COMME UN VOL DE GERFAUTS
Je vais vous raconter pourquoi aujourd'hui, à seulement 34 ans, je me trouve allongée à la morgue, attendant une dissection prochaine.
C'est sans doute parce que je n'étais pas très intéressée par les études, pas très douée non plus que je me suis orientée vers des études d'aide-soignante. Et quand on nous a proposé une spécialisation en gériatrie, et que j'ai vu que personne ne levait la main, je me suis dit que moi j'allais tenter. Ça a peut-être été la seule fois de ma vie où j'ai pensé sainement, je me suis dit que j'étais sûre d'avoir du boulot de la sorte.
Un stage, puis les EHPAD se sont succédés. Je vais vous surprendre mais dans un premier temps, je faisais un travail parfait. J'étais vraiment convaincue que j'étais investie d'une mission.
Et puis un jour, tout a dérapé...Il y a eu toute une série de facteurs...
Le premier, ça a sans doute été qu'au bout de cinq ans, j'ai compris la réalité du système. L'hypocrisie de la société. La raison d'être de notre métier, ce n'est pas de prendre soin et de soigner, mais de FAIRE CROIRE que c'est le cas. Participer à une illusion collective. Comment prendre soin des gens alors qu'il n'y a pas assez de personnel, pas assez de moyens et qu'on n'est pas dans de bonnes conditions physiques et psychiques pour donner le meilleur de soi-même ? La frustration s'est métamorphosée en une souffrance, avant que je ne devienne cynique et désabusée, pour ne pas basculer dans la folie.
Mais c'est sans doute ma rencontre avec Geneviève qui m'a fait basculer du mauvais côté. Sans cela, je serais restée amère et blasée jusqu'à la retraite.
Ça a été la seule fois de ma vie où j'ai eu un coup de foudre. Il faut vous dire que je suis lesbienne, je m'en suis vite rendu compte, et mes rencontres jusqu'alors avaient surtout été liées à une envie de sexe, généralement mutuelle, mais sans lendemain.
Geneviève avait six ans, vingt centimètres et quarante kilos de plus que moi, même si je suis aussi en surpoids. On s'est figées l'une devant l'autre, au moment de la présentation du nouveau personnel, et une demi-heure après, on était isolées, dans une réserve, la langue dans la bouche de l'autre et la main dans sa culotte.
On est parvenues à se faire affecter ensemble, aide-soignante et infirmière puisqu'on fonctionnait à deux, sur un bloc de quinze chambres.
Les vieux, en EHPAD, c'est seul et ça a besoin de s'épancher. De raconter sa vie, mais aussi ses petits secrets.
C'est comme ça que Germaine, 92 ans, qui était là depuis six ans, totalement impotente, qui sortait rarement de sa chambre et de son lit, et avait besoin tous les matins d'une liste de médicaments aussi longue que mon bras nous a confié:
- Dans ma famille, ce sont tous des salauds. J'ai des comptes bien garnis, mais aussi énormément de liquide. Depuis que je suis ici, ils le cherchent dans la maison. Sans le trouver. Ils n'ont pas compris que je l'ai avec moi, ici. Regardez les filles.
Elle a désigné la grande armoire où elle avait ses affaires. Je l'ai ouverte.
- Les trois sacs sur la gauche.
J'en ai attrapé un sous les yeux de Geneviève. J'ai fait glisser la fermeture-éclair. Il était bourré jusqu'à la gueule de billets de 500 euros.
On s'est regardés avec Geneviève. On a eu la même pensée au même moment. Nous qui tirions le diable par la queue, ces trois sacs de billets nous feraient du bien. Beaucoup de bien.
Pourtant, je l'ai remis en place.
C'est le soir, on était au lit ensemble, que Geneviève m'a dit:
- Il faut qu'on s'empare de ces trois sacs de billets. C'est une trop belle opportunité. Évidemment pas pour utiliser l'argent. On le mettra de côté pour la retraite.
- On n'a pas le droit
- Tu penses qu'elle va en faire quelque chose? Le fric va revenir à sa famille, elle dit elle-même que ce sont des salauds. Et puis personne n'en saura jamais rien. Il est supposé être chez elle. Ils s'accuseront mutuellement d'avoir trouvé le fric et de l'avoir embarqué.
C'est le lendemain que Geneviève est passée à l'acte. Je n'en aurais pas été capable. Ça a été le cas les fois suivantes. Elle a dit à Germaine:
- Vous souffrez beaucoup ces derniers temps et on vous fait avaler de plus en plus de médicaments. Ce n'est pas une vie.
Ca s'est fait très simplement. Elle a pris un gros oreiller, elle l'a posé sur son visage, et elle s'est assise sur elle. Germaine n'avait plus de forces, elle s'est débattue très faiblement. Et puis 130 kilos sur le visage...
C'était fini pour elle.
On a agi très vite. On avait un chariot avec des tissus qui en masquaient la partie inférieure. Les trois sacs dissimulés sous ces tissus. Le soir même, ils étaient chez nous. On est parties le week-end les placer en Andorre.
