LA ZONE -
Résumé : Comme pour un enfant trisomique, j'ai du mal à assumer ce texte : un genre de drame du quotiden, centré sur un tétraplégique et sa soeur qui s'occupe de lui. C'est parce que je l'ai commencé il y a bien cinq ans, à une époque où je ne répugnais pas à écrire des nouvelles variées de contexte. Depuis j'ai abandonné ce créneau et j'ai fini par refiler le truc à la Marquise pour qu'elle me le termine. Bon prétexte pour expliquer la trisomie du rejeton. D'une tranche de vie contemplative et obsessionnelle, elle a fait une vraie nouvelle avec une intrigue, de la violence et de l'angoisse même pas simulée. Mais pas de putes.

Tetra

Le 08/03/2009
par nihil, Marquise de Sade
[illustration] Paul :

Impossible de dormir. J’ai passé la nuit à fixer la fenêtre découpée dans la pénombre, sans penser à rien. Comme si mon invalidité déteignait peu à peu sur mon esprit, lui aussi immobilisé, lui aussi en train de s’éteindre.
Lorsque le jour s’est levé, sinistre petit matin de mars, la lumière m’a fait mal aux yeux et j'ai souhaité qu'on vienne rabattre le volet. Comme chaque jour la porte s’est ouverte en grand et Martine s'est avancée jusqu'à moi, lançant son habituel « bonjour » faussement enjoué. Faisant claquer une bise fugitive sur mon front, elle a marmonné derrière son sourire de façade :
- Bien dormi ?
Sans attendre de réponse, elle a glissé hors de mon champ de vision puis est réapparue avec un chiffon à poussière entre ses mains tordues. Elle a commencé à épousseter les étagères devant mon lit à grands gestes, sans un mot. De la musique à bas volume s’élève. Elle a mis un vieil album des Rolling Stones. Je déteste les Rolling Stones, mais ce n'est pas comme si j'avais le choix.
    
J’ai l’impression que le temps se précipite, que les journées succèdent aux nuits sans transition, que le mouvement se brusque autour de moi. Je suis une statue ancestrale, inamovible au cœur d'une foule agitée. Ca arrive souvent. C’est comme si je m’arrêtais au milieu d’un torrent furieux et me laissait porter par le courant. Je ne sais pas, c’est bizarre, dans ces cas, je me contente de fermer les yeux et d’attendre que ça passe. D’autres fois c’est l’inverse et je me retrouve perdu dans des plaines désertiques de temps mort, à me demander si les minutes se remettront jamais à défiler. Mais le sable se décoince toujours et se remet à couler le long du goulot étroit du sablier.

Rangé entre les meubles à épousseter, j’attends sagement mon tour. Martine est à nouveau entrée dans mon champ de vision pour cette fois nettoyer les vitres. Ses petits gestes secs, trop rapides, répétés mille fois m’agacent et je ferme les yeux. Je la trouve de plus en plus voûtée. Elle finit par s’asseoir à coté de moi en soupirant, comme à chaque fois, et prend ma main dans la sienne. Elle sourit à nouveau. Elle ne dit rien aujourd’hui, mais c’est comme si je lisais en elle, comme si ses pensées m’étaient hurlées, jetées à la face. On a si vite fait le tour d’un être humain. Quelques mois suffisent à connaître ses réactions sans erreur possible. Elle est lasse, elle se sent seule. Rien de plus compliqué que ça.

J’ai faim. Il n’y a plus que ça qui compte, une seule vérité immanente. Le reste n’existe pas, la liberté n’est qu’une illusion. Je ferme les yeux. J'ai faim putain.

Je me laisse couler dans l’abîme. L’inutilité de l’analyse systématique m’est apparue depuis longtemps déjà et aujourd’hui je me contente de subir sans réfléchir. C’est comme si je m’étais rendu compte que je rêvais et que je laissais les images défiler en attendant l’éveil.

