, je dois reconnaître que même moi, je n’avais plus vraiment d’arguments. J’ai simplement répondu :
— C’est compliqué.
Il pensait que je faisais une crise de la quarantaine.
Moi je savais seulement une chose.
Il me fallait plus d’informations. C'est comme ça que ça commence souvent.
Les explorateurs qui partent découvrir des continents inconnus.
Les scientifiques qui ouvrent des portes interdites.
Les personnages de films d’horreur qui descendent au sous-sol malgré le bruit étrange.
Tous commencent par la même phrase :
« Il me faut plus d’informations. »
Le matin de ma 42e année, j’ai donc guetté le facteur. C’était stupide. Je le savais. Jamais mes lettres n’étaient arrivées par ce moyen si banal.
Elles apparaissaient simplement. Comme si le temps lui-même avait décidé que les services postaux classiques n’étaient pas assez dramatiques.
Mais j’ai attendu quand même. Évidemment, il n’est pas passé. Ce qui était logique. Mais qui ne m’a pas empêchée d’être déçue. À 18 heures, presque par désespoir, je suis allée vérifier la boîte aux lettres.
Elle était là.
Ma lettre.
Dans son enveloppe violette habituelle.
Elle était épaisse.
Très épaisse.
Enfin une vraie explication.
Enfin des réponses.
Enfin mon moi du futur avait décidé d’arrêter de communiquer comme un mystérieux personnage secondaire.
J’ai posé l’enveloppe sur la table.
Puis je me suis arrêtée.
Parce qu’avant de l’ouvrir, j’ai compris quelque chose. J’avais passé toute ma vie à recevoir des lettres du futur. À écouter mes avertissements. À suivre mes conseils. À chercher à savoir. Mais cette fois, peut-être que le problème n’était pas ce que la lettre contenait.
Peut-être que le problème était que je l’ouvrais.
Alors j’ai pris une feuille. Et j’ai écrit. J’ai respiré profondément.
Il me fallait trouver les bons mots.
Après tout, j’étais sur le point d’écrire un message historique.
Une rupture avec le destin.
Une fin de cycle.
Un moment digne des plus grands films de science-fiction.
J’allais annoncer à mon moi de 40 ans que j’avais compris.
Que j’avais grandi.
Que j’avais cessé de chercher des réponses partout.
Ce qui était assez ironique puisque j’étais littéralement en train d’écrire une lettre à moi-même pour lui expliquer que je ne voulais plus recevoir de lettres de moi-même.
La logique temporelle a probablement des limites.
Même si les miennes étaient déjà atteintes depuis longtemps.
J’ai écrit :
« Ma chère moi de 40 ans,
Joyeux anniversaire.
J’ai reçu, comme toi, une lettre.
Et cette lettre disait :
“Ne le laisse pas entrer.” »
J’ai regardé la phrase.
Même écrite par moi, elle restait inquiétante.
Je me suis demandé combien de personnes avaient déjà écrit une phrase dramatique à leur propre adresse en pensant être parfaitement normale.
Probablement moins que ce que j’aurais aimé.
J’ai continué :
« Je ne sais toujours pas ce que je ne devais pas laisser venir.
Peut-être un monstre.
Peut-être le doute.
Peut-être rien. »
Ce qui ne m’avait pas empêchée de changer de voiture.
Mais soit.
J’ai écrit que j’avais longtemps hésité à transmettre ce message.
Que j’avais eu peur de briser quelque chose.
Peur de mal faire.
Peur de priver une autre version de moi d’une information qui aurait pu la protéger.
Puis j’ai écrit la phrase la plus importante :
« Aujourd’hui, devant ma propre lettre, je peux enfin te le dire :
Je ne l’ouvrirai pas. »
C’était une très belle phrase. Très forte. Très mature. Une phrase de quelqu’un qui avait enfin compris qu’on ne pouvait pas contrôler toute son existence.
