LA ZONE -

La chamade

Le 10/08/2026
par Jean-Mitch
[illustration] Augustin Després, quadra en rupture de vie, revient s’installer dans la vieille ferme landaise de sa famille, quinze ans après l’avoir abandonnée. Il fuit un divorce, une carrière étouffante, et cherche à se reconstruire dans ce décor figé, où chaque objet, chaque odeur, chaque bruissement de feuille lui rappelle elle : Rose. Une femme libre, insaisissable, qui hante ses nuits comme un fantôme.
Mais les Landes ne sont pas un havre de paix. Depuis son retour, des meurtres atroces ensanglantent la région. Les victimes, des jeunes femmes, sont retrouvées égorgées, éviscérées, avec une signature macabre : une odeur d’ail et des traces de machette. La presse locale surnomme le tueur « le Chasseur de vampires », un nom qui résonne comme un écho sinistre dans la mémoire d’Augustin. Car vingt ans plus tôt, ce surnom hantait déjà les nuits de la région… et Rose, alors adolescente, en savait bien plus qu’elle ne le laissait paraître.
Entre Augustin, rongé par une obsession amoureuse et des zones d’ombre de plus en plus troubles, et Rose, artiste bohème aux secrets bien gardés, se joue une partie dangereuse. Quand la gendarmerie locale, menée par le commandant Girard - un flic usé mais tenace - commence à s’intéresser de trop près à Augustin, les frontières entre chasseur et proie deviennent floues.
Je déménage un matin de printemps vers ce pays de forêts que mon père a tant aimé. Je n’ai pas grand-chose : un sac de vêtements, quelques livres, mon métier en bandoulière. La maison n’a pas changé depuis la dernière fois. Quinze ans. Une éternité. Une ancienne ferme landaise, ses colombages, son poulailler sur pilotis, son four à pain. Les vélos rouillés dans l’appentis. Les livres jaunis dans les bibliothèques. La vieille 504 pick-up, fantôme sous la poussière de la grange. Je gare mon C5 Aircross à côté, comme un intrus dans ce décor figé.
Je reprends pied, peu à peu. Mais elle est partout. Dans le bruissement des feuilles, dans l’odeur du pain qui cuit, dans le silence épais de la maison. Je me mens : je ne suis pas revenu pour elle. Pas encore. Pourtant, chaque matin, en me rasant, je guette son reflet dans la glace.

Trois semaines après mon arrivée, je la revois au marché. Par hasard. Mon sac cabas est lourd de légumes : poireaux, carottes, une tresse d’ail, des oignons, des fruits - cerises, pommes, poires. Elle est là, toujours brune, quelques mèches grises qu’elle ne cache pas. Les mêmes yeux vifs. Le même jean, le même polo, les mêmes Docs aux pieds.
« Augustin, mon Augustin ? Qu’est-ce que tu fous là ?
- Eh bien voilà, Rose. Je suis revenu.
- Tu n’as pas changé.
- Toi non plus. »
Elle rit. Je ris avec elle. Elle est toujours aussi belle quand elle rit.
« Alors, en vacances ?
- Non. Je vis ici, depuis plusieurs semaines. J’occupe la maison de ma grand-mère. Personne ne voulait s’en charger.
- Ah, celle qui tombait en ruines ? Pas ta grand-mère, sa maison, hein ! »
Son rire claque comme une porte qu’on ouvre. Je me noie dedans.

« Alors tu vis ici ! C’est incroyable ! T’as fait quoi toutes ces années, ça fait combien ? Vingt ans non ?
- Quinze ans à peu près, je crois. J’ai été marié pendant tout ce temps. Et c’est fini depuis quelques mois. C’est pour ça, je change de vie.
- T’as toujours été un loup solitaire.
- Et toi, tu vis seule ?
- Toujours ! Tu me vois, moi, vivre avec un mec ? J’ai essayé dans ma jeunesse, j’ai fait de la coloc à Bordeaux, ici aussi, dans le centre-ville. Avec un mec, ça n’a jamais duré bien longtemps ! Mais je suis avec quelqu’un dans la vie, si c’est ce que tu veux savoir…
- C’est pas ça ! Je me demandais, c’est tout ! Je peux pas me remettre avec quelqu’un tout de suite, tu imagines, le divorce est pas acté… Je disais ça comme ça.
- Ben comme ça tu sais ! On ne vit pas ensemble mais on est ensemble… Enfin tu vois… Ah mon petit Augustin ! Comme ça fait plaisir de te voir ! »
Elle me fait un clin d’œil, me prend dans les bras. Mon cœur bat la chamade.
Rose.

