LE PONT
inspiré d'une histoire vraie...
Ca s'est joué en quelques instants, et j'avoue que je ne m'y attendais pas...Mais j'aurais du le prévoir.
L'hélicoptère s'est élevé dans les airs.
Pas évident parce qu'il emportait deux personnes de plus, et le poids fait toute la différence.
Dedans, il y avait deux personnes qui avaient besoin de soins et qu'il fallait amener à l'hôpital. Impactées l'une comme l'autre par ce qui s'était passé les heures précédentes. Il n'y avait plus de pont, plus de communication possible, on était isolés sur ce terrain qui était séparé du reste du département par la rivière qui le longeait. Le seul moyen d'accès c'était ce pont. Pont par lequel on était passés pour arriver pour un séjour dont on n'avait pas imaginé qu'il prendrait cette configuration.
On avait eu beaucoup de chance que la tempête qui avait fait monter les eaux qui avaient emporté le pont se soit apaisée, suffisamment en tout cas pour qu'un hélicoptère puisse se poser.
Dedans, une équipe. Qui avait examiné les deux personnes et estimé leur état suffisamment sérieux pour les charger dans l'hélicoptère et les ramener à l’hôpital.
Et là, au moment où l'hélicoptère s'élève, Paul T... qui se précipite et qui s'accroche à l'un des patins atterrisseurs.
Ca ne m'a pas vraiment surpris.
Cela faisait deux jours, depuis le début de la tempête, que Paul rageait...Et le faisait savoir.
— Je suis quelqu'un d'important, il faut que je puisse partir d'ici. J'ai des affaires à gérer.
Il était vrai que la tempête avait fait de tels dégâts qu'il n'y avait plus de connexion internet, ni téléphonique. On avait eu la chance que le patron ait un téléphone qui passait par satellite, pour appeler au secours. Mais il était hors de question, même s'il l'avait d'abord demandé au patron, que celui-ci le lui passe pour appeler sa boite.
— Il ne fallait pas venir dans ce cas, lui avait rétorqué ma femme. Il y a eu des prévisions méteo au début de la semaine qui disaient le risque de mauvais temps. Nous, nous sommes venus en connaissance de cause. Même si nous ne pensions pas qu'il y aurait une telle catastrophe.
Et depuis, il tournait en rond. Il faut que je parte...Il faut que je parte...Difficile alors que nous étions isolés du reste du monde par l'absence du pont, qui avait pourtant semblé solide.
Et donc, ce n'était pas surprenant qu'il s'accroche ainsi à l'hélicoptère, même si cela avait tout d'un mouvement de folie. Qu'espérait-il? Que le pilote ne se rendrait pas compte d'un poids supplémentaire et qu'il le déposait de l'autre côté, pour qu'il puisse rejoindre son QG?
On était dix, tous ceux qui avaient rejoint le site pour passer une semaine de vacances, et on regardait impuissants ce qui se passait. On n'osait pas dire quoi que ce soit, crier, de peur que ça précipite une catastrophe.
Il y avait la tempête, le poids qui gênait le pilote, qui ne s'était pas encore rendu compte que quelqu'un était accroché, le manque de stabilité naturel de l'hélico...Paul n'a pas pu se maintenir accroché, et il est tombé. Une chute de quelques mètres.
On s'est tous précipités, redoutant le pire.
Et, pendant qu'on courait vers lui, allongé sur le ventre, immobile, tout m'est revenu depuis le début.
Il fallait pour cela remonter quelques semaines plus tôt.
Anne, mon épouse, et moi, nous étions tous les deux consultants en informatique. On avait notre boite, et on était contactés par des entreprises, quelles qu'elles soient, qui avaient déjà des techniciens en informatique, mais se présentaient des problèmes, ou s'ouvraient des options qui nécessitaient quelqu'un ayant un niveau supérieur. Le bouche à oreille, et des besoins bien réels avait fait notre clientèle. On avait des semaines bien remplies, qui commençaient le lundi matin, mais finissaient le dimanche soir. Et on avait sérieusement besoin de souffler, parce qu'on saturait.
Il y avait beaucoup de choses qui nous attachaient au Sud-Est. Anne était née à Nice, et elle y avait vécu jusqu'à l'âge de 12 ans, quand ses parents avaient été mutés en région parisienne, où on s'était rencontrés. Elle avait gardé de cette période des souvenirs heureux. La beauté extrême des lieux, des paysages, une sorte de paradis dont elle n'avait retrouvé aucun équivalent ailleurs. La Californie, mais en mieux, selon elle. Moi, j'avais ma tante qui habitait Cannes, et je me rendais rituellement chez elle aux vacances de février et à celles de Pâques. Sa mort avait signifié la fin de séjours paradisiaques, d'autant qu'elle m'avait fait découvrir toute la Côte.