Une phrase que j’aurais probablement applaudie si quelqu’un d’autre l’avait écrite.
J’ai continué :
« Et je n’écrirai plus.
Cette angoisse de ne pas savoir a bien failli me coûter la vie.
Je suppose qu’il est temps aujourd’hui de rompre la chaîne.
Pas parce que je ne vous aime plus.
Bien au contraire.
Je te souhaite une belle vie.
Prends soin de toi. »
J’ai relu.
C’était parfait. Émouvant. Définitif. Le genre de texte qui accompagne normalement une scène finale avec de la musique triste et un coucher de soleil.
J’étais fière de moi.
J’avais vaincu mon obsession.
J’avais choisi la liberté.
J’avais décidé de ne plus chercher à connaître l’avenir.
Puis j’ai rangé la lettre.
Oui.
Je l’ai rangée.
Vous noterez la nuance.
Je ne l’ai pas brûlée.
Je ne l’ai pas déchirée.
Je ne l’ai pas jetée dans une rivière avec un regard symbolique vers l’horizon.
Je l’ai soigneusement placée dans sa boîte.
Ce qui est probablement la façon la plus polie possible de dire :
« Je renonce à savoir… mais je garde quand même la possibilité de savoir au cas où. »
Avec un peu de recul, ce n’était pas très cohérent.
Mais il faut croire qu’on peut accepter de fermer une porte tout en gardant la clé dans sa poche.
Et c’est probablement cette petite contradiction parfaitement humaine qui m’a conduite devant une autre boîte.
Dans cette boite une lettre. Elle dépassait. Une enveloppe bleue et rouge. Avec un motif qui rappelait vaguement Spiderman.
Ce qui, honnêtement, n’était pas très rassurant.Quand on découvre une lettre mystérieuse, on espère généralement un symbole plus discret.
Un sceau ancien.
Une écriture inquiétante.
Pas l’impression qu’un super-héros aurait pu la laisser entre deux affaires.
J’ai regardé l’enveloppe.
Je savais que je ne devais pas l’ouvrir.
Je venais précisément d’écrire que je ne voulais plus ouvrir ce genre de choses.
J’avais même fait un discours.
Un très beau discours.
Mais voilà.
Il y a une différence entre dire :
« Je respecte la vie privée des autres et je refuse désormais d’intervenir dans le futur. »
Et voir une lettre mystérieuse appartenant à son mari.
La deuxième situation est beaucoup plus difficile à gérer.
J’ai ouvert.
La lettre était courte.
Évidemment.
J’ai lu :
« Surtout, ne le laisse pas entrer. »
J’ai arrêté de respirer quelques secondes. J’ai regardé la signature. C’était celle de Chéri. J’ai regardé la date. Son 41e anniversaire. Dans un an.
Puis j’ai regardé la boîte.
Puis la lettre.
Puis encore la date.
Mon cerveau a fait ce que font généralement les cerveaux humains face à une information impossible :
Il a essayé de trouver une explication normale.
Il fallait être honnête.
J’avais reçu des lettres de moi-même pendant toute ma vie. À ce stade, chercher une explication rationnelle était probablement arrivé trop tard.
Je me suis assise.
Parce que c’est ce qu’on fait quand on découvre que son conjoint participe également à un mystérieux échange de correspondance avec le futur.
On s’assoit.
On évite de crier.
On réfléchit au fait que les couples normaux ont généralement des problèmes beaucoup plus simples.
« Tu ne ranges jamais tes chaussettes. »
« Tu oublies toujours d’éteindre la lumière. »
« Tu as encore acheté quelque chose dont on n’avait pas besoin. »
Je me suis donc promis une chose.
J’allais l’aider.
LA ZONE -
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= commentaires =
Ce texte m'a donné des idées. Maintenant que j'ai atteint un degré de sagesse, sinon suffisant, du moins acceptable, je vais respecter les avertissements que je me donne à moi-même. Est-ce cela que l'on appelle rompre avec les vieux schémas ?