Le matin je me rends au café entre la mairie et l’église, à deux kilomètres de chez moi. Rose habite toujours dans le coin, elle m’a dit la même maison que je lui ai connue enfant. Le café est tout près de chez elle. Je viens là comme pour veiller. La surveiller. Ou simplement attendre de la voir passer.
Je prends Sud-Ouest, un carnet et un roman policier.
Un meurtre sauvage a eu lieu dans la ville cette nuit, dit la Une ce matin. Incroyable. Je note dans mon carnet. J’ai envie d’écrire un thriller, des meurtres horribles, ça tombe bien cette histoire.
« Le loup revient dans nos forêts » dit le journal un peu plus loin, aux pages locales. Un loup solitaire a été aperçu près d’ici.

Un lotissement des années soixante, au bord d’une avenue passante. La maison rose, disions-nous. Le même endroit que celui de notre adolescence. Comme un mantra.
Rose.
Je venais à vélo. Les temps ont changé. Je gare la 504 pick-up sur le trottoir. Trop de matins à attendre de la voir passer. Un soir, deux semaines plus tard, je prends mon courage à deux mains.
La musique à fond par la baie vitrée entrouverte. Du punk rock si je puis juger. Je sonne au portail électrique. Il s’entrouvre et la musique baisse. Je m’avance. Une vieille Clio dans la cour. La baie vitrée s’ouvre en grand. Rose en t-shirt blanc et legging noir, pieds nus.
« Oh c’est toi !
- Je passais dans le coin et je me suis demandé si t’étais là...
- Tu m’as retrouvé, t’as vu, toujours la même maison trente ans après ! À croire que j’en ai pas bougé ! Mais t’as bien fait ! Entre, viens ! Tu bois une bière pour fêter nos retrouvailles ? Dis, tu te rappelles cette chanson de Graeme Allwright qu’on chantait ados ? »

« Alors tu fais quoi de ta vie ? je lui demande
- Je fais plein de choses, et puis rien, je peins. Tu sais j’ai fait les Beaux-Arts à Bordeaux. Après j’ai fait plein de boulots pour survivre, et même strip-teaseuse, pour te dire. Et toi alors ?
- Moi après mes études en école de commerce j’ai très vite été chef de produit, marketing, tout ça. Je suis resté quinze ans dans la même boîte et puis j’ai décroché, avec le divorce. Alors voilà, je ne fais plus rien. Je retape ma maison, c’est tout… Je démonte des portes, j’ai envie de casser des murs pour agrandir les espaces. Je veux respirer. Agrandir mon espace. Ma vie. »
Rose.

