Chère future moi,
J'aimerais m'excuser pour cet écrit autobiographique maladroit et pour tout ce que je t'ai fait subir. Tu te rappelles ? Tout avait recommencé dans le Yorkshire, à Sheffield, avec ce beau brun à la mâchoire bien taillée, un peu mystérieux mais au nom le plus banal : Jacob Jones. Un étudiant en cinéma qui habitait en dessous de toi, petite étudiante en littérature et en linguistique. Tu souhaitais faire une étude anthropologique et te demandais si les Anglais proposeraient du thé après une partie de jambes en l'air, ou bien s'ils éjaculeraient de l’Earl Grey. Seule la première hypothèse fut confirmée.
Une fois, n'ayant rien à vous dire, vous vous échangiez de timides baisers qui devenaient de plus en plus virulents. L'attente de son désir consumait tout. Qu'il te veuille — l'unique validation. D’après toi, la seule raison pour laquelle tu pouvais être appréciée était ton sexe. Malgré toutes mes tentatives pour l'exciter ce jour-là, il ne semblait pas d'humeur, voire réticent. Un message de sa sœur coupa court à tous les préliminaires et autres excursions possibles. Alors, tu le laissas tranquille. Même si tu le fréquentais encore après, dans ta peau, rien n'allait plus. Un refus — le premier. Jamais encore on n'avait repoussé tes avances. Et c'était un message de sa sœur qui avait interrompu de futurs ébats. Cette notification anodine avait fait renaître ce que tu avais toujours voulu oublier, refouler le plus loin possible dans ton inconscient.
Un mal finit par envahir tout ton corps. Des nausées, des diarrhées, des vertiges, un cœur qui palpitait, le ventre noué, la gorge serrée. Tous tes muscles étaient tendus. Des flashes te foudroyaient l'esprit, mais ils étaient si vifs qu’on ne pouvait y distinguer quoi que ce soit. Un malaise profond t'engloutissait. Pour te calmer, tu enchaînais les paquets de clopes. Au moins, tu avais encore le contrôle sur ta respiration. Toi aussi, tu partais en fumée, tu t’éteignais, comme un mégot écrasé — c'est tout ce qu'il restait de toi. Tu en voulais à Jacob, tu avais envie de le claquer, même s'il n'y était pour rien. Toi seule étais la cause de tout ton mal-être.
Chaque journée était déjà un supplice. Les nuits n'étaient pas meilleures. Tous les soirs, le même cauchemar te hantait : une silhouette mystérieuse te rendait visite. Elle entrait, elle s'approchait, elle se posait sur toi, dans ton lit. Elle t'agrippait, t'étranglait, te pénétrait. Impossible de crier, de se débattre. Tu ne te réveillais qu'une fois qu'elle était partie, sans retrouver le sommeil par la suite.
C’était dur de l'admettre, ou d’y mettre des mots. Tu te contentais simplement de nommer cela des abus, des viols. Les flashes devenaient de plus en plus explicites. Y croire ? Impossible. De la folie pure. Le visage de ton agresseur se dessinait pourtant de manière trop nette et familière pour pouvoir l'ignorer : ton beau-frère.
Quand maman devait s'absenter, c'était à lui de te garder, de veiller sur moi — ou plutôt en toi. Si tu en parlais, il te frapperait et tu serais morte. Il te surveillait bien, comme maman l'avait demandé. Le lecteur DVD se trouvait dans sa chambre. Toi, tu voulais regarder Bob l'éponge ; lui, des films porno. C'est toujours le plus grand qui finit par avoir l'ascendant sur le programme télé. La porte était fermée, j'étais piégée. « Fais ce qu'il te dit ou bien ça va barder. » C'était visqueux et désagréable. On aurait dit une grosse limace puante, mais tu étais obligée de l'astiquer de haut en bas, de la mettre en bouche, et de te retenir de gerber.
Ça t'en coupait l'appétit des années plus tard. Chaque bouchée ravivait le dégoût. La moindre nourriture solide qui franchissait tes lèvres ne pouvait être avalée. C'était épuisant. Socialiser avec tes colocs dépassait tes forces. Il fallait attendre une heure du matin, au moins, pour être certaine de ne croiser personne dans la cuisine, tremblante de faim.
Aucune issue. Aucune échappatoire. Les symptômes ne partaient pas avec le temps. Au contraire. Tu passerais ainsi le reste de ton existence. On voyait que tu allais mal. On tentait de te forcer à te nourrir, on te faisait consulter, on te faisait engloutir des anxiolytiques, des antidépresseurs. Ils n'amélioraient pas ton état mental, mais avaient au moins le mérite de réduire les crampes d'estomac. Les docteurs, là-bas, n'avaient jamais su les véritables raisons de ce mal-être. Tu mentais, tu disais que c’était peut-être le mal du pays, que ta famille te manquait et que les études te stressaient. Foutaises.
Tu essayais coûte que coûte de dissocier, loin de ce corps, d'oublier la moindre pensée, la moindre douleur, d'oublier qui tu étais. Qu’importe les moyens. Tu n'avais pas réussi à empêcher ce qui s'était passé. Alors je pensais que c'était de ta faute. Je te trouvais sale, trop répugnante pour mériter d'exister. Je ne souhaitais qu'une chose : te tuer. Au moins, ça mettrait fin à ton mal-être.