On s'était découverts, Anne et moi, un amour commun pour ces lieux, et nos vacances se passaient, depuis, sur la zone, dans tel ou tel coin. En attendant peut-être d'acheter un jour.
Cela faisait un moment qu'elle avait repéré le domaine résidentiel de O... C'était une ancienne ferme, avec un corps en longueur, et beaucoup de terrains autour, repris par un couple qui en avait fait une magnifique zone de résidence pour les vacances. Un immense parc arboré, de grandes chambres... Avec à la fois une immersion en pleine nature, puisqu' autour, il y avait des bois, des prairies, des lacs...On avait réservé pour le début mars.
La résidence était à douze kilomètres du village le plus proche. On y arrivait en suivant une route sinueuse, le long d'un flanc de montagne, avec le sentiment de s'éloigner de la civilisation. Sensation accentuée quand on franchissait ce pont métallique qui passait par dessus une rivière que l'on voyait, aussi loin que le regard porte, à droite comme à gauche.
Les propriétaires nous attendaient. Un couple chaleureux.
Petit à petit, on a fait connaissance de la dizaine de personnes qui venaient d'arriver, arrivaient, ou sont arrivées après nous.
C'est un peu plus tard qu'on a appris l'originalité du lieu, et le fait qu'il formait une sorte d'île en pleine terre. Au-delà de la propriété proprement dite, il y avait un prolongement en prairie et bois, mais l'ensemble était coupé du reste par cette rivière qui ceignait le terrain, s'amorçait un peu plus haut et ressortait un peu plus loin.
De la sorte, le seul moyen d'être relié à la terre ferme, c'était ce pont qui datait de pas mal d'années déjà.
C'est curieux, une sorte de pressentiment, je me suis dit: 'Qu'est-ce qui se passerait s'il n'y avait plus de pont?'
C'était qu'il aurait été impossible, clairement, de traverser cette rivière, qui s'étalait dans la largeur, puissante et tempétueuse. On ne pouvait pas sauter d'un caillou sur l'autre et se trouver sur l'autre rive.
Mais cette pensée n'a fait que m'effleurer sur le moment. Je ne pensais pas à ce qui pouvait arriver. Et comment y aurais-je pensé? Le soleil enveloppait les lieux, en exaltant le charme de ces jardins riches, d'évidence travaillés au fil des années pour composer des symphonies colorées, ou ces arbres qui s'élançaient vers le ciel.
J'avais bien jeté un coup d' oeil sur la météo avant de partir. Elle annonçait du mauvais temps. Mais on ne va pas forcément croire la météo, et elle n'avait pas été aussi loin que ce qui s'est passé.
La première journée a été idyllique. J'étais parti explorer les lieux, pendant que mon épouse choisissait elle de s'adonner au farniente.
Quand je suis rentré en fin d'après-midi, le vent soufflait avec plus de force que quand on était arrivés, et il agitait les cimes des arbres.
— Il y a des prévisions de mauvais temps?, j'ai demandé au gérant en arrivant dans la grande salle à manger.
— On n'est jamais à l'abri de moments difficiles, il m'a répondu, une phrase qui voulait tout et rien dire. Son regard m'a clairement dit qu'il n'était pas rassuré.
J'étais abonné à Sud Matin, le quotidien local, un lien que j'avais toujours maintenu. Je me rappelais parfaitement ce qui s'était produit dans une vallée à quelques kilomètres de là. Une véritable catastrophe. Des tempêtes diluviennes, un vent violent, la tempête. Des structures arrachées, des éboulements qui avaient emporté des maisons, mais aussi des vies...
Pour la première fois, j'ai ressenti de l'inquiétude. Il est vrai que c'était plutôt dans ma nature.
Le lendemain, on avait prévu d'aller explorer la forêt, ma douce et moi.
Le ciel était sombre. Il était prévisible qu'il allait pleuvoir dans les prochaines heures.
On était les seuls pour le petit déjeuner. Le patron nous a interrogés:
— Vous partez pour la journée ?
— On pense plutôt à la matinée.
— Merci de revenir pour midi. La météo n'est pas bonne. Dans l'après-midi, la pluie va commencer à tomber, d'après la météo locale, et il y aura du vent. Je préfère que tout le monde reste dans le coin.