***

    Le commandant Girard conduit la 607. Il roule en-dessous de la vitesse maximale autorisée. La route est longue, droite et ennuyeuse. Un poids-lourd les klaxonne en les doublant. C’est la lande de Gascogne. Il roule ainsi depuis Bordeaux en sifflotant.
La lieutenante Justin souffle à ses côtés. Elle n’en peut plus de ce supérieur tire-au-flanc. Elle apprend beaucoup avec lui depuis deux semaines. Cette affaire du « Chasseur de vampires » les envoie à Mont de Marsan. Ils arrivent enfin. Girard semble bien connaître. Il bougonne. « Ça a pas changé ici. » Alain Girard est grand, bâti solide, musclé comme le montre son polo gris seyant. Ils sont en civil. Ils sont les enquêteurs de la gendarmerie. Alain Girard porte plutôt bien ses soixante et un ans.
Girard n’est plus le flic intrépide de jadis. La retraite approche, et cette affaire est sa dernière chance de laisser une trace.
Marielle Justin est une jeune officière de gendarmerie, sortie de l’école il y a trois ans. Elle a gagné ses galons sur le terrain et a vite accédé au graal : une brigade de recherche criminelle. Elle a quitté la banlieue parisienne sans déplaisir. En civil elle aussi, elle porte un Levi’s et un t-shirt noir sous une veste grise. Neutre.
Les meurtres ont lieu depuis deux semaines dans les environs de la ville.
Ils sont dépêchés pour éclaircir cette affaire. Girard était là vingt-cinq ans plus tôt, en charge de l’enquête déjà, avec son vieux collègue Lacoste, qui a pris sa retraite depuis et coule des jours paisibles dans sa petite maison de pêcheur au Cap-Ferret. Ce sera bientôt son tour. Girard en a marre. Alors ce coup-là, ce serait un coup ultime à sa carrière.
À leur arrivée ils s’arrangent un bureau à la place de celui du capitaine Patrick Dupouy, chef de la brigade de gendarmerie. Ils déménagent des bureaux en fer qu’ils placent en L dans la petite pièce du patron.
Girard se tourne vers sa jeune collègue. Elle est jolie. Elle n’a pas encore de bouteille. Trente ans à peine, comme lui à l’époque. Mais au moins, il avait de la barbe et des cojones.
Cela dit, il la préfère comme elle est. Il est divorcé depuis peu de temps. Il en ferait bien son quatre heures. Elle n’a pas d’anneau à l’auriculaire gauche. Mais avec les jeunes on ne sait jamais. Ils se « pacsent », ils vivent en « union libre ». Au moins dans ce cas il pourrait la sauter.
« On va voir les gendarmes qui ont découvert les corps, un par un pour commencer. » dit Girard à Dupouy.
Justin aménage un tableau en liège sur le mur. Elle y punaise les photos des victimes, les dates des meurtres, les articles des journaux, les rapports d’autopsies. Ils encadrent un grand point d’interrogation au centre du tableau portant la mention : « chasseur de vampire », « machette », « ail », « déséquilibré », « un loup en chasse ».

***

    J’ai trouvé un chauffagiste à Augustin, Nico, un vieux copain d’école, pour qu’il puisse enfin remplacer cette vieille chaudière au fioul. Il a choisi une chaudière à bois de grande capacité. Je sais qu’il est un peu maladroit, un peu trop collant, mais il a besoin d’aide. Quand je les rejoins pour l’apéritif, je souris en me rappelant nos souvenirs d’enfance, Nico et moi, nos bêtises, nos étés brûlants. Au regard de Gus, je sais que Nico lui a raconté qu’on a été plus que des amis, juste pour le provoquer. C’est mon genre. Je l’ai fait exprès, pour voir sa réaction, pour qu’il comprenne qu’il ne sait rien de moi, en réalité. Je souris à Gus comme jamais je ne lui ai souri.

Je reviens travailler chez Gus. Je fais mes affaires de mon côté et le laisse vaquer aux siennes. Je sens qu’il me surveille du coin de l’œil. Il est comme ça, Gus, toujours à me guetter, à vouloir me plaire. Je l’entends fouiller dans la grange, puis le bruit de la meule. Je me demande ce qu’il a en tête. Je vois dans ses yeux qu’il est ailleurs, qu’il rumine. Il a toujours été comme ça : il s’accroche à des détails, il s’invente des histoires.
Je le cherche dans sa forteresse de ronces. Je me rapproche de lui. J’entends les tchac ! que fait la machette sur les branches. Je le vois, de derrière. Il ne m’a pas entendu. Il contourne un vieux bâti écroulé sur lui-même et bouffé par les acacias. Des années, des décennies peut-être que personne n’était venu ici. Je vois un fatras de matériel agricole, de bricolage, dégueuler de la vieille ruine.
Gus est enragé. Il fait de grands moulinets avec son bras droit. Il gueule des han !, il sue corps et âme. Son sang coule des estafilades faites par les épines.
Je me roule une cigarette et l’attends.
Il est long, il ne s’arrête jamais alors je rentre à la maison. Je prends une douche. Quand j’en sors, il est là, dans le couloir de la salle de bains. Comme pris en faute. Comme s’il avait été surpris en train de mater par le trou de la serrure. Mais il n’y a pas de serrure. La porte ne ferme même pas.

