Théophraste-Eusèbe range ses victimes par ordre alphabétique dans le congélateur, entre les petits pois et les bâtonnets de colin d’Alaska. Il prend soin de lisser leurs sourcils avec une vieille brosse à dents. Le givre donne vite un air négligé. Chaque dimanche, il ouvre la porte du congélateur et il leur raconte sa semaine. Il attend quelques secondes avant de refermer, par politesse.
Théophraste-Eusèbe a le sens de l'ordre et le respect des surgelés de qualité. Chaque victime reçoit une étiquette : Nom. Prénom. Fonction. Date de congélation. Observations éventuelles.
Il écrit très petit.
Un jour, la porte résiste car le facteur a le fémur un peu trop long pour la gamme de chez Darty.
Il mesure l'intérieur du congélateur. Puis le facteur. Puis encore le congélateur.
Il recommence trois fois. Le résultat est toujours le même. Le facteur dépasse de huit centimètres.
Théophraste-Eusèbe consulte la notice de son congélateur. Hauteur utile, volume, température recommandée. Rien sur les fémurs. Il réfléchit longtemps. Puis il donne un coup sec avec le talon. Le craquement est net. La porte se ferme enfin dans le chuintement du joint en caoutchouc.
Théophraste-Eusèbe s'installe confortablement dans son fauteuil en velours côtelé, un bol de porcelaine fine sur les genoux. Le présentateur du journal télé annonce une vague de disparitions inquiétantes, mais Théophraste-Eusèbe ne l'écoute pas : il est trop concentré sur le crissement des frites congelées sous ses molaires. Il mange toujours les frites directement sorties du congélateur. Elles résistent davantage sous les dents. Il préfère.
Un long soupir de caoutchouc provient de la cuisine. Théophraste-Eusèbe s'immobilise, une frite glacée entre les dents, car il reconnaît le gémissement du joint d’étanchéité arrivé à sa limite de résistance. Le facteur congelé glisse lentement sur le carrelage jusqu’au fauteuil.
Théophraste-Eusèbe s’avachit en râlant.
— Tu pourrais prévenir.
Il se lève et reste un moment debout devant le facteur. Il tourne autour de lui, le pousse légèrement du pied. Il essaie de le remettre dans le congélateur. Ça ne rentre toujours pas.
Il a une meilleure idée.
Il prend un mètre ruban, mesure les épaules, la longueur des jambes, la largeur du bassin. Il note les dimensions sur un Post-it rose. Il hésite entre du pin et du hêtre. Le hêtre serait plus élégant. Le pin est plus léger et tendre.
Il saisit son niveau à bulle et cherche longtemps sa perceuse. Elle est rangée dans la boîte “Cuisine”. Il ne se souvient plus pourquoi.
Une vis ripe. Il recommence. Cette fois, c'est droit.
Il visse donc quatre pieds en pin massif directement dans le facteur, qui fait une table étonnamment stable, parfaitement adaptée à sa tasse de verveine et son cendrier en cristal. Théophraste-Eusèbe secoue légèrement la table. Rien ne bouge. Il hoche la tête.
La voisine, Madame Ghassal, entre sans frapper et s'arrête net devant la nouvelle table basse. Elle ajuste ses lunettes en écaille et passe un doigt expert sur le vernis de givre qui recouvre l'échine du meuble. Théophraste-Eusèbe ne cille pas et repose délicatement sa tasse de verveine sur la septième vertèbre. Elle ne dit rien. Elle tourne autour. Elle tapote dessus du doigt. Elle se penche et regarde en dessous.
— Mon mari est un peu plus volumineux, Théophraste-Eusèbe, mais il a une courbure de colonne qui ferait merveille pour un repose-pieds. Vous avez un peu de temps devant vous ? Votre prix sera le mien.
