18 h. Il serre des mains, signe des autographes. Ses premiers supporters sont les meilleurs. Les convaincus, les fous. Ceux qui désespéraient à leurs balcons, qui n’osaient plus traverser le hall de leur immeuble, ni lever les yeux en allant acheter leur paquet de clopes. Ceux qui ne croyaient plus en rien, et surtout pas en eux. Qui étouffaient un rire de dépit quand on leur disait police, Etat de droit, gouvernement. Justice, paix, égalité. Fraternité. Ils ont dans les yeux cette lueur que saint Louis devait voir dans ceux de ses porteurs, en approchant Jérusalem.
La foi.
Mais on ne se nourrit pas de beaux sentiments, ni même de dévotion. On ne construit pas un empire sur des prières. Ridge a besoin des autres. Ses sbires. Ceux qui ont du sang sous l’ongle, des cauchemars dans l’iris, de l’or dans les chicots. Les vrais.
Et justement il approche du bureau de Kalach, directeur de campagne et responsable du 8e district. Celui qu’il faut gagner pour emporter la capitale, puis le reste : le cœur, le vortex.
Kalach est avachi dans son fauteuil, les pieds en éventail sur sa petite table en fer. S’y empilent des colonnes de documents tachés de liquides divers. Son bureau, sorte de cage de verre au centre de l’entrepôt, sent le talc, la transpiration, et l’eau de Cologne. Mais aussi, plus subtile, une odeur que Ridge connaît bien : celle de la magouille. Elle sent souvent la pomme ou la fraise, comme pour t’endormir : mais avec un relent âcre, de fond de caleçon, impossible à masquer. Dans le cas de Moustache « Kalach », ses 165 centimètres tout déployé, sa pilosité faciale à la Lorent Deutsch et ses yeux d’attardé, l’odeur vient, aussi, du fait qu’il n’a jamais su appliquer les règles de base d’hygiène corporelle. « Un traumatisme d’enfance » d’après lui. Une putain de grosse flemme surtout. Mais depuis le temps, Ridge est immunisé.
— Salut, vieux chacal.
Moustache lève sa main droite, indolent..
— Heil, mein Drache.
Ridge s’assoit face à Kalach, et lui donne un coup de coude dans le pied pour lui faire adopter une position plus convenable.
— Les références de facho, ça te fait sans doute rire, mais ça peut nous coûter cher. Une blague comme ça en public, et tu me fais chuter de dix points sur l’échelle de confiance.
— Ça va, Ridge, monte pas sur tes grands chevaux. On est entre nous.
— Pour l’instant… Dans deux heures, on sera peut-être dans un bain de foule à serrer des mains, à incarner l’espoir d’une France que personne n’a baisée correctement depuis au moins dix siècles.
— Comment ça, « peut-être » ? s’exclame Kalach en bondissant de son siège. On a dix points d’avance sur Baroin au dernier pointage ! Et je te parle pas de sondages des fouilles-merde à la sortie des urnes ! Je te parle de chiffres maison, vérifiés, d’électeurs que j’ai fait accompagner personnellement jusque dans l’isoloir. Mec, ça y est, c’est le Grand Soir !
— T’emballe pas. Je le croirai quand je me verrai sur tous les écrans.
— Deux heures, Tag ! Dans deux heures, tu revendiques la victoire depuis ici ; dans trois heures, tu te pointes au JT, costard cravate et belle gueule. Et cette nuit mon gars, oui, cette nuit, tu sniffes un rail entre les fesses d’Imane avant de la faire danser au bout de ta bite, cette grosse p...
Un regard de Ridge suffit à désarmer Kalach. Décidément, le Führer, Imane, la drogue - à laquelle Ridge n’a jamais touché… Il y a des choses avec lesquelles on ne plaisante pas.
— Moustache, mettons que demain matin je sois à l’Élysée, les fesses dans le siège de cet imbécile de De Villiers. Il me faudra quelqu’un pour balancer ses cartons par la fenêtre… Mais toi… Qu’est-ce que je fais de toi ?