Martine :

Je rejette les couvertures, dévoilant le corps maigre de Paul. Je déboutonne sa veste de pyjama et enlève son pantalon. Je plonge le gant de toilette dans la bassine d’eau savonneuse et commence à le laver. La répétition a rendu mes gestes automatiques, et je pense à autre chose. Le dégoût même s’est enfui.

Je parle toute seule, comme toujours, je raconte ma visite de la veille à la Sécurité Sociale, les prix qui ont encore augmentés au supermarché, mon dos qui me fait mal. Paul peut m’entendre mais je ne suis pas sûre qu’il écoute ce que je dis. Je ne parle que par acquis de conscience, pour combler le vide et garder une façade de normalité, mais nous savons tous deux que c’est un manège inutile.

Je brique ses cuisses et ses fesses sales d’excréments sans prendre trop de précautions. Il ne sent rien de toutes façons. Puis je le rhabille et vais jeter l’eau de la toilette. Tant de travail pour ralentir l'inexorable processus de décrépitude. Je pourrais le laisser crever dans sa merde qu’il ne s’en apercevrait même pas. Je suis sur qu’il pourrait passer de vie à trépas sans même voir la différence. Il est déjà mort, en réalité. Je prends ma tête entre mes mains, les coudes sur l’évier de la salle de bains.

Paul :

Martine soulève mon corps en gémissant doucement et le dépose sur le fauteuil roulant qu’elle a préparé à coté du lit. Soixante-dix kilos pour une femme de trente-huit ans, ce n’est pas rien. Elle m’emmène en bavassant de sa voix haut perchée éreintante. Avant elle parlait à bon escient, me berçait d’une douce illusion de normalité. Elle me posait des questions et me regardait cligner des yeux pour lui répondre. Elle n’abordait jamais les sujets vraiment importants, par pudeur, mais j’étais content de donner mon opinion sur tel ou tel point de détail. Ca me laissait l’impression d’exister, d’avoir encore une importance même minime dans notre vie. Depuis quelque temps elle raconte n’importe quoi, des bouts de phrases sans suite juste pour combler le silence. Ca ne m’est même pas spécialement adressé et c'est comme un lien à la réalité qui s'est dénoué, un de plus. Je ne suis qu’un poids mort, inutile.
    
J’essaie d’attirer son attention en clignant des yeux mais elle regarde ailleurs. Elle a les yeux rougis de fatigue. A quoi joue-t-elle bon sang ?

Martine :

J’installe les perfusions autour du fauteuil que j’ai placé près de la fenêtre, comme toujours, pour le faire profiter de la lumière matinale. J’allume la télé en face de lui. Paul est nourri par voie intraveineuse car sa glotte n’a plus le réflexe qui fait passer les aliments dans l’œsophage. Je ne cesse pas de parler, mais il semble ailleurs, il cligne parfois des yeux mais je ne comprends pas ce qu’il essaie de dire et j’ai trop de travail pour m’arrêter. Quand je lui pose des questions directes il ferme les yeux, sans les rouvrir. Je ne peux interpréter son regard vide d’expression. Est-ce qu’il est définitivement devenu un animal sans conscience, un pauvre robot déréglé incapable de réflexion ? Ou alors il fait la gueule.

Je vais chercher une couverture pour la placer sur ses genoux et j’essuie doucement le filet de bave qui pend du coin de sa bouche. Toujours pas de réaction. Je me retiens de lui cracher qu’il peut se débrouiller seul s’il préfère.

Paul :

La finalité de ce cauchemar m’échappe, mais j’ai cessé de m’en préoccuper. Les médecins qui se sont efforcés de faire survivre mon enveloppe charnelle m’ont condamné à perpétuité. J’ai ressuscité dans ce corps inerte sans possibilité de m’échapper, et le peu de perspective que j’ai enraye ma pensée.

Je me repasse sans arrêt le film de l’accident, me récite les faits comme une incantation. J’enjolive chaque fois un peu plus mes souvenirs pour m’accorder le beau rôle, celui de la victime. Je ne sais plus depuis longtemps si c’est la vérité ou non, mais ça n’a plus d’importance désormais. La formule magique ne sert plus à rien. Salaud ou martyr, qu’est-ce que ça change dans mon état ?