Théophraste-Eusèbe accepte la proposition d'un hochement de tête solennel et refuse d'être payé. Il considère qu'à partir du moment où l'on est rémunéré, un passe-temps n’est plus un passe-temps. Le défi posé par la courbure lombaire de Monsieur Ghassal représente exactement le genre de difficulté qu'il apprécie. Il se rend dans la cave de sa voisine armé d'une scie à métaux et d'un pot de cire d'abeille.
Théophraste-Eusèbe prend les dimensions de Monsieur Ghassal. Il demande à Madame Ghassal si elle préfère un repose-pieds bas, haut, ou légèrement incliné. Elle répond qu'elle lui fait confiance. Théophraste-Eusèbe apprécie les clientes qui ne discutent pas les choix techniques. Monsieur Ghassal, déjà bien entamé par l'humidité du sous-sol, offre à Théophraste-Eusèbe la satisfaction d'une matière première docile et bien plus charnue que le facteur. Il travaille tout l'après-midi.
Une fois l’ouvrage terminé, ils prennent le thé. Chacun pose ses pieds sur son meuble aux finitions soignées. Madame Ghassal trouve le repose-pieds très confortable. Théophraste-Eusèbe constate que les deux pièces s’accordent parfaitement. Ils parlent ensuite de décoration intérieure.
La Zone -
Résumé : Théophraste-Eusèbe est bricoleur. Sa voisine, Madame veuve Ghassal, aime recycler les vieux meubles. En plus, leurs goûts s'accordent en matière de déco. Pour ces deux-là, c'est assurément le début d'une belle histoire d'amour.
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= commentaires =
J'aime les textes de Caz parce qu'elle, au moins, parle de la vraie vie et saisit toute la subtilité de sa contemporanéité. Coller des étiquettes, le mal du siècle, c’est refuser de considérer que la personne en face pourrait avoir un argument digne d’être entendu et tuer le débat. C'est vraiment un a priori de merde sur les morts dans le congélo qui hantent le world wide web. Merci à Caz de dénoncer cela avec la précision d'un métronome (non, je ne parle pas d'un livre de lorant deutsch).
Ou : le degré zéro de l'écriture, selon Barthes, et ici, dans sa meilleure acceptation. J'imagine déjà la gueule des chiottes de Théophraste-Eusèbe. D'ailleurs avec un blaze pareil, on devine quand même sa généalogie intra-familiale. Donc c'est pas tout à fait le degré zéro, le nom du personnage est encore un signifiant.
Caz, c'est comme Woody Allen, on dit toujours que son dernier n'est pas son meilleur, puis on prend conscience que ça fait un moment qu'on a pas lu quelque chose d'aussi bon.
Je ne vois pas trop l’intérêt d'invoquer des figures d'autorité littéraires comme Fabien Barthez qui perdrait moins son temps à faire une pub McDonald’s plutôt que de traîner sur la Zone. J'imagine que quand il parle du degré zéro, il parle du taux d'aspartame de l'écriture.
C'est mon côté namedroppingman qui ressort, un peu comme la Dark Passenger de Dexter, désolé.
Ceci dit, je trouve que Caz explore (et en quelque sorte Korbua aussi, à sa manière) ce filon là, une sorte de littérature blanche sur la forme, underground sur le fond. C'est une tentative strucutellement et conceptuellement intéressante, qui va a rebours des deux grands autres phénomènes qu'on a sur le site :
- l'onanisme auto-référentiel
- le nihilisme plus ou moins décomplexé
(et parfois, $o joie, les deux en même temps)
Voilà c'était la minute pas nécessaire de théorie de la Zone.
Je n'ai aucun problème avec le namedropping. Les mongols qui tentent de disqualifier les gens qui s'y adonnent pour tuer le dialogue ne réalisent même pas que ce faisant via leurs propres critères de mongols ils s'autodisqualifient puisqu'ils s'adonnent au motvalisedropping.
c'est vrai que j'ai pas motvalisé depuis longtemps, tiens. Je mongoliserais ça plus tard, merci !