Il est là, quelque part, dans l’appartement. Elle reconnaît ses pas. Traînants, empesés de la journée de travail, charriant la rancœur, la colère et la haine. La haine de son patron, de son boulot de merde, des banques qui le harcèlent, des femmes qui l’ignorent, des gamins qui le rendent fou. Sous ses semelles couinent les jouets de Samia, et ceux du chien, qui sont parfois les mêmes. Elle sent contre ses côtes le corps chaud et frêle de sa sœur, qui ne peut pas s’empêcher de marmonner.
Imane se réveille en sursaut, et aussitôt attrape son couteau, planqué sous son oreiller. Il est 2 h 38 du matin. Il y a à peine 2 heures, Ridge lui a lancé un regard qu’elle n’oubliera pas de sitôt.
Ce n’était pas la première fois qu’elle le voyait tuer quelqu’un. C’est arrivé, forcément : le « grand retournement » ne s’est pas fait qu’avec des affiches de campagne. Il a fallu commencer tout en bas, et mettre les mains dedans. Ensemble.
Plomber un mec, l’égorger, ou même le décapiter, comme ce taré de Ferenc pourrait bien l’avoir fait, même s’il prétend le contraire : c’est une chose. Tu vois la vie quitter ses traits. Ses yeux d’ennemis qui, dans un dernier éclat, redeviennent ceux d’un enfant et gravent en toi une petite marque, à côté des autres. Elle ne s’y est jamais habituée, mais elle était suffisamment prête à encaisser. Mais ce qu’ils ont fait ce soir, c’est autre chose.
Dans cette petite salle souterraine dont elle-même ignorait l’existence, ils sont six : Ridge et elle, ce pou de Kalach, deux Villiéristes repentis en treillis bardés de médailles, et un type à face de rat, Gérard Franbec, son « adjoint » en charge de la coordination opérationnelle. Franbec est un puceau sorti de X après avoir fini major de Science Po. Il peut réciter le dictionnaire à l’envers et finir les sudokus niveau hard en dix secondes. Mais il est juste là pour faire plaisir à « l’aile droite » : son père est DG chez Bolloré, et Ridge ne peut pas se fâcher avec tout le monde, même s’il ne se gêne pas la plupart du temps.
Ils restent tous les six devant les écrans, sur lesquels défilent les images en temps réel, prises par les Dragons OP déployés sur le terrain. Un mauvais jeu vidéo, sombre et cahotique. Les soldats venaient de s’infiltrer dans la villa, après avoir esquivé les gardes et désactivé le système de sécurité.
Ils répondent à des noms de code, même Imane ne connaît pas leurs véritables identités. Cardiff, le leader, chuchote dans son micro :
— Phase d’approche terminée. Scanners inopérants, les murs de la villa sont doublés à l’isolant thermique. Procédons à la phase 2 du plan « place nette », sauf contre-ordre.
Ridge se tourne vers Imane. D’un regard, ils se comprennent. Trop tard pour faire marche arrière.
Franbec, dont la mission est de traduire en mots les subtiles expressions du visage d’Imane, s’approche du micro.
— Ici Casimir. Procédez, over.
Il se croit dans Top Gun.. Cardiff se tourne vers ses hommes. On aperçoit des silhouettes sombres, aux visages indistincts, interchangeables, des hommes matures et en pleine possession de leur moyens, shootés au Dragon jusqu’aux orteils, prêts à mourir pour Ridge. Et derrière eux la lune, qui se reflète dans les eaux tranquilles de la baie.
Puis tout s’accélère. Cardiff pousse la porte, dont le verrouillage électronique a été neutralisé. Il avance dans un couloir sombre et désert, carrelé de marbre, débouche dans un grand hall. Se retourne et fait signe à ses hommes de se déployer. Puis lève la tête. Un bruit à l’étage. Ils se regroupent et grimpent l’escalier en courant. On peut entendre le souffle de Cardiff. À l’étage, ils tournent sur leur droite. Cardiff fait quelques mètres, puis s’immobilise. Un rayon de lumière sous une porte. Les toilettes. La porte s’ouvre. Une femme. La femme de Johnny El mahdi. Elle était censée se trouver au Maroc. Elle se tourne, se fige. Imane se penche vers Ridge. Il hoche la tête. Franbec : « Feu. Feu Cardiff. Éliminez. »
Imane, un instant, a pu imaginer ce qu’avait été la dernière vision de cette victime collatérale : deux points verts et un point rouge dans le couloir. Elle n’a pas le temps de crier : trois balles, silencieuses. Une dans la tête, deux dans le torse. Elle bascule en arrière. Ridge ne montre aucune émotion.
Mais une silhouette, une petite silhouette, sort des toilettes en se frottant les yeux.
— Ridge...
Le type grommelle. Elle hésite. Lui planter le couteau dans le bide et le voir se vider, stupéfait en lui racontant ses secrets. Mais ce pauvre gars ne lui avait rien fait. Elle pourrait peut-être s’amuser à appuyer ici, ou là. Il se pisserait dessus, ou perdrait momentanément l’usage de ses bras. Mais quel intérêt ?