Je passe des heures à observer la progression de la luminosité au petit matin, je contemple l’extension ou le recul des ombres dans le champ de vision que la position où m’a laissé Martine la veille m’impose. Je prends un certain plaisir à reconstituer le paysage de la chambre dans son intégralité à partir de ces morceaux de puzzle acquis quotidiennement. Les années m’ont permis de détailler la progression de la poussière, l’usure des bois et des peintures, le ternissement des couleurs. Je me complais dans l’étude de ces myriades de mécanismes de nécrose microscopique. Chaque chose déplacée dans la pièce, un rideau tiré de travers, un objet décalé, un drap changé, tout ça me met hors de moi.

Ils ont voulu me réanimer mais je ne peux plus que végéter en attendant la fin, perdu dans des nappes de temps indéfiniment étirées.

Martine :

Il n’y a plus que notre sœur qui nous rend visite, les mercredis après-midi. Elle et les employés des services sociaux. J’ai du arrêter de travailler pour m’occuper de Paul et les amis, la famille se sont peu à peu détournés de nous. Je ne vis plus que par ma fonction d’infirmière à domicile et de soeur soi-disant dévouée. On m’avait proposé, à l’époque, de laisser Paul à une unité de soins palliatifs. J’avais refusé, trouvant je ne sais quel héroïsme, une fierté déplacée dans la charge dont je m’accablais. Quelle erreur.

C’est trop dur, je ne le supporte plus. Je reste avec lui le moins de temps possible, juste ce qu’il faut pour assurer un minimum d’entretien. Je le sors de moins en moins souvent de sa chambre, je ne veux plus avoir sous les yeux sans arrêt cette preuve vivante de ma vie gâchée.

Lorsqu’il m’a reproché ma négligence à coups de clins d’œil nerveux, je me suis mise en colère et j’ai lancé qu’il ne serait plus rien depuis longtemps sans moi. J’ai lu des insultes se former dans son regard. J’ai tourné sa tête vers sa cuisse, que j’ai pincée violemment, le plus fort possible. J’ai murmuré que si à lui ça ne faisait rien, à moi ça fait du bien. Et puis je me suis détournée sans lire sa réponse. C’était simple.

Paul :

La sonnerie de la porte d’entrée a retenti. Il n’y a plus que le facteur qui l’utilise, de temps en temps. De plus en plus rarement. J’entends Martine dans la pièce à côté, puis une autre voix, une voix masculine. Ce n’est pas le facteur. Je capte quelques bribes de conversation. La voix est grave. Je sens une odeur acre qui envahit la pièce, il faut qu’elle vienne nettoyer ça. Un gloussement vient de la cuisine. Martine rit, vraiment, avec du bruit. Je ne l’ai plus entendu rire depuis longtemps, je ne pensais pas qu’elle savait encore faire. Des claquements métalliques, un bruit d’eau qui coule, je n’arrive pas à reconstituer le puzzle avec ces seuls indices.

Ma porte s’ouvre. Elle me lance son bonjour à la figure avec un grand sourire. C’était le technicien pour le lave-linge, il a démonté le tambour, il va falloir qu’il revienne, tout ça. Moi je pue, mais elle ne s’en aperçoit pas.
La porte est restée grande ouverte. Martine tire les rideaux d’un coup sec, une lumière aveuglante entre, il y a du soleil dehors, moi je suis dedans, allongé dans ma pisse.