Le lendemain je le vois en terrasse du café. Il lit le journal, prend des notes. Il me dit les meurtres qui ont eu lieu. La Une du journal l’affiche en grand : encore un meurtre sordide dans les environs. La même procédure criminelle. Une jeune femme a été massacrée par un tueur dont on ne sait rien.
Je sens mon sang se glacer. Je me souviens de cette époque, de la peur, des rumeurs. Le « Chasseur de vampires », c’est une vieille histoire qui nous a tous marqués. Arthur en parlait tout le temps dans ses articles. Je sais que Gus ne peut pas comprendre, il n’était pas là. Mais moi, je me souviens de tout : l’odeur âcre de l’ail, les corps retrouvés, la psychose. Et maintenant, ça recommence. Gus me dit qu’il met en forme un plan pour un thriller, avec un tueur en série justement.
Il insiste pour que je reste dîner. Il cuisine, il me regarde comme un chien fidèle. Je bois trop, je sais que je vais encore lui faire du mal.
« Tu sais, mon Gus, toi et moi ça n’est pas possible. Je suis trop attachée à ma liberté. Tu me connais. Je veux bien t’aider parce qu’en ce moment je ne fais rien, mais n’attends rien d’autre de moi. »
On a mangé sa spécialité des spaghetti au pistou avec le basilic de mon jardin. Comme à son habitude il a eu la main lourde sur l’ail. Mais j’aime ça. Devant les bouteilles de vin qui s’alignent, les langues se délient.
« Je sais Rose. Pas la peine d’en rajouter. On sait jamais, sur un malentendu… Et puis, ton mec on le voit jamais…
- Tu sais il est libre lui aussi. On se voit quand on a envie. Mais tu le rencontreras un jour, bientôt, j’en suis sûre… Oh je vois ta tête, Gus. Tu me fais pitié… Allez, tu penses à quoi, là, à brûle-pourpoint ?
- J’ai envie de t’embrasser…
- Oh ! Tu fais chier Augustin !
- Tu m’as demandé mes pensées, ben voilà ! »
Je le laisse faire, juste pour lui donner un peu d’espoir, pour qu’il arrête de me supplier. Ses lèvres sont douces, mais je m’en vais vite. Je ne veux pas qu’il croit à autre chose. Je le laisse là, avec ses bouteilles vides et ses rêves brisés.


Quelques jours plus tard nous sommes chez moi, pour changer.
Nous parlons du Chasseur de vampires. Je lui expose ma théorie sur son retour. Gus ne me croit pas. J’ai des arguments. Le Chasseur de vampires n’est pas mort il y a vingt ans dans les bras d’une amie.
« Il vit encore. Il est là, parmi nous… je le sens !
- Mais dis, t’es bien au courant ? T’étais dans l’enquête ou quoi ?
- Tu crois pas si bien dire, je connaissais Arthur, un journaliste qui… enfin, tu vois.
- Ah oui… je vois bien ! »
Il me regarde une seconde sans rien dire. Ses yeux disent tout. Il a compris.
« Oui, Arthur, tu l’appelais Rimbaud, je me rappelle. »