On n'a pas du tout été inquiétées. Au bout de sa vie, la machine qu'était son corps s'était tout simplement arrêtée.
Alors bien sûr, on n'a pas tué comme ça et autant que ça. Il se trouve simplement qu'au fil du temps on tombait sur des hommes ou des femmes très âgés qui avaient totalement confiance en nous, qui se sont confiés à nous...Ainsi cette vieille dame qui avait avec elle une véritable fortune en bijoux. Cette autre femme qui nous a demandé d'aller chercher chez elle, dans un coffre dont elle nous a confié la clef, une véritable fortune en argent liquide qu'on devait lui ramener. Elle voulait la donner à sa petite nièce, seule personne de confiance dans une famille là aussi trop ingrate.
C'est fou comme pour moi, pour Geneviève je ne savais pas, il était facile de tuer. Je pensais même, au contraire que c'était une bénédiction de les aider à partir. Leurs derniers kilomètres sur le chemin de la vie était trop dur, trop douloureux.
En tout cas, je n'ai jamais eu de regrets.
On s'est retrouvées avec une véritable fortune mise en sécurité à l'étranger dans des coffres. On pourrait prendre notre retraite plus tôt et partir au soleil vers une plus belle vie.
Mais ça n'a pas eu lieu au final.
Elle avait eu une bonne grippe et on m'avait appariée avec une jeune infirmière qui venait d'arriver. Jeune, svelte, jolie et avait qui je m'étais bien entendue. Au retour de Geneviève, on avait continué de discuter ensemble, et celle-ci en avait pris ombrage.
On s'entendait bien, mais Sonia ne m'intéressait pas plus que ça.
Geneviève a pété un cable. Et ça s'est fini dans la tragédie. Un matin, alors qu'on était arrivées ensemble, et que je la sentais effectivement tendue, me demandant pourquoi, elle a choisi de braquer un automatique sur moi et de vider quasiment tout le chargeur sur moi. En m'écroulant, je l'ai vue poser le canon sous mon menton et tirer une dernière balle qui lui a emporté le visage.
Je suis morte trois jours plus tard, et me voici ici à la morgue, d'où je vous raconte mon histoire.
Je pense à celui qui récupérera tout cet argent. J'espère qu'il en fera bon usage.
L'argent des vieux ne fait pas le bonheur = ajouter un commentaire =
Les commentaires sont réservés aux utilisateurs connectés.
![[imprimer]](/images/print.png)





= commentaires =
"je l'ai vue poser le canon sous mon menton et tirer une dernière balle qui lui a emporté le visage"
merci. grand retour en force de la théorie complotiste de la balle magique de JFK probablement liée à l'intrication quantique.
Hormis ce détail, j'ai bien aimé l'idée de casse du siècle dans un EHPAD avec ce scénario digne d'un Ocean's fourteen écrit pour Steven Soderbergh. Cependant ça manque de rebondissements dans l'intrigue, de retournements de situation, e trahisons, de pièges antivol dans l'EHPAD avec plein de rayons laser où qu'il faudrait effectuer une chorégraphie à la con pour les éviter et pas déclencher l'alarme. Mais ce qui manque surtout c'est un petit casting 5 étoiles de derrière les fagots : George Clooney, Brad Pitt, Matt Damon, Andy García, Julia Roberts, Al Pacino, Vincent Cassel et compagnie pour en faire un vrai film chorale arrosant de thunes les copains aux frais du CNC qui pourrait rivaliser avec le niveau intellectuel d'une pub Nespresso bons de réduction carte client Auchan pute. What a chiasse else, pute ?
Sinon comme je suis inculte (et fier de l'être) je ne savais pas que le titre était une sorte d'hommage à Heredia sur la base d'un de ses poèmes esthétisant de parnasien de mes couilles glorifiant les conquistadors.
Voyez comme c'est violent :
Le seizième siècle
Des quatre coins de l'Europe
De gigantesques voiliers partent
À la conquête du Nouveau Monde
À bord de ces navires, des hommes
Avides de rêve, d'aventure et d'espace
À la recherche de fortune
Qui n'a jamais rêvé de ces mondes souterrains
De ces mers lointaines peuplées de légendes
Ou d'une richesse soudaine qui se conquerrait
Au détour d'un chemin de la Cordillère des Andes
Qui n'a jamais souhaité voir le Soleil souverain
Guider ses pas au coeur du pays Inca
Vers la richesse et l'histoire
Des Mystérieuses Cités d'Or
Enfant du Soleil,
Tu parcours la Terre, le Ciel,
Cherches ton chemin,
C'est ta vie, c'est ton destin.
Et le jour, la nuit,
Avec tes deux meilleurs amis,
A bord du Grand Condor,
Tu recherches les Cités d'Or.
Ah, ah, ah, ah, ah,
Esteban, Zia, Tao, les Cités d'Or
Ah, ah, ah, ah, ah,
Esteban, Zia, Tao, les Cités d'Or
Les Cités d'Or, les Cités d'Or