LA ZONE -

Démordre

Le 30/07/2026
par Paul Sunderland
[illustration] Je fus approché de manière classique, c'est-à-dire par un courrier papier doublé d'un courriel. Le contenu de l'un et de l'autre était le même : on m'invitait à une commémoration du complexe agricole où, jadis, j'avais travaillé comme enseignant. Outre l'aspect Journée Portes Ouvertes, on fêterait le cinquantième anniversaire du lieu qui combinait lycée, exploitation, centre de formation pour apprentis et adultes en recyclage. Les anciens élèves, toutes catégories confondues, étaient invités, de même que les anciens membres du personnel, l'équipe et les promotions actuelles, les maîtres de stage, la chambre d'agriculture, le maire, le préfet, la DRAF, etc.

Je trouvai ça très curieux parce que je m'étais fait virer de là-bas, quinze ans plus tôt, pour « insuffisance professionnelle ».

J'acceptai donc.
La nouvelle circula sur les réseaux sociaux et, très vite, des anciens me contactèrent en message direct pour que je leur confirme ma présence, croix de bois, croix de fer, vous y allez vraiment, hein. Je ne m'attendais pas à une telle popularité, même après toutes ces années, mais il est vrai que sur l'instant, mon licenciement en avait scandalisé plus d'un. Apparemment, certaines mémoires étaient encore vives.
Beaucoup de végétation avait poussé dans ma tête depuis cette époque, et je me livrai à un passage en revue de lieux, d'acteurs, d'épisodes, suivi d'un élagage de circonstance, mais pas trop carré non plus. Je ne déteste pas les jardins à l'anglaise.
Personne ne vint m'accueillir à ma descente du train régional, ce qui ne me posait pas de problème, voire même était intéressant car les quelques centaines de mètres qui séparaient la gare de l'établissement allaient être parcourues dans un silence intérieur, le mien, intense et magnétique entre souvenirs et anticipation.

Car j'anticipais un piège.

Je retrouvai les bâtiments inchangés, à part peut-être des couches de peinture supplémentaires ici et là. Curieusement, ceux de ma connaissance, que je commençai à croiser intra muros, semblaient être restés sensiblement les mêmes au bout de quinze ans.

Ce ne fut point triomphal mais chaleureux. Au milieu de la faune arrivée après moi (indéniablement, cette journée serait un succès), les retrouvailles auxquelles je m'attendais furent discrètes, y compris dans les larmes qu'elles suscitèrent une ou deux fois. Je reçus, comme on dit, des témoignages de soutien, mais rien d'autre : les zigues qui ne m'avaient pas supporté, qui n'avaient pas supporté ma façon de faire, à l'époque, soit brillaient par leur absence (pourquoi revenir dans un « lycée de merde » qu'on a détesté?), soit - quand on en trouvait au détour d'un panneau d'exposition - faisaient semblant de ne pas me voir.

Un sas d'entrée, quelques couloirs et au bout de l'un d'eux, Stan en profitait pour tirer quelques photocopies. Ce cher vieux Stan. Pas du tout démonté de me revoir au bout de quinze ans, il me donna l'accolade et se lança dans son baratin habituel, l'éternel promoteur. Il prit quand même la peine de me demander où j'en étais, de m'en féliciter, sans revenir une seule fois mon départ et ses raisons. Avant, il était déjà comme ça, possédant le sens exact du moment où sa qualité d'intermédiaire lui permettait de s'éclipser au profit d'une intervention hiérarchique supérieure. Pour l'instant, il ne bougeait pas de son Xerox Altalink, et on avait plutôt tendance à se taper sur le bide en se racontant des blagues.

Un piège, alors, de la part de Stan ? Non, pas vraiment.

Je repartis à droite à gauche, sans trop savoir. Des salles de cours avaient été réaménagées. Certaines filières avaient évolué, leurs appellations en tout cas, mais ça restait le même brouet qu'autrefois, une espèce de hachis qui m'avait décidé très vite que le mieux était de faire les choses à ma façon, parce que suivre des « stages » et lire à fond des référentiels de diplômes, tous les deux ou trois ans, pour trois ou quatre termes modifiés, ça ne m'emballait pas spécialement. J'avais donc enseigné à ma manière jusqu'à ce que pour cette raison même, on me licencie à l'occasion d'une commission disciplinaire d'une durée de trois heures, à Paris, dans un réduit sans fenêtres du ministère, au sous-sol.

Sur l'arrière du lycée se tenait l'exploitation. C'était déjà un peu plus sympathique étant donné que, pas très loin, se trouvait aussi un gros, gros buffet-barbecue. Je retrouvai avec plaisir aussi certains exploitants qu'on avait invités, au milieu de parents d'élèves d'anciens (certaines dames me firent carrément la bise) et du personnel technique de l'établissement, personnel qui n'avait pas trop changé non plus. Alignés à une tablée posée près d'un mur proche, les enseignants bavardaient entre eux. Je n'allai pas les voir car je ne voulais pas être vu de près mais depuis une certaine distance qui les ménageraient eux et ne me ferait pas perdre mon temps, de mon côté. Cela valait d'ailleurs également pour ces nouveaux profs arrivés après moi : leurs collègues vétérans étaient en train de les briefer sur mon compte. Certains rires étaient un peu forcés.