On toque à la baie vitrée.
« C’est lui justement ! Quand on parle du loup… »
Je saute au cou de mon bel amant.
« Je te présente Arthur, mon bel Arthur.
- Mais je te connais. Vous étiez déjà ensemble il y a, ouh ! Vingt ans, non ? Rose t’appelait "Rimbaud".
- C’est moi ! »
Mon beau gosse, mon surfeur les cheveux au vent. Je vois Gus se refermer comme une huître. Il a toujours été jaloux de lui, même quand on était ados. Arthur, c’est mon passé, mon complice, celui qui m’a vue grandir. Gus, lui, c’est juste un gamin qui n’a jamais osé me dire ce qu’il ressentait. Je les regarde tous les deux, et je me dis qu’il ne comprendra jamais. Il est trop tard pour lui.
« Justement on se demandait si le « Chasseur de vampires » était revenu ? Tu sais quelque chose ?
- Rien de plus que ce qu’a dit l’article de Sud-Ouest. Je n’étais pas sur les lieux. J’en saurai plus demain. Vous buvez du rhum ?
- Tiens mon chéri. (je lui prépare un verre, il trinque avec nous)
- Alors c’est Augustin c’est ça ? Je crois que je me rappelle de toi. Tu venais en vacances les étés, non ? Tu es venu tous les ans, chaque été.
- Et un Noël sur deux ! précise Gus. En fait je suis venu en vacances ensuite pendant toute la durée de mes études, de dix-huit à vingt-six ans, mais vous ne viviez plus ici. Et puis je me suis marié… et j’ai arrêté de venir, ça fait quinze ans.
- Il est venu en vacances pendant toute la durée de ses études. Nous pendant ce temps on travaillait à Bordeaux, on trimait.
- Mais alors, et toi, tu fais quoi ?
- Je travaille pour la radio locale associative. Je m’y occupe de l’information. Je m’occupe d’un petit fanzine. D’ailleurs, j’amenais le bon à tirer à Rose pour qu’elle valide. C’est elle qui y fait les illus’. Regardez ça ! C’est le troisième ! Il est beau n’est-ce pas ? »
Il sort des feuillets d’une pochette, nous les tend.
« Par contre, il écrit toujours, mon Arthur. Il a commis trois livres déjà ! Il a été repéré par les éditeurs et maintenant ils se l’arrachent.
- Ah oui ? Tu écris quoi ?
- Des romans, sur la vie, l’amour, la mort. Pour ce que j’en connais... »
On s’embrasse. Je veux montrer à Gus que je suis prise. Que mon cœur est à un autre.

Le lendemain au journal, encore un meurtre. Dans un quartier périphérique de la ville cette fois. « Une forte odeur d’ail sur ce qu’il restait des vêtements de la victime ». La victime avait vingt ans. Elle était une étudiante brillante au campus NoSchool. Le tueur n’a eu aucune pitié quand il l’a violée après l’avoir égorgée, puis l’a trucidée comme une vulgaire viande. Je lis avec horreur. « éviscérée à la machette. »
Je sens que quelque chose ne va pas. Je vais voir Gus au PMU où il va tous les matins. Il prend des notes, il écrit comme un obsédé. Il dit que c’est pour un thriller, mais je me demande s’il ne cache pas autre chose. Il a toujours été bizarre, à s’inventer des mondes. Et maintenant, avec ces meurtres, avec l’ail qu’il met partout, avec cette lame rouillée qu’il utilise tous les jours… Je me demande jusqu’où il est capable d’aller.
J’en parle à Arthur. Pour lui, ça ne fait aucun doute.
Nous devons en parler aux policiers.

