Tendu de drap rouge
Je croyais n’avoir plus rien à découvrir en matière de bordels underground, de backrooms rouge sang, de débauches hardcore. Je m’étais trompé. Ce n’est pas ce qui m’étonne. Au fond, je ne demandais qu’à l’être. Quand on a tout essayé contre l’ennui, la nouveauté est accueillie comme une femme qui s’ouvre à vous sans préambule, dans la cabine vidéo d’un sex-shop où vous n’étiez entré que pour un exercice masturbatoire de routine. Qu’une presque gamine aux taches de rousseur charmantes ait joué les initiatrices, voilà ce qui me scotche. A peine la vingtaine, et délurée comme peu de libertines de mon âge.
Nous sommes intimes depuis un mois à peine et elle me propose déjà des plans à plusieurs. Ce n’est pas que je sois contre, cela va sans dire. Mais d’habitude, je me réserve l’initiative. Elle m’a pris au dépourvu. Ça me heurte autant que ça m’excite. Je vais le lui faire payer.
A partir du moment où j’ai dit oui, elle n’en a plus parlé. J’ai cru à une fanfaronnade. En fait, elle attendait son heure. Ce soir, elle me prend par la main et me conduit au bout d’une impasse menant dans un club que je ne connaissais pas, dans un quartier que je connais pourtant bien. La musique est détestable et on suffoque dans la vapeur des machines à fumée. A ce compte-là j’aurais préféré un vrai sauna, mais ses fesses collées à mon bas-ventre me font rentrer les reproches au fond de la gorge. Ondulant autour d’une barre de Pole Dance, elle me fait bander tout en allumant les autres clients dont le cercle se resserre autour de nous. Quand elle me sent bien raide, elle se tourne vers moi, enfonce sa langue dans ma bouche en me tenant par les couilles puis, satisfaite, me conduit derrière le bar. Une armoire à glace bombé du torse et des biceps nous ouvre une porte et dissuade les quelques téméraires, hommes et femmes, qui prétendaient nous suivre. Ma compagne tend quelque chose au cerbère, comme un remerciement. La porte se referme. Devant nous s’ouvrent les bas-fonds.
Je la suis dans un escalier en colimaçon fort raide. A dire vrai, et quand bien même je ferais saigner mon amour-propre autant que la chute m’a fait mal au cul, je ne descends pas : je dégringole dans le repaire souterrain où elle me conduit. Les marches sont usées, ou suintantes, que sais-je ? Je ne vois pour ainsi dire rien. Même son cul saillant sous sa robe pailletée rouge, je le perds de vue par intervalles, et ne le retrouve que sous un panneau lumineux EXIT qui me le fait voir orange. Bref, je finis le parcours comme on tombe dans un trou. Ma tête morfle autant que le reste.
Sous le néon pâle qui court le long de la galerie où nous atterrissons, elle rit de ma posture, montrant deux dents de devant bien blanches et un brin longues. Bien que sobre encore à cette heure, j’ai la sensation d’avoir pris une cuite. Mes yeux mettent du temps à faire la mise au point. On a bien perdu 10 degrés depuis qu’on a quitté la surface. Un froid humide, qui plus est. Je me relève et je la suis comme je peux. Son rire résonne sous la voûte. La migraine cogne derrière mon œil gauche. Elle ondule devant moi. Derrière nous l’escalier a disparu. Je suis fait comme un rat.
Au bout du tunnel, comme au fond d’un portique dans les Annonciations du XVIe siècle, s’avance une porte en bois sans poignée. Ma compagne sort d’entre ses seins une clé en or qui me parait minuscule pour la respectable serrure en fer forgé.
Le courant d’air chaud me happe quand la porte s’ouvre. L’atmosphère est si dense qu’il me semble voir les différentes strates de température s’étager jusqu’au plafond. Me voici au milieu d’une salle large comme une cathédrale, tendue d’ocre. Au milieu se dresse un pavillon rouge vif d’où s’échappent des fumées blanches par les pans relevés de la tenture. Je ne distingue pas encore grand-chose, mais le stupre a un parfum qui ne trompe pas plus que les gémissements et les cris qui résonnent sur un fond d’accords de basse. Entré par une porte étroite, je ne vois de mur ni à ma gauche, ni à ma droite. Uniquement, leur taille s’amoindrissant avec la distance, une infinité de colonnes, et à perte de vue des canapés, des fauteuils, des divans, ainsi que des hommes et des femmes copulant par grappes, debout, assis, à quatre pattes, allongés... Des spasmes les secouent souvent à même le sol : le désir les a pris avec une telle urgence qu’ils n’ont pas eu le temps de se jeter sur un siège. La fille dans sa robe rouge scintillante a disparu.