Martine :

Je ne sais pas pourquoi je continue de prendre mes repas en tête à tête avec Paul. Je mange, il bave. C’est devenu écœurant. Des guerres éclatent partout dans le monde, le prix du pétrole flambe, le chômage augmente, mon frère est vide et le lave-linge est en panne.
Le technicien repassera avec la nouvelle pièce qu’il a commandée. Tant mieux. J’ai si peu l’occasion de rencontrer des gens. Je n’ai jamais été très sociable, les autres me font peur, mais je n’en peux plus de rester cloîtrée, à fermenter en vase clos depuis tant d’années. Je ne sors plus jamais, je ne vois plus personne.
La dernière fois où j’ai été au restaurant, c’était la veille de l’accident. J’avais commandé un feuilleté de crabe sur un lit de salade. C’est un peu comme si je continuais avec ce même menu depuis 10 ans, un crabe sur un lit, entre deux tranches de couvertures, un légume, une vraie salade, avec ses membres qui ne bougent plus, avec sa peau flasque, avec ses fesses humides. Je regarde mes mains serrées sur mon verre d’eau. J’ai les ongles coupés courts pour ne pas griffer Paul lorsque je lui fais sa toilette, je ne les vernis plus. Mes cheveux aussi sont courts, je ressemble de plus en plus à ma mère. J’ai pris du poids, assez pour supporter celui de Paul deux fois par jour.
Il restera allongé toute la matinée aujourd’hui. Je suis fatigué. Il faut bien que je pense à moi aussi. Ma vie s’est centrée sur lui, j’ai l’impression de m’être ravalée au rang d’automate, seulement capable d’effectuer des tâches ménagères. Je l’ai caché au réparateur, j’ai poussé la porte quand je l’ai vu approcher de l’embrasure, par réflexe. Je ne sais pas pourquoi. Comme si je devais avoir honte d’avoir consacré ma vie à aider mon frère handicapé.

Il me regarde, je sais que je suis de son champ de vision, mais je m’obstine à fixer la lame du couteau qui glisse sous l’épluchure de ma pomme. Je m’applique pour ne faire qu’un seul et long morceau, très fin, qui s’enroule sur lui-même. Il attend que je dise quelque chose, que je commente l’actualité, ma journée, n’importe quoi. Il est agacé par mes monologues, mais il ne peut plus faire sans. Il m’énerve. L’épluchure s’est cassée à la moitié du fruit.


Paul :

Ce matin, Martine a voulu que l’on sorte se promener après ma toilette. J’ai crié non, ou j’ai voulu, puis je me suis retrouvé au milieu du parc et des pigeons.

Toute la semaine, j’ai souillé mes draps plusieurs fois par jour, les langes ne suffisent plus à me contenir. Ce n’est pas de ma faute. Je suis paralysé, moi. Mes intestins ne m’obéissent pas. Les réflexions désagréables de Martine n’y changeront rien.

Le réparateur est venu trois fois pour la machine à laver.
La dernière fois, il a accepté un café. Elle est entrée dans ma chambre, m’a installé devant la télévision et a refermé la porte complètement pendant qu’il s’installait à la table de la cuisine. Chez moi. C’est chez moi ici. Et on laisse entrer je ne sais qui, sans me demander mon avis.
J’ai essayé d’entendre ce qu’ils disaient, mais ce n’était qu’un murmure indistinct. Il est resté longtemps, plus d’une heure et puis Martine est revenue près de moi. Elle a tiré un peu le rideau pour faire disparaître le reflet du soleil sur l’écran de la télévision et elle a refait mon lit. Elle a mis ses mains sur ses hanches et a contemplé la pièce.
« Un petit coup de frais ne ferait pas de mal. Depuis quand est-ce que rien n’a bougé ici ? »
Depuis dix ans. Depuis l’accident.

Martine :

J’ai un tiraillement au creux du ventre, juste sous le nombril.
Il s’était calmé, puis il est revenu ce matin alors que je faisais sa toilette.
Avec les années, on a oublié la pudeur. Au début, je me sentais mal à l’aise quand je devais enlever son pantalon, puis c’est devenu comme une poupée que l’on déshabille et qu’on lave, sans vraiment faire attention.

Quand nous étions petits, ma mère nous faisait prendre notre bain ensemble. Je recouvrais le dos de Paul d’une masse mousseuse et j’y dessinais des maisons et des arbres et des bonshommes. A 9 ans, elle a décidé que nous étions trop grands et qu’il valait mieux que nous prenions nos bains séparément, nous avons eu nos chambres séparées aussi. Deux chambres jumelles, comme nous, de chaque côté du couloir. Rien n’a changé. Ma chambre est encore face à celle de Paul.