Alors tu développas d'autres fréquentations. Eux aussi voulaient oublier et partir. Je t'avais fait consommer tout ce qui vous tombait sous la main pour t'empoisonner et te détruire. Le rhum, l'herbe, le shit, la coke, les taz, l'ecsta, la meth, le speed, le LSD. Tout était bon pour anesthésier. Le soir, je charcutais tes cuisses avec des lames de rasoir. Défoncée, je te plantais un couteau dans le vagin. Tu méritais d'être punie. Malgré tout, cela ne suffisait pas pour t'achever pour de bon. C'était juste assez pour souffrir, rendre ton corps inerte, hors de contrôle, et te retrouver à ramper dans ton propre vomi, ou bien à t'étouffer avec.
Tu pataugeais dans cette semence, dans un délire dément qui convulsait. Pas à pas, avec élan, tu courais, vite, loin, et en un saut, tu t'envolais. Tu quittais ton corps, ton cœur en tachycardie, de l'aube stupéfiante à l'aube reposante. Le temps d'un répit, d'une ascendance, tout était figé. Là-haut, en brève ataraxie, tu inspirais, expirais, exultais, extorquais un faux bonheur avant de redescendre aussi vite que ce texte défile.
Pas assez courageuse pour en finir sobre, sous l'influence d'un cocktail explosif de substances, tu déambulais au milieu de la route, mais les voitures t'évitaient. Les ponts des alentours étaient trop bas. Juste de quoi briser quelques os. Après une overdose, on t'a emmenée à l'hôpital pour un lavage. Dans la section psychiatrique, dans une grande pièce avec une trentaine de patients allongés. Deux grands-mères atteintes de démence t’entouraient. Celle de gauche était heureuse d'être là. Celle de droite ne cessait d'appeler son mari, pourtant décédé, avant de clamser. Tu aurais préféré que ce soit toi à leur place. Dommage.
Ton visa allait expirer, et tu n'avais plus d'autre choix que de retourner au domicile familial. Trop compliqué d'y retourner comme si de rien n'était. Un jour, tu avais tout avoué. Les pires mots qu’une mère puisse entendre : son enfant a été violée, s’est tue et a tenté de se suicider. Maintenant, tu essaies d'oublier que tu as grandi avec un agresseur.
Oui, la police est au courant. Les services de protection de l'enfance avaient des doutes aussi, mais tu n'oses pas entamer de procédure. Trop épuisée pour l'instant, avec parfois cette peur et ce doute qui reviennent, la crainte qu'il ne débarque un soir chez toi.
Alors tu écris. Sous pseudonyme. À voix basse, tu chuchotes un petit secret de famille bien caché par des milliers d’ enfants innocents. Tu joues avec les maux. Les flashes se transforment en phrases pour s'extérioriser. L'encre saigne autrement, tel un accouchement donnant naissance à une abomination tout droit expulsée de mes plaies.
Tu aimerais renier, revenir en arrière et détruire ces confessions, mais c'est trop tard. Ces mots marqueront et pénétreront quelques esprits, sans consentement.
Tes TS n'étaient plus que des tentatives de survie. D'une plume tremblante faite d'un amas de minuscules pixels, je t'écris maintenant en espérant que tu ailles mieux.
Prends soin de toi,
Robin
LA ZONE -
Ce texte est autocentré, inconfortable, et ne cherche ni votre compassion ni votre détente. Il ne vous apprendra rien de joli, ne vous fera pas aller mieux, et n’a aucune vocation thérapeutique pour qui que ce soit d’autre que celle qui l’écrit.Il n’est pas question ici de résilience instagrammable, ni de reconstruction en trois étapes. Seulement d’un corps, d’une mémoire qui insiste, et d’une tentative maladroite de ne pas crever tout à fait en silence.
Si vous cherchiez quelque chose de léger, vous êtes clairement au mauvais endroit.
Trigger warning : abus sexuels, TS, drogues.
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Y a des moments puissants. L'écriture est précise et sans fioritures, pas de glissements vers l'agréable ou le vendable. Ca, j'aime bien.
En revanche les deux passages métatextuels, au milieu et à la fin, m'ont gonflé. Pas cohérent. Ces deux passages veulent démontrer au lectorat ce que le texte est en train de faire. Mais il est pas stupide, le lectorat. C'est comme si la voix de la narratrice, tout à coup, devenait celle d'une prof de français. Ca rend le texte instantanément chiant et froid.
De même pour l'adresse, à la deuxième personne du singulier. Ca marche jamais, je trouve, cette vieille ficelle.
Bref, je voudrais le même, s'il vous plaît, mais sans l'intro foireuse, sans les deux passages métatextuels professoraux, sans salade tomate oignon, juste le kebab textuel et la sauce rouge. Merci bonsoir.
Je lirai ce texte d'ici deux ou trois mois et vous donnerais ensuite un avis définitif, pour l'instant je ne peux me prononcer par honnêteté intellectuelle.
Ta stratégie de récolte de points-pute est remarquable. Simplicité, récurrence, efficacité.