J'allai un peu vers le gros des barnums, regardai l'élevage de taurillons, une des fiertés du bahut. Ça semblait gazer pour les braves bovins. Une main se posa soudain sur mon épaule, avec une espèce de retenue flasque. « Monsieur Sondermann ?... » C'était l'inévitable Grümo, proviseur. Un peu blâfard, il me bava mollement des politesses d'usage. Nous ne nous étions pas vus depuis la commission disciplinaire où il avait bloqué toute sa journée pour faire le trajet province-capitale afin de témoigner à charge dans l'examen de mon dossier.

Stan s'était approché en douce ; de nous apercevoir ensemble, Grümo et moi, il ne semblait pas autant en forme. Il regardait régulièrement autour de lui, au cas où, par chance, quelque chose lui aurait permis de se barrer.

Comme je m'y attendais, Grümo remit sur le tapis les différents épisodes de mon éviction, avec une espèce de diplomatie bienveillante et fort couarde. Ça ressemblait en fait à un monologue car je me contentais de le regarder calmement dans les yeux, sans rien dire. J'eus l'impression qu'il se conformait à une directive. Ou pensait-il que je n'oserais jamais remettre les pieds dans le périmètre où s'était exercée mon incompétence ? Grave question mais, en vérité, j'avais surtout envie d'aller bouffer.

Stan, désormais, se faisait chier. On n'était vraiment pas dans un monde de furries, même là, même à la JPO... J'eus tout de même la surprise de voir s'immiscer dans la conversation, venu de je ne sais où, un inconnu en costume trois-pièces bleu pâle. Stan nous laissa. « C'est vrai que monsieur Stanislas est très sollicité, aujourd'hui », dit mollement Grümo. Le costume trois-pièces ne disait pas un mot. Chose curieuse, il trimballait une petite valise à roulettes. D'où venait-il ? Que faisait-il ici ? Grümo reprit : « Vous savez, monsieur Sondermann, nous pensons encore beaucoup à vous. Je vais vous expliquer. Tenez, on va se poser ici... » Une table à tréteaux et des bancs nous accueillirent tous les trois.

Grümo me présenta le troisième homme. Je ne retins ni même compris son nom ; le seul élément pertinent, à mes yeux, était sa qualité d'inspecteur pédagogique. « Voyez-vous, monsieur Sondermann, monsieur l'inspecteur ici présent et moi avions parié sur votre présence à la JPO. C'est qu'on nous a signalé des mails échangés entre vous et d'anciens élèves. » Cette précision n'avait pas été donnée au hasard : quinze ans après, j'avais toujours des élèves-espions à mes basques.

L'idée de piège n'était plus tout à fait aussi paranoïaque.

Cet inspecteur devait être dans la trentaine. Il avait certainement déjà effectué un parcours professionnel remarquable et sortit de sa valise une assez grande quantité de papiers tenus par du bristol et des élastiques.

« Votre dossier administratif, monsieur Sondermann » crut-il bon de préciser.

« Il faut reconnaître que votre licenciement de 2010 a été mené dans les règles, mais qu'on aurait pu faire les choses... encore mieux. C'est-à-dire plus rapidement, et aboutir à un départ avant cette date. En effet, bien des détails, bien des choses enregistrées, bien des incidents, pas correctement examinés, ont été retrouvés dans ces pages que vous voyez, monsieur Sondermann, et il n'en a pas été question dans les différents rapports, également joints, et encore moins lors de votre passage en commission disciplinaire. Je ne m'explique pas ces relâchements. Peut-être que le ministre de tutelle, à l'époque... Cela aussi pourrait faire l'objet d'un signalement... Quoi qu'il en soit, voyons par exemple dans votre dossier le rapport relatif à l'incident suivant : le 03 avril 2003, l'assistante d'éducation mademoiselle Q vous surprend dans une salle de cours en compagnie de plusieurs élèves (d'ailleurs, soulignons-le au passage, toutes de sexe féminin). Vous ne faites pas cours, c'est une fenêtre vide dans votre emploi du temps hebdomadaire ; idem pour ces élèves. Et là, mademoiselle Q vous surprend assis sur une table. Le rapport indique que malgré ses demandes répétées - et « courtoises », je la cite - de descendre dudit mobilier, vous refusez, arguant du fait - d'ailleurs sujet à débat - qu'au sein de notre hiérarchie, une assistante d'éducation n'a pas à donner d'ordres à un enseignant. Vous restez donc assis, et ce malgré l'intervention d'une autre assistante d'éducation, mademoiselle QQO'Carey, venue rejoindre sa collègue. Ce qui motive le signalement effectué, quelques minutes après ce lamentable incident, par les deux assistantes au proviseur (adjoint) de l'époque, madame Souzix. Eh bien, monsieur Sondermann, dès ce jour de 2003, nous aurions dû vous mettre à pied. Mais il paraît que madame Souzix n'était jamais à l'aise en votre présence. Intéressant. Il n'y a donc pas eu de suite. Pas de suite, disons, jusqu'à aujourd'hui. Lorsqu'une décision ne nous plaît pas, nous reprenons le dossier et envisageons un complément d'instruction, quel que soit le laps de temps écoulé depuis son premier examen, et quelles que soient les conséquences pour l'agent incriminé. »