Paul n’a plus aucune sensation, je peux faire ce que je veux. J’ai passé le gant de toilette sur son sexe et le tiraillement est réapparu. J’ai frotté plus à l’endroit. Il m’a regardé, puis ses yeux se sont déplacés le long de la fissure du plafond, au-dessus du lit. Ses pupilles sont devenues brillantes. Je sais qu’il ne sent rien, mais l’érection est encore possible. J’avais vu un documentaire. On injecte un produit qui fait durcir la verge. Paul aurait pu rencontrer quelqu’un, une fille qui aurait pris soin de lui, il aurait pu avoir une vie presque normale, avec des enfants. C’est ce que je lui avais dit. Je n’y croyais pas une seconde, mais ça n’avait pas d’importance. Ses paupières s’étaient fermées et j’avais regardé la fin du documentaire en silence.
Quelle femme voudrait d’un mari invalide ? Pousser son fauteuil roulant jusqu’à l’autel, lui tenir la tête droite, retirer les grains de riz tombés dans les plis de son cou, essuyer sa bouche, sourire pour la photo.

Guy m’a laissé sa carte au cas où un nouveau problème surviendrait avec la machine. Je l’ai mise dans la poche de mon gilet. Je la sens sous mes doigts alors que notre sœur me dit qu’elle quitte la France pour un an, pour son travail. Elle ne pourra plus venir avant les prochaines vacances. Elle a embrassé Paul sur le front. J’ai tiré le verrou derrière elle. La prison se referme et le grain du papier cartonné glisse sous mes doigts. Je vie seule désormais.

Paul :

Je ne vois plus la différence entre le jour et la nuit. Les rideaux restent tirés en continu. Martine entre, me change, remplit la perfusion et ressort sans un mot. Elle a l’air absente. J’ai aperçu des surfaces noircies sur mes cuisses quand elle m’a retournée ce matin. Je ne sais pas si c’est la nécrose ou mes excréments. Des mouches ont élu domicile dans les replis disgracieux de mon aine. Je peux suivre partiellement leur travail de ponte quand elles entrent dans mon champ de vision. Je regarde leurs pattes qui s’agitent sans cesse. Je réponds à leurs questions par battements de cils. L’endroit le plus chaud de mon corps, la place idéale pour nidifier, la moiteur parfaite pour pondre, pondre, encore pondre.

Le ballet des mouches vaut bien les programmes télé de l’après-midi. Elles tournoient au plafond, comme un mobile au dessus d’un lit de bébé, j’essaye de comprendre la motivation de leurs déplacements à première vue aléatoire. Mais non, ça n’a aucun sens.

L’odeur est insupportable. Elle a vaporisé du déodorant pour la camoufler. C’est stupide, ça ne fait que couvrir temporairement, elle le sait forcément. Peut-on vraiment être stupide à ce point ? Elle s’est maquillée. Ses cheveux sont tirés en arrière et maintenus par une petite pince bleue. Son rouge à lèvres lui donne l’air d’une prostituée défraîchie. Son chemisier entrouvert aussi. « Ce soir, je ne serai pas là » a-t-elle dit en refermant la porte. « Ne m’attends pas, je rentrerai tard ». Et que pourrais-je bien faire d’autre que l’attendre au juste ? Qu’est-ce qu’elle croit, que je vais aller me balader ? Salope. Salope ingrate. Après ce que j’ai fait pour toi. Je suis ton frère, pas un chien qu’on abandonne pour la soirée.

Une mouche s’est fait piéger dans une toile d’araignée au coin du plafond. Elle se débat par à coup, étire ses pattes pour percer la nasse, et ne fait que s’engluer un peu plus. En un flash brutal, je perçois la détresse, la résignation mortelle de celle qui se sait perdue.
Je revois la tête de mon père écrasée sur le pare-brise, le sang imprégnant le col de sa chemise, des esquilles de verre en couronne autour de son crâne ouvert. Il est mort dans l’ambulance sans un mot.