On ne tombe pas dans la débauche. On y glisse, c’est plus agréable. J’ai glissé à terre et je n’ai eu à m’occuper de rien. Des mains fraîches font glisser mes habits. Mon sexe raide se glisse dans une bouche, et je ferme les yeux. Dans cette chaleur infernale, mes partenaires collent contre moi leurs chairs rafraîchissantes. Celui ou celle qui s’affaire entre mes jambes tour à tour me conduit loin au fond de sa gorge puis remonte avec sa langue le long de la hampe pour venir coller ses lèvres au gland et le sucer comme un glaçon. Le plaisir me dévore à l’intérieur, d’une douleur délicieuse que la fraîcheur de la salive apaise avant de la relancer. Une femme gémit en s’asseyant sur ma bouche, le dos tourné à mon autre partenaire. Je la sens couler dans ma gorge comme si nous avions baisé des heures durant, et je me demande avec un afflux sanguin renouvelé à quelle fontaine de sécrétions en tous genres je suis en train de m’abreuver. La boisson fraîche et fleurie coule en moi du bord de mes lèvres jusqu’à mon ventre brûlant. Sur ma bite, les partenaires se relayent et entretiennent mon érection jusqu’à la torture. Je veux jouir dans une bouche, me libérer dans un jaillissement, et je sens mon corps contraint de tous côtés par d’autres corps qui se pressent sur moi, déchargent sur moi, ne laissent pas un centimètre carré de ma peau vierge de salive, de foutre, de cyprine. Tout mon être est en tension, je deviens un gigantesque phallus dressé au milieu d’une alcôve infernale pour satisfaire les désirs d’une multitude de démons. D’autres que moi contrôlent mon corps et mon plaisir. Par vengeance je m’empare des hanches de ma cavalière pour la caler contre ma bouche, l’empêchant de bouger. Je happe ses lèvres, je les mords jusqu’à la faire crier, puis j’enfonce ma langue dans son sexe. Je trouve une meilleure prise en m’agrippant à ses fesses. Dès lors elle ne cherche plus à se libérer et quand elle jouit dans ma bouche, elle coule en moi en de longs jets sucrés.
Quand elle se relève, je me retrouve seul, ma bite brûlante dans la main, toujours raide. Rien ne me permet plus de distinguer mes partenaires dans les groupes qui se forment et se séparent au gré des besoins et des envies. Je me relève, dégoulinant. J’avise un cul offert, se balançant de droite et de gauche : des fesses s’élevant en majesté au-dessus de longues jambes musclées qui s’achèvent sur des pointes de pieds tendues. La tête de la femme est calée entre les mains d’un homme qui lui baise violemment la bouche. Elle relève un peu plus son cul quand je m’enfonce en elle. Son sexe se ferme et s’ouvre sur moi comme une bouche. Elle contrôle tous ses muscles. Je me contente d’accompagner le mouvement de coups de hanches indolents. Rien ne presse. Quand je lève la tête, je vois l’homme qu’elle suce se mordre les lèvres en fermant les yeux et en rejetant sa tête en arrière, puis ouvrir grand la bouche pour laisser sortir des insanités qui résonnent comme des mots d’amour. Il me regarde au moment de jouir. Son corps est parcouru de décharges électriques. Quand il se dégage, avec délicatesse, c’est pour se glisser sous elle. Elle s’étend sur lui et moi sur elle. Ils s’embrassent longuement. Elle m’abandonne son corps et je la tringle à me faire mal. Elle se relève et je crois être à nouveau abandonné, la bite et les genoux en feu. Mais lui vient vers moi et tend le bras vers le pavillon rouge. Alors que nous avançons, le passage se libère. Notre partenaire marche devant nous, comme une reine au milieu de la foule respectueuse. Dès que nous sommes passés, les ruts reprennent. Impressionné, je me tiens aussi droit que ma queue. Elle franchit le drapé de la tenture, et le pavillon cramoisi se referme derrière nous.
Un gigantesque lit ovale occupe l’essentiel de l’espace, repoussant loin les tentures. Il est recouvert d’une étoffe identique à celle qui moulait le corps de mon initiatrice en robe rouge, désormais invisible. La femme s’installe. Des coussins sont calés sous sa tête et ses épaules. Des boissons lui sont offertes. Quelqu’un vient écarter ses jambes comme on ouvre les portes d’un temple. Son amant vient s'asseoir derrière elle, prend sa tête dans ses mains et se penche pour l’embrasser tendrement. Deux hommes me font gracieusement signe de monter sur le lit.
Frissonnant de crainte et de plaisir, je me demande quel narguilé il me faudra fumer, quel flacon il me faudra ouvrir pour perdre ou retrouver mes esprits et, peut-être, traverser dans l’autre sens le tunnel et reprendre l’escalier traître.