On s'est regardés, Anne et moi. Avec inquiétude. Nos vacances prenaient un nouveau tour et nous n'étions pas imbéciles au point de ne pas comprendre que ça ne partait pas bien.
Malgré tout, on a maintenu notre balade. La forêt était magnifique, elle bruissait de mille et un frémissements, de mouvements ou de micro-mouvements qui lui donnaient vie...Insectes, animaux...
— Je ne me lasserai jamais de cette région, m'a déclaré Anne.
— Dommage qu'on ne puisse pas explorer ce coin magnifique dans de meilleures conditions.
Durant la matinée, on a vu le temps évoluer. Le vent, d'abord inexistant, a pris de l'envergure. Il s'est mis à souffler avec plus de force, passant entre les arbres avec un bruit lugubre.
Quand on a est ressortis de la forêt, les premières gouttes sont tombées. On a regagné le terrain du domaine proprement dit et on a retrouvé les bâtiments d'habitation, faussement rassurés. S'il y avait une tempête très forte, ce serait tout sauf une protection.
On a partagé le déjeuner. On se connaissait à peine, mais le dialogue était facile. Jeunes, vieux, professions différentes, retraités. Surtout, on était unis par une certaine inquiétude, latente, et qui a pris une nouvelle dimension quand la pluie s'est mise à tomber. D'abord mollement, puis avec beaucoup plus de dureté et de violence. Il suffisait d'entendre la manière dont elle tapait contre les murs et les vitres pour comprendre que ce n'était pas une pluie classique. S'y ajoutait un vent qui semblait prendre de la force, et qui secouait la cime des arbres.
Ce qui a nous perturbés, ça a été l'incident alors qu'on finissait. L'une des baies vitrées de l'immense salle a volé en éclats. Ça a fait un bruit sec, et des fragments de verre ont volé dans les airs, projetés vers nous. J'ai eu le réflexe de me jeter au sol, et d’entraîner mon épouse avec moi. La personne assise près de nous, Max, un quinqua, n'a pas eu, lui, ce réflexe, et des morceaux de verre se sont plantés dans son dos, Son T-shirt s'est immédiatement teinté de rouge.
On a été plusieurs à se précipiter autour de lui pour lui porter secours. Je faisais régulièrement des stages de formation pour les premiers secours, en recyclant mes connaissances. Il y avait aussi Line, une grande fille blonde, et le patron et sa femme. On s'est mis à part, pour examiner la situation. Il avait des morceaux de verre fichés dans le dos, mais ça ne semblait pas si grave que ça. Le patron est parti chercher une trousse de premiers soins. On a délicatement enlevé les morceaux de verre, en appuyant un pansement dessus à chaque fois, avant d'enfin soulever le T-shirt. Les blessures semblaient effectivement superficielles, certaines avaient arrêté de saigner. On a désinfecté et pansé. D'ailleurs Max ne semblait pas si mal en point que ça.
Je me suis rendu compte en me retournant que ce n'était pas le cas de Laure. Une femme d'une cinquantaine d'années, qui s'était laissée glisser sur le sol, et le contemplait fixement, quasiment immobile, sans bouger. Je me suis approché pour lui parler.
— Ce n'est pas si grave. Il n'a rien.
En guise de réponse, elle m'a regardé fixement, avant de me dire:
— Le sang...Du sang...
Elle était prise dans sa logique...Et coupée de la réalité. Mon épouse l'a raccompagnée dans sa chambre. Max, lui, a voulu rester avec nous.
Le vent et la pluie pénétraient dans la salle.
— On va se replier à côté.
A côté, c'était une pièce beaucoup plus petite. On est tous passés là. Je me suis proposé pour aider le propriétaire à installer des panneaux de contreplaqué, qui empêcheraient la pluie de rentrer, mais il a insisté pour gérer seul. On s'est retrouvés dans une pièce plus petite, elle aurait du inciter à des rapprochements. Il n'y a eu que le silence et l'angoisse, visible sur le visage de plusieurs personnes.
Elle donnait sur le parc et on a pu voir comment ça évoluait, de minute en minute et d'heure en heure. C'était de pire en pire. Et on s'est tous demandés pourquoi on était venus ici à cette période. Le paradis était devenu un enfer. La pluie était continue et intense, et les bourrasques de vent de plus en plus fortes.
