Ils se retrouvent quand elle le veut, quand il le peut. Il n’essaie pas de se cacher, mais elle refuse qu’on les voie ensemble, alors c’est souvent à l’hôtel, parfois dans l’avion présidentiel entre deux conférences de presse. Ridge la veut pour lui tout seul, mais elle refuse ça aussi : est-ce qu’il se limite, lui ? Il esquive. Ce n’est pas son genre. Mais elle n’a pas peur de le contrarier.
— Tu n’aimes pas partager, n’est-ce pas ?
Ils se tiennent sur le balcon, devant la Méditerranée. Au loin, les mâts des voiliers, dressés vers le soleil, caressés par le vent, dansent pour eux.
— Bien sûr que si, Violette. J’aime partager. Quand je possède.
— C’est ça, alors ? Tu es devenu un « super prédateur régulateur » ? Fini le mâle alpha ?
Ridge sourit, veut poser sa main sur son sein, mais elle lui échappe..
— Tu as lu les textes de Kalach. C’est bien.
Elle enfile une nuisette, s’allume une cigarette.
— Ton Moustache, c’est un drôle de numéro, Ridge. Je n’arrive pas à savoir, même après toutes ces années, si c’est un génie ou un demeuré. Tu sais t’entourer, ça c’est sûr. T’as toujours su, depuis le début. Et moi…
— Toi, tu ne fais pas partie du plan.
— Je le prends comme un compliment. Et Imane ?
Il reste silencieux un moment. Au loin, des gamins qui sautent dans la calanque poussent des hurlements en défiant la mort et la gravité.
— Je t’ai déjà raconté l’histoire du loir ?
Elle ne réfléchit pas longtemps : Ridge ne raconte jamais d’histoire. Il ne parle que du présent, parfois de l’avenir. Il ne déteste pas les métaphores, mais ne s’aventure jamais dans la parabole.
Tout ce qu’elle sait de lui, depuis toutes ces années, en dehors de ce qu’ils ont vécu ensemble