- Qu’importe, me murmure une voix masculine dans l’oreille gauche. Savoure. Quand tu l’auras comblée, tu contempleras le ciel du lit. Est-ce que quelque chose comptera encore, après cela ?
Je lèche l’intérieur de ses cuisses. Encouragé par les frissons qui font onduler sa peau, j’avance encore ma langue. Je la fais aller et venir sur son clitoris durci. J’enfonce mes doigts dans son sexe ouvert. Son corps monte et descend comme une vague. Jamais je n’ai senti ma queue aussi gonflée, et mes couilles aussi dures. C’est une torture de damné qui me vaudra, je l’espère, de jouir au centuple. En attendant, je tâche de me concentrer sur le plaisir que j’offre. Rassemblés autour du lit, les assistants ont entonné un chant polyphonique. Au moment de l’orgasme, ma partenaire fait entendre sa voix au-dessus de toutes les autres.
Elle se dégage. On me dit de rester à quatre pattes. Je sais ce qui m’attend. Je le réclame. Je m’entends dire, d’une voix méconnaissable : traitez-moi comme une chienne. On écarte mes fesses et on prend possession de moi. Le plaisir est si violent que je jouis instantanément. Mon foutre brûlant est recueilli dans une fiole ventrue. Elle est scellée par un bouchon en forme de phallus d’or ailé.
Je m’allonge et contemple le ciel du lit. Plus rien ne compte, effectivement.
Quand je reprends mes esprits, je suis reconduit avec les honneurs jusqu’à l’étroite porte en bois. Mon amante en robe rouge, enfin reparue, me devance. Elle sème des paillettes sur son chemin. Avant de sortir, nous nous tournons pour saluer la foule. Un homme lui tend un coussin de soie noire sur lequel elle pose la petite clé. Quand la porte se referme sur nous, je sais qu’il n’y aura pas de retour possible dans ce lieu de plaisirs infernaux. Dans le tunnel, l’humidité suinte des murs. Je me réchauffe à son corps brûlant : « Où étais-tu ? » Elle me caresse la tête comme elle prendrait soin d’un animal apeuré. Presque tendrement, elle me soutient dans l’escalier en colimaçon. Quand le cerbère nous rouvre la porte dissimulée derrière le bar, elle me devance et, sans se retourner, disparaît au milieu des danseurs et de la fumée blanche. La musique se tait. Les lumières s’éteignent sauf, au-dessus de nous, un néon grésillant aussi blafard que celui du tunnel, tout en bas.
Je m’effondre derrière le bar. L’armoire à glace me fait asseoir dos au mur. Il sort de sa poche un objet effilé aux deux bouts.
- Elle m’a donné ça pour toi. Il paraît que le retour sur terre peut être… brutal.
J’entends un premier bris de verre. Il incline alors ma tête en arrière et me fait ouvrir grand la bouche. Un second bris de verre et un liquide amer coule sur ma langue. Ma dernière vision est celle de son épais visage amoureusement penché sur moi. Je sens mon âme se dissoudre avant qu’il ait fini de libérer le contenu de l’ampoule.
LA ZONE -
= ajouter un commentaire =
Les commentaires sont réservés aux utilisateurs connectés.
![[imprimer]](/images/print.png)




= commentaires =
C'est un texte d'un haut niveau littéraire et Laetitia Giudicelli pourrait si elle en avait envie sans aucun problème écrire des bouquins pour des maisons d'édition comme la Musardine. Le coté para arrive seulement en final twist mais c'est un choix crucial. Alors qu'il n'y a pas de jugement moral tout du long et qu'on a le droit à des descriptions de scènes orgiaques très bien écrites mais rendues très mécaniques, traitées frontalement, sans faire appel à la fantasmagorie des personnages, on a avec la sanction finale l'impression qu'un innocent est condamné pour avoir été spectateur de sa propre existence sans même qu'il ait fait appel à son libre arbitre in fine, un peu comme on pourrait tenir pour responsables des dégâts d'un ouragan des victimes qui n'auraient pas souscrit à une assurance par omission.
Oui... peut-être...
Plus surement on peut voir que l'écriture est un succédané à ses frustrations et à ses phantasmes qu'elle permet de vivre par procuration.
Sinon, pas grand'chose à en dire, ni bon, ni mauvais, avec un étrange sentiment de déjà vu.
Quand à la présentation par l'IA... TOUJOURS AUSSI IMBUVABLR : "cruauté", "hypnotique", "érotique"... toujours le même charabia sorti du chapeau... VOUS VOULEZ FINIR LOBOTOMISES ?
(* Quant à)