Le propriétaire, trempé d'avoir encaissé le vent et la pluie pendant qu'il installait les planches, nous a rejoints. A la place de la baie vitrée, il y avait à présent des planches. Qui tiendraient? Il fallait l'espérer. Ça faisait une drôle d'impression. Comme un signe que tout partait et allait partir à vau l'eau.
Et ce qui ne nous a pas rassurés, au contraire, ça a été de constater que nos téléphones ne nous donnaient plus aucun signal. Les bornes relais ne fonctionnaient plus. Bon, ce n'était pas étonnant avec cette tempête, mais ça n'était pas très rassurant non plus. Clairement, on ne pouvait joindre personne.
L'un d'entre nous, Michel, un gars dans la cinquantaine, qui semblait très rationnel, a proposé:
— Pourquoi on ne partirait pas maintenant? La tempête n'est pas à son maximum...
Je surveillais Laure du coin de l'oeil. Elle s'était assise sur une chaise, à l'écart, prostrée. Mon épouse essayait de lui parler, mais elle ne répondait pas.
C'est le propriétaire qui a répondu:
— Il faut attendre que la pluie s'arrête. La route que vous avez prise est un marécage à l'heure qu'il est. Vous vous embourberiez, ou pire, vous risqueriez de glisser dans le ravin. Mieux vaut attendre demain matin. La pluie doit normalement s'arrêter dans la nuit.
Mais bien sûr, rien ne s'est passé comme prévu.
Confinés de la sorte, dans une configuration particulière, en proie aux éléments, et avec l'évidence de ne rien contrôler, certains ont commencé à montrer leurs angoisses, leurs obsessions, ou leur vrai visage. Il y avait Laure, bien sûr, qui se renfermait de plus en plus sur elle-même, quels que soit les efforts qu'on fasse pour communiquer avec elle. Il y avait Paul aussi...Il s'agitait de plus en plus...Pris de claustrophobie? Il n'y avait sans doute pas que ça. Il s'est approché du patron et il lui a dit à voix basse, mais tout le monde a entendu:
— Il faut que je parte. Maintenant.
Le gérant a été surpris. Il était dans une approche rationnelle et pour lui, tout le monde allait attendre sagement que la tempête se calme.
Il lui a dit avec franchise:
— C'est impossible. Comment voulez-vous faire?
Et là, Paul a pété un cable...Il s'est mis à crier:
— Je ne suis pas n'importe qui. Je suis quelqu'un d'important. Je suis un homme d'affaires. Je gère plusieurs compagnies. Ils ont besoin de moi.
Face à lui, le patron est resté calme.
— Il fallait réfléchir avant et ne pas venir, monsieur.
Ça l'a aussitôt calmé. Enfin, partiellement. Il s'est mis à arpenter la pièce dans tous les sens.
La plupart d'entre nous ont compris qu'il n'y avait rien à faire pour le moment qu'attendre. Même si on était tous inquiets. Mon épouse et moi on a échangé plusieurs regards. On repensait à la catastrophe dans la vallée voisine et on voyait bien la même chose arriver ici. Mais, clairement, on ne pouvait pas partir.
Surtout, on distinguait parfaitement la rivière. Et on voyait les eaux monter.
Non, vraiment pas de quoi être rassuré.
Le temps est passé, sans qu'on en ait réellement conscience, figés dans notre inquiétude.
Il y a eu un moment, en fin d'après-midi, où Raymond s'est approché de la femme du gérant. C'était, je crois, mais je n'avais aucune certitude, le plus âgé d'entre nous. Il était venu avec sa femme. Quand on le regardait, on avait un sentiment de tristesse. On voyait bien qu'il n'était plus tout jeune, et c'était sans doute, pour sa femme et lui, un dernier voyage.
— On va rejoindre notre chambre, Lise et moi. Elle est fatiguée.
On a tous regardés le vieux couple s'éloigner. Un couple qui préfigurait ce qu'on serait plus tard.
Les eaux montaient, et plusieurs d'entre nous, sans doute, se demandaient ce qu'on ferait si elles envahissaient ce qui était, au final, une île.
Le soir, le gérant et sa femme nous ont préparé un repas festif, mais ça ne nous a pas vraiment réjouis. Ça faisait 'dernier repas du condamné'.
La nuit tombait. Et on a eu de l'espoir. La pluie continuait, mais elle était moins forte, tout comme le vent. On s'est dit que le lendemain matin, tout irait mieux.
Évidemment, on n'avait aucune prévision météo, avec les connections coupées.
J'ai été l'un des premiers à me lever, le lendemain matin. Epuisé nerveusement, j'avais bien dormi.