Kalach se garde bien de répondre. Ridge pense à voix haute. Pour sa part, en dépit de sa saleté, il se verrait bien dans un bureau propret côté parc, avec si possible une douzaine de jeunes stagiaires, jupe obligatoire, et une trique à l’ancienne, pour les motiver. Putain… Pourquoi on veut toujours ce qu’on peut pas avoir ? Le temps d’un énième fantasme de Kalach, Ridge a réfléchi à sa question :
— T’es un idiot doublé d’un incontinent, Kalach. Proteste pas. La nature t’as affligé d’à peu près toutes les tares imaginables, et il faudrait que je te donne… quoi ? Un bureau à l’écart et une armée de petites soubrettes à dominer ?
Le sourire béat disparaît du visage de Kalach. T’es tellement prévisible, Mousse. Je n’ai aucun mérite. Ce qui traverse ton crâne plein de courants d’air, je le vois passer dans tes yeux de camé. Tiens, là, ajoute-t-il en faisant pivoter son siège pour suivre Kalach qui va et vient dans la pièce encombrée, t’es en train de te demander pourquoi je t’ai pas encore viré. Et je peux te répondre : parce que tu sais que sans moi t’es rien. Ridge s’est levé à son tour et s’est planté devant Kalach, qui sue la trouille. Oh ! pas la trouille de se faire mettre au tapis. Non. La peur essentielle, fondamentale, celle de perdre son grand tout, sa raison de vivre : la confiance du Dragon.
Alors il endosse le rôle qu’il connaît le mieux : celui du mâle oméga. Il se pencherait sur le bureau en écartant les fesses, s’il le fallait. Mais Ridge a eu ce qu’il voulait :
— Kalach. T’es rien sans moi. Mais sans toi, j’irais pas loin. Oui, je vais la gagner cette élection. Et oui, c’est en grande partie à toi que je le devrai. Ce soir, c’est le Grand Soir. Et pour toi aussi. Dès demain, on te fait beau, à coup d’éponge à récurer, s’il le faut. Demain, tout l’Elysée empestera ta putain d’eau de Cologne, Moustache.
LA ZONE -
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DROGUISTAN - Partie 1 - chapitre 4/33France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
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Cet épisode ne parviendrait jamais à capter l'attention sans la présence d'une plaisanterie absolument magistrale qui justifie à elle seule de s'infliger cette lecture. Le texte tente d'insuffler une aura christique à des magouilles de caniveau, une prétention politique ridicule qui ne fait qu'accentuer le génie de cette blague supérieure. On se gargarise de cette virilité de bazar et de ces portraits de bras cassés à l'hygiène douteuse, des clichés si grossiers qu'ils ne servent que de faire-valoir à la drôlerie de ce même gag. Même ce futur délabré, décrit avec une finesse digne d'un marteau-piqueur, finit par devenir supportable tant il prépare le terrain pour cette saillie humoristique qui éclipse toute la grisaille ambiante. Si j'ai finalement adoré ce récit, c'est uniquement grâce à cette trouvaille ultime qui m'a fait mourir de rire. SPOILER ALERT : Baroin se présentant à la présidentielle.
Le texte baigne dans une atmosphère de brutalité, de domination et de mépris (pour les femmes, les "faibles", les institutions). C’est assumé, mais ça peut effectivement donner une impression de "drogistan" — un monde dans lequel tout est corrompu, où les rapports humains sont réduits à des rapports de force, de sexe ou de pouvoir.
Les références au nazisme ("Heil, mein Drache"), la misogynie ("faire danser au bout de ta bite"), la glorification de la saleté et de la manipulation sont délibérées. Elles servent ton propos, mais peuvent heurter ou écœurer, surtout si le lecteur ne perçoit pas la dimension parodique ou critique.
Aucun idéal n’est épargné. Même la "foi" des supporters est décrite comme un désespoir pathétique. Le texte ne propose aucune échappatoire, aucun contrepoint moral. C’est un choix esthétique, mais ça peut rendre la lecture oppressante.
Bref, on aime la saturation, ou l'on coule sous celle-ci. J'ai coulé, car la politique n'est qu'un jeu pour les punchiverbistes.
Ça suinte l'impuissance qui s'asperge de prolongements phalliques pour un coït dans l'urne. Le tout baignant dans la putréfaction.
Ce serait bien qu'un élément perturbateur hautement subversif vienne percer le délire de dragon.