***

    « Allez dis le nous, c’est toi le Chasseur de vampires. On a calculé, grâce à nos informateurs. On a assemblé tout un lot de témoignages, des pièces à conviction et les articles de la presse ; on a tout retrouvé et les dates concordent ! »
Girard et Justin ont cueilli Augustin Després au petit matin. La machette était là, sur l’établi. Trop propre. Girard l’a soupesée, sentie. « Trop propre », a-t-il murmuré.
« À chaque meurtre, tu étais dans le coin. Pendant tes études, tu venais en vacances. Et depuis ton retour, trois meurtres. »
- Vous vous trompez ! »
La salle d’interrogatoire est petite. Quatre murs blancs. Une table en fer. Trois chaises. Girard tourne en rond, il sort. Il se rend au bout du couloir, dans le bureau du commandant. Il se dirige vers le tableau en liège, le fixe : photos des victimes, dates, articles, témoignages. Et au centre, un point d’interrogation géant : « Chasseur de vampires », « machette », « ail », « déséquilibré », « un loup en chasse ».
Il revient dans la salle d’interrogatoire. Després n’a pas bougé. Toujours ce sourire figé sur ses lèvres. Cet air bonhomme. Justin, elle, tourne en rond.
« Pourquoi il n’y a pas de sang sur ta machette ? Où est l’autre ? »
- Il n’y en a pas d’autre. »
Girard sait qu’il ment. Mais sans preuve, ils ne peuvent rien faire. Il y a le mobile. C’est une femme qui l’a donné. Une informatrice du nom de Rose Billon. L’homme est amoureux d’elle depuis trente ans.
Hé hé, pense Girard. Ce type n’est pas net. Pourtant il a tout l’air de quelqu’un de bien. Ils ont fouillé sur sa vie. De grosses études, une vie carrée. Et puis il débloque, divorce et revient sur le lieu de ses vacances. Le rapport du psychologue n’a rien donné. Il n’a pas eu le temps d’approfondir, pas assez de budget. Le médecin non plus. Rien de rien.
« Pourquoi il n’y a pas de sang sur ta machette ? Rien ne nous dit que tu n’en caches pas une autre dans ta grange. On fouille encore. On va démonter chaque mur pour la trouver. Ça nous fera gagner du temps si tu nous dis où tu l’as mise.
- Alors elle est où, cette machette ?… Et tes vêtements, ils doivent être couverts de sang… quelque part.
- On te tient mon salaud. Allez, avoue tes méfaits ! »
Il ne lâche rien.
« Alors qu’est-ce que tu faisais la nuit du 23 mai, et celle du 29, et du 3 juin ? On sait que c’est toi, allez avoue !
- T’as aucun alibi pour ces trois nuits. Personne pour affirmer que tu étais chez toi…
- Je vis seul ! Mais c’est pas moi, je le jure ! »
Ils enquêtent. La fouille de la maison, du grenier, des granges, dure trois jours. C’est le temps de la garde à vue de Després. Au bout des trois jours, les gendarmes chargés de l’enquête sont à bout.
Ils ont fouillé partout, pense Després. Ah ? Non. Ils n’ont pas fouillé partout. Ils n’ont pas vu le vieux hangar branlant au fond du bois qui contient lui aussi tout un fatras hétéroclite de plusieurs générations de paysans. Y auraient-ils trouvé une autre machette, celle-ci couverte de résidus de sang des victimes ? Y auraient-ils trouvé les vêtements souillés, incinérés peut-être ? Nul ne le sait et ne le saura jamais.
« On n’a rien contre lui », fait Girard à sa jeune collègue. Il est assis dans son fauteuil, les pieds dans les bottines posées sur le bureau. Il fait tourner un stylo entre ses doigts. Le commandant de la brigade le regarde par en-dessous.
« Rhâ si je le tenais ! Rien qu’une machette clean qui a servi à couper de la broussaille… et une odeur d’ail… Rien ne prouve que c’est lui. »
Il se lève, va vers le tableau en liège. Il tourne en rond dans la pièce.
« Je vais rappeler la juge… » Il prend le téléphone.
« On le libère, il fait après quelques minutes de conversation. Vas-y, moi je peux pas… Je me mets au rapport… Il me dégoûte, je suis sûr que c’est lui et pourtant… »
Il se tait, souffle un peu fort. Justin sort du petit bureau exigu. Girard regarde encore un peu le tableau, s’étire les bras. Souffle encore.

***

    Je quitte la gendarmerie libre. À pied. Je marche. La ville, la colline, l’ancienne usine à grains, l’église, la mairie. Mon PMU. Je continue. La maison rose. Je ne m’arrête pas.
Je vais vers les bois, vers les lacs. Le soir tombe. Je me baigne. L’eau lave tout. Je me rhabille. Je marche encore. Les ronces sont mes amies. Je construis une hutte de branchages. Demain, je récupérerai ma machette. L’autre. Pas celle qu’ils ont prise.
Un loup hurle, loin. Puis plus proche. Je ferme les yeux. Demain, ils diront que le Chasseur de vampires a encore frappé. Personne ne saura que c’est le loup en moi qui a hurlé.

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