Pourquoi continuer à se mentir ?
Parce qu’elle le sait. Ce qu’elle a abandonné derrière elle. Elle ne l’oubliera jamais, quoiqu’elle fasse, à quiconque. Derrière tout ça… les poings, les couteaux, les grosses bagnoles et le pouvoir qu’elle détient à présent, Directrice de Cabinet, Cheffe des Dragons, première concubine impériale et maîtresse ès shiatsu… Il y a toujours les semelles qui couinent
La tueuse en jarretelles, ça les fait bander. Et c’est le rôle que lui a demandé de jouer Ridge. Leur secret.
LA ZONE -
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Résumé : Cette France de 2034 n'est qu'un cadavre en décomposition où des psychopathes shootés au Dragon s'amusent à jouer aux soldats dans un snuff movie de luxe validé par des énarques puceaux. L'horreur s'y déploie avec une banalité crasse, transformant l'exécution d'une femme et l'ombre d'un gosse en de simples interférences techniques au milieu d'une géopolitique de bas étage. Imane, cette "tueuse en jarretelles" aux mains sales, n'est que le symptôme pathétique d'un monde qui a remplacé l'espoir par le surin, cherchant vainement à noyer ses traumatismes d'enfance dans le sang de ses semblables. On en ressort avec une envie de douche acide, car ce récit ne propose aucune rédemption, seulement le bruit lancinant des jouets qui s'écrasent sous les bottes de barbares qui n'ont même plus le mérite de la folie.
= chemin =
= résumé =
[ Cette France de 2034 n'est qu'un cadavre en décomposition où des psychopathes shootés au Dragon s'amusent à jouer aux soldats dans un snuff movie de luxe validé par des énarques puceaux. L'horreur s'y déploie avec une banalité crasse, transformant l'exécution d'une femme et l'ombre d'un gosse en de simples interférences techniques au milieu d'une géopolitique de bas étage. Imane, cette "tueuse en jarretelles" aux mains sales, n'est que le symptôme pathétique d'un monde qui a remplacé l'espoir par le surin, cherchant vainement à noyer ses traumatismes d'enfance dans le sang de ses semblables. On en ressort avec une envie de douche acide, car ce récit ne propose aucune rédemption, seulement le bruit lancinant des jouets qui s'écrasent sous les bottes de barbares qui n'ont même plus le mérite de la folie. ]
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01/05/2026
06/04/2026
31/03/2026
27/03/2026
26/03/2026
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27/03/2026
24/03/2026
20/03/2026
DROGUISTAN - Partie 1 - chapitre 12/33France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
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= commentaires =
Franchement, plus je lis Droguistan et plus je pense qu'une adaptation en bande-dessinée devrait s'imposer à Laetitia et Nino. Avec toutes ses alternances de points de vue, d'un épisode sur l'autre, en se basant sur des ruptures conceptuelles et mises en situation dans des environnements très différents de nombreux personnages, tout cela pour faire avancer l'intrigue sans lasser le lecteur, le format BD permettrait de rendre leurs idées les plus originales tout de suite plus impactantes. C’est un univers qui vit par l’image : on passe du froid des hautes sphères du pouvoir à une violence brute en un clin d’œil, et le lecteur ne perd jamais le fil parce que chaque scène a son propre look.
Votre façon de mêler complots politiques et fantômes du passé rappelle énormément le suspense de XIII. Pour le côté sombre, presque désespéré, avec le contraste entre le luxe des puissants et la misère, on est clairement dans l'esthétique radicale de Frank Miller dans Sin City. Quant à vos Dragons boostés à la drogue et la précision chirurgicale des scènes d'action, ça me fait penser au manga Akira.
Sur le plan littéraire, le point fort de cet épisode est le rythme : on passe de la tension d'un assaut militaire à un silence intérieur super pesant sans que ce soit forcé. Le portrait d'Imane lui donne une vraie âme, bien loin du simple cliché de la femme d'action mais un personnage complexe avec un passé et des casseroles qui la rongent. Mais pour moi, la meilleure trouvaille est le bruit de jouet qui couine sous une botte ; ça ramène tout de suite la grande violence politique à quelque chose de l'ordre de l'intime domestique. Vous suggérez tout un storyverse, immense et complexe, au travers d'un tout petit détail.
Lapinchien, je me souviens d'un échange que tu as eu un jour avec un Zonard sur le site :
-Tu es sérieux, Lapinchien ?
-Rarement.
C'était pas un zonard, c'était René.
Bien vu Lapch" pour les refs, c'est presqu'un Bingo (Zero Dark Thirty dans le bouillon)
Pour info a partir de l'épisode 21 : plusieurs chapitres à chaque publication (entre 3 et 5) et un résumé des épisodes précédents à chaque publication (putain si avec ça je me fait pas repérer par un chasseur de tête de AB Production).
ou Marc Dorcel, encore mieux.