Je suis revenu dans l'immense salle. Le contreplaqué avait tenu, mais c'était bien le seul point positif. La vision que m'offraient les baies était...Apocalyptique. Il faisait tellement sombre qu'on ne voyait plus grand chose. La pluie tombait avec une violence inégalée, et le vent soufflait dans des rafales qu'on n'avait pas connu la veille. Non, ça n'allait pas mieux.
Ils sont tous arrivés les uns après les autres. On a tous compris qu'on était VRAIMENT dans le caca. L'optimisme de façade qu'affichait le couple de gérants avait fondu comme neige au soleil.
— J'ai un téléphone satellite. Je vais avertir qu'on est dans une situation compliquée.
C'est à ce moment là que le pont a été emporté. L'eau l'affleurait, un torrent puissant, et on a vu la structure métallique bouger.
— Le pont ne va pas tenir!, a crié Anne.
La catastrophe, on y a assisté en direct. On a vu la partie gauche se soulever. Les accroches du pont tenaient de moins en moins. La partie gauche, piliers arrachés, est partie dans les airs, et ce qui devait arriver est enfin arrivé. La partie droite aussi. On a vu le pont voler dans les airs, propulsé par la tempête comme un fétu de paille alors qu'il devait peser un bon poids, partir sur sa droite, et venir se poser contre le flanc de la montagne.
On est restés figés. Nous étions seuls. Coupés du monde. Alors bien sûr, vu les conditions de la tempête, on ne risquait pas d'être secourus. Malgré tout, le gérant a été chercher le téléphone satellite. Il a appelé devant nous, sans doute pour nous prouver qu'il faisait quelque chose. On a bien entendu la réponse. Impossible pour le moment de venir nous chercher, que ce soit par route ou par les airs. Il fallait attendre la fin de la tempête. Un moment flou. Fin de la matinée? De l'après-midi?
J'ai été le premier à remarquer que Laure et le couple âgé ne nous avaient pas rejoints.
J'ai été trouver le gérant.
— Vous permettez que j'aille les trouver et voir s'ils vont bien?
Il était crispé sur ce qui risquait de se passer, pas plus à l'aise que nous et il m'a donné son accord. Ainsi que le numéro de leurs chambres.
La première, dans la longue ligne du couloir, c'était celle de Laure. J'ai frappé. Pas de réponse. J'ai pris le risque d'entrer. Elle était tapie dans un coin de la pièce, et le lit n'était pas défait. Elle m'a regardé, mais je n'étais pas sûr, loin de là, qu'elle me voyait. Je lui ai parlé, mais elle ne m'a pas répondu. Ça ne s'arrangeait pas.
A l'autre porte, quelqu'un m'a répondu. Une voix masculine. Me disant que je pouvais rentrer. J'ai poussé la porte. Raymond était assis près du lit, et sa femme sous les couvertures. L'espace d'un instant, j'ai cru qu'elle était morte. Il a bien compris mon angoisse, et m'a rassuré.
— Elle dort. Elle a pris un somnifère. C'était la meilleure chose à faire. Ma femme est de santé fragile et très angoissée. Il faut qu'elle se ménage. Elle est cardiaque.
— On va bientôt sortir de là.
Je me suis trouvé très optimiste. On n'en savait rien. Et pour l'instant, la tempête ne semblait pas faiblir. Ce pont, collé contre la roche, arraché par la puissance de l'eau, était le meilleur signe de la puissance des éléments, et de notre impuissance à nous.
Le plus inquiétant, sans doute, c'était de voir que l'eau débordait à présent de la rivière et commençait à monter sur la berge.
Alors bien sûr, on avait un groupe électrogène, on était relativement à l'abri dans le complexe, on avait des provisions, mais c'était tout sauf rassurant.
On est restés rassemblés dans la petite salle. On se disait qu'on ferait face ensemble, sans doute.
La vie est très étrange. Souvent, on est plongés au fond du désespoir, on se dit qu'on ne s'en sortira jamais, et puis, tout d'un coup, ça va mieux. On touche le fond, mais on donne un coup de pied et on parvient à remonter vers la surface.
Vers onze heures du matin, la pluie a cessé.
On était incrédules. On s'est dit que c'était juste momentané. Mais les choses se sont stabilisées, et le ciel a perdu cette couleur sombre synonyme de désespoir. Il s'est éclairci.
On s'est regardés. La tempête prenait fin? On n'osait pas le croire.