Si vous pensez qu'à la base, cette histoire d'assise sur une table et de rapport est bidon, détrompez-vous : elle est rigoureusement authentique.

Que dire, que répondre à cet inspecteur ? Je n'avais pas moufté pendant son baratin parce que, dans le fond, j'étais au spectacle. Aujourd'hui (ce fameux aujourd'hui indifférent dans sa course intersidérale), je n'ai plus de liens avec cet univers pédagogique, j'exerce dans un secteur totalement autre, avec des personnes qui, la plupart du temps, ne me posent pas de problème et que je pense, pour ma part, laisser tranquilles à travailler comme elles l'entendent.

« Je sais, monsieur Sondermann, je sais : vous n'avez jamais aimé vos supérieurs. Vous les considérez probablement comme des incapables, des demi-instruits. Bref, vous nous dites ''merde'', monsieur Sondermann, n'est-ce pas ?
— Je ne vous emmerde pas, je vous méprise. »

Je vis alors quelque chose de très particulier : la bouche de l'inspecteur qui, jusque là bien ouverte, lui avait permis une élocution précise et froide, cette bouche, donc, s'ouvrit lentement encore plus, au point de se tordre et d'atteindre une taille absolument incompatible avec l'anatomie humaine.

Et pas seulement : dans la bouche, les dents avaient poussé et s'étaient transformées en crocs. Le reste n'avait pas changé ; j'avais toujours devant moi un reste d'espèce de jeune Edward Fox monté sur manche à balai. Grümo, pour sa part, ne disait plus rien, ne bougeait plus. Seule une chandelle de morve lui pendait à une narine.

Autour de nous, le monde avait été circonscrit sous une étroite cloche fuligineuse. Les taurillons, la paille, les barnums, les frites-saucisses semblaient se trouver à des dimensions de distance. L'inspecteur ne cessait de me fixer de ses deux pupilles devenues billes pâles de prédateur prêt à tout lâcher malgré le port d'un costume trois-pièces. La bouche, cela dit, occupait presque toute la place de la tête. Offusqué à l'extrême, le pédagogue olympien laissait ses canines elles-mêmes prendre le contrôle de son être. Mais de quel être s'agissait-il véritablement, en fait ?

Allait-il se jeter sur moi ? Me déchiqueter ?

Contrairement aux barnums, je ne me laissai pas démonter et tout simplement, sans le super-héroïsme des muscles hyperdéveloppés, sans masque, sans cape, sans formule magique, sans rayons cosmiques, je fis demi-tour et m'éloignai paisiblement. La chape noire explosa dans un grand silence.
Je serrai quelques mains pour prendre congé, recueillis quelques adresses électroniques, donnai la mienne. C'était une tranquille journée de mars, mois idéal pour les Journées Portes Ouvertes. Il ne pleuvait pas, coup de chance, et tout le monde pouvait baguenauder sans devoir se saper comme des cosmonautes des années soixante.

Pour ce qui était de monsieur Trois-Pièces (je ne sais vraiment pas comment l'appeler), je vis, m'étant retourné à quelque distance, un petit attroupement autour d'une table : il semblait paralysé, la bouche ouverte (et celle-ci de taille normale, apparemment, car désormais plus rien ne respirait le non-humain). Des gens essayaient peut-être de le faire parler, s'asseoir. Sur la table, quelques feuilles d'un gros tas remuaient, voletaient sous un vent léger. Le vent s'en foutait, les visiteurs aussi. Devant moi, vers l'entrée de l'établissement, un véhicule de secours, gyrophare en action, vint se ranger rapidement sur le parking. Une équipe en bondit et se dirigea sans tarder vers l'arrière, guidée par Stan.

Je repris le train, rentrai chez moi.

(Pendant le trajet, entre deux assoupissements, je lus d'excellentes pages de Paul Sunderland.)

= commentaires =

Lapinchien

Pute : 100
à mort
    le 30/07/2026 à 10:03:47
J'ai eu l'impression d'un remake français du "Cercle des poètes disparus" sauf que le prof n'était plus joué par Robin Williams mais Denis Podalydès.
    le 30/07/2026 à 11:42:41
C’est normal: paru en gros six mois après sa date de dépôt, le texte s’est défraîchi.

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