La suite!
@AB : des éléments subversifs, il y en aura, sois en sûr. Pas sûr qu'ils soient plus reluisants, ceci dit.
J'aimerais aller un peu plus loin dans l'analyse.
La forme de ce texte a été, je pense, très bien analysée dans les commentaires précédents.
J'aimerais m'attacher au message.
Ce que j'aime dans ce texte (et début de roman), c'est qu'il n'est pas moralisateur primaire. C'est-à-dire qu'il ne demande pas à ce que l'on haïsse Ridge par réaction épidermique, mais par prise de conscience.
Et Ridge n'incarne pas seulement la figure caricaturale du "Dictateur de Base" (comme le fait par exemple le film "Le Dictateur"), mais est une métaphore de la corruption par le Pouvoir. Il montre aussi, au-delà, que le pire monstre n'est pas celui qui s'empare du pouvoir et en abuse pour son intérêt ou son plaisir, mais toute la dynamique qui lui permet de le faire, à commencer par le peuple lui-même qui est en fait son propre bourreau, car sans son désir de croire en de pseudo-sauveurs, ceux-ci ne pourraient exister. Ils ne pourraient non plus exister sans leurs soutiens (ici incarnés par Kalach (dont on apprécie le patronyme évocateur), qui représente aussi la figure de "l'éminence grise"). Ce n'est pas une idéologie particulière qui est ici stigmatisée (même si elle stigmatise une idéologie qui stigmatise à elle seule toutes les autres), mais une prise de recul sur les dérives idéologiques de tout Pouvoir quel qu'il soit (et notre Histoire n'a cessé de nous le montrer tout du long : et très récemment d'ailleurs, nous avons eu l'exemple d'un Iznogoud qui est, lui, devenu Calife à la place du Calife).
Ce texte semble nous inviter à une réflexion, une prise de recul sur la notion même "d'idéologie" politique, en nous tendant le piège de nous faire adhérer par réflexe à l'idéologie opposée à celle incriminée.
Laetitia, Nino, j'espère que vous ne me décevrez pas : vous tenez-là les éléments pour un Manifeste qui appelle à la raison et à la modération et à la prise de conscience éthique !
Et qui développe et illustre en outre cette pensée attribuée à Beaumarchais : "Dieu exècre les Hommes qui se lamentent des effets, tout en continuant à en chérir les causes".
@René : Droguistan ne se veut pas un manifeste de quoi que ce soit, même si à titre personnel il ne fait pas de doute que Nino et moi-même avons une certaine éthique.
Comme tu l'as bien dit, et cela fait plaisir à lire, nous ne cherchons pas à moraliser. La seule éthique qui vaille, c'est de ne pas prétendre penser à la place du lecteur.
Bim, comme disent les jeunes.
J'ai pas encore eu le temps de lire vraiment le texte mais le bim me démangeait trop.
> Laetitia : oui, le mot "Manifeste" est un peu excessif et mal choisi. je le prenais dans un sens large, (pas dans le sens qui désigne le "Manifeste" comme un genre "littéraire"), plutôt comme "l'exposé d'une éthique".
Et l'éthique que tu revendiques ("ne pas penser à la place du lecteur") est en effet la meilleure... et peut-être la plus difficile à tenir.
J'espère que Toi et Nino parviendraient à tenir cette éthique ! (Et... heu... en faire une authentique et naturelle sainte éthique... heu...).
@René, j'ai réagi au mot "manifeste" parce qu'il ne convenait pas, mais cela ne signifie pas que je l'aie mal pris.
Je n'ai rien contre les échanges constructifs, bien au contraire.
> Laetitia : d'accord. Désolé pour le choix de ce mot malheureux. (et je n'ai pas dit que c'était un Manifeste, mais que je trouvais "qu'il y en avait là tous les éléments" (potentiellement, donc) !).
(mais je ne sais pas si cette nuance suffit à te rassurer).
Vous êtes tellement polis que je ressens tout à coup une folle envie de hurler BALLADUR 2027.
Bien sûr, je racontais des conneries au début. J'ai adoré mais pas que pour la blague de Barouin. Je relance d'un TOUS AVEC CHEV7NEMENT 2027 §§