Je me suis réveillé en sueur, mais le cri ne cesse plus. Je ne peux pas tourner la tête pour voir ce qui se passe. Là-haut, la mouche agonise lentement. Elle aussi. Le cri vient de la pièce d’à coté. Martine elle là, elle supplie. Ce n’est pas sa faute, je ne sais quoi, puis des sanglots étouffés.
Un bruit de gifle. Une autre. Encore. Puis de la vaisselle cassée. La mouche est secouée d’une ultime convulsion. Un grand coup fait trembler ma porte. Je ne distingue que les rais de lumière de l’encadrement. Encore un cri étranglé, puis la portée d’entrée qui claque violemment. Et des sanglots, étouffés, un vacarme organique, celui d’un corps maltraité. Des gémissements de femme qui meure. Ma sœur. Ma sœur.

Elle s’est traînée jusqu’à moi, a posé ses bras sur mon lit, sur moi, en suffoquant. Je ne comprends pas ce qu’elle essaye de dire. Je ne peux pas la voir, je sens juste les chocs de ses spasmes contre le bois du lit. Au plafond, je ne vois plus rien. Je serre les dents, tente de m’évader, me rendre sourd aux gémissements, aux supplications qui s’enchaînent.

Au coin de mon champ de vision, mon drap s’imbibe peu à peu de noir. Je ferme les yeux.



J’ai faim. J’ai tellement faim. S’il vous plait, quelqu’un. Venez m’aider, s’il vous plait. Je n’en peux plus, il faut que je mange. Je vous en prie, j’ai besoin… Il faut changer mes perfusions. Quelqu’un. Il faut que quelqu’un me vienne en aide. Je n’en peux plus. J’ai trop faim. J’ai faim.

= commentaires =

EvG


    le 09/03/2009 à 01:30:55
J'ignore si c'est la fatigue ou le texte, mis j'ai trouvé ça un peu longuet par endroits. Certes, le fait d'appuyer sur tel ou tel point permet au lecteur de mieux comprendre, voire de s'identifier. Mais là, ça dépasse juste la limite de la subtilité, alors ça m'a choqué. L'impression d'être pris pour un con par l'auteur.
Sinon, j'ai trouvé ce texte excellent. Maintenant, je contredis presque le moi d'il y a quelques lignes pour dire que les glissements dans le temps sont très bien gérés. Le contraste bien rendu. Moi plus comprendre ce que gécRIRE. DODO.

J'aurais apprécié SPOILER plus de sobriété dans l'agonie du légume (ah non, on est sur la zone, on sait qu'il meurt à la fin.) C'est vrai quoi, ferme ta gueule de handicapé !
Copypasta


    le 09/03/2009 à 18:50:46
Paul est vraiment un enculé.

Un peu inégal mais excellent, la fin en particulier.
Dourak Smerdiakov


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    le 09/03/2009 à 19:40:02
Virginie, bordel. Paul et Virginie.

C'est sans doute inhabituel sur la zone ce ton assez classique et un brin mou de la bite dans le genre noir. C'est sombre, c'est un peu court et inutile, c'est déprimant par le caractère sordide et réaliste de la situation.

Je crois que nihil, au contraire de ce que dit le premier commentaire, aurait spontanément développé le thème sadique de la faim du paralytique, ou du moins éprouvé l'envie de le faire.

Pour le style, c'est 'neutral', comme dirait Jean-Claude Vandamme.
Marquise de Sade


    le 13/03/2009 à 13:40:52
Mou de la bite pour un tétraplégique, ça choquera personne
Hag


    le 18/03/2009 à 19:21:12
J'avais trouvé un peu long. Bonne ambiance, relativement percutant, mais le texte n'avait pas réussi à me garder dans un état joyeusement réceptif jusqu'au bout.
La fin est par ailleurs assez plate.

J'aurai bien vu un début de folie désespérée. Là je conclus mon commentaire.
Burinayique


    le 25/12/2009 à 23:28:22
Un peu long, mais vraiment excellent.

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