Le vent a soufflé moins fort. Il agitait encore les arbres, mais c'était nettement différent.
Un retour vers la normale. Même si ce n'était pas encore la normale.
Le téléphone satellite, dont le gérant ne s'était pas séparé, a sonné. J'ai entendu une voix. Un homme qui prenait de nos nouvelles.
— La tempête se termine, s'il y a des secours à vous apporter en urgence, des personnes à transporter, on pourra venir avec un hélicoptère.
— Il y a deux personnes à évacuer, a dit le gérant, que j'avais prévenu de la situation.
— Pour le reste, il va falloir attendre. On doit secourir des personnes blessées un peu partout. Vous pourrez tenir ?
— Facilement une semaine.
Paul T... a repris ses simagrées. Il fallait qu'il parte d'urgence. Il a arraché le téléphone, dans lequel il a développé le même discours autoritaire. Il n'était pas n'importe qui, il fallait absolument qu'il quitte le domaine. Son interlocuteur lui a fait comprendre que ce n'était pas le moment.
En début d'après-midi, le ciel était redevenu bleu, et le vent était tombé. Ce qui ne voulait pas dire que tout allait bien, loin de là. La rivière continuait de s'écouler, toujours aussi puissante, et on se demandait si elle n'allait pas continuer à monter.
Mais on pouvait sortir. On a été plusieurs à s'y risquer. Comme la confirmation que ça allait mieux.
On était une demi-douzaine.
On a tous entendu au même moment le bruit. Léger d'abord, puis plus marqué. Et on a tous pensé que c'était l'hélicoptère.
Une minute à peine après, il dépassait la montagne et s'encadrait au-dessus de nous. Rouge et blanc. Il est descendu très doucement, et s'est posé sans problème sur l'espace libre du grand terrain devant le complexe. La veille, ça aurait été impossible. Trois personnes en sont descendues, alors que le pilote restait aux commandes.
— On est venu dès que possible. Vous avez des personnes à transporter d'urgence?
C'est comme ça que l'équipe médicale s'est rendue au chevet de Raymond et Aglaé et a aussi vu Laure, jugeant leur état suffisamment sérieux pour les embarquer.
Et donc il y a eu cet incident, avec Paul qui a foncé sur l'hélicoptère alors que celui-ci décollait, pour s'accrocher, et finalement tomber.
L'hélicoptère est redescendu, se posant en décalé, et le médecin sorti pour l'examiner. Je l'ai entendu dire :
— On n'avait pas besoin de ça.
Ils l'ont chargé aussi dans l'hélico. Il était conscient. Avait-il quelque chose de cassé? On n'a pas voulu s'en mêler.
Dans les heures qui ont suivi, la nature est revenue à la normale. La rivière a retrouvé son cours, petit à petit.
On était tous conscients d'avoir frôlé le pire.
Je ne risque pas d'oublier ce séjour qui aurait pu tourner au pire, je n'oublierai pas non plus ce qui s'est passé deux jours après quand la Sécurité Civile est arrivée. Ils venaient nous délivrer. Ils sont arrivés avec un pont Bailey. Vous ne savez sans doute pas ce que c'est. Moi non plus je ne le savais pas avant. Ce sont des ponts préfabriqués qu'on va monter très rapidement, des kits en fait qu'on assemble. Et devant nous, ils ont monté le pont très rapidement. Une sorte de miracle qu'on a regardé s'accomplir, ébahis. Un pont provisoire qui allait nous permettre de rentrer chez nous.
Rétrospectivement, je me dis qu'on a eu beaucoup de chance. Je n'ai aucun mal à imaginer ce qui aurait pu se passer de pire... Ecrire mille scénarii.
Les personnes hospitalisées s'en sont aussi sorti. Laure a vaincu sa crise, Aglaé s'est remise. Paul T...a juste eu une jambe brisée. Ca ne l'a pas empêché de retrouver son entreprise...
Pendant quelques temps, je n'ai plus voulu entendre parler de voyage. J'avais l'idée que si je partais, et où que j'aille, des abysses allaient s'ouvrir sous moi et que j'allais connaître le pire.
Et puis, le temps est passé. Et quand ma femme m'a dit un jour:
— Et si on partait en voyage ?
J'ai dit...
— Pourquoi pas?
LA ZONE -
Quand ce qui devait être de belles vacances tourne au cauchemar... = ajouter un commentaire =
Les commentaires sont réservés aux utilisateurs connectés.
![[imprimer]](/images/print.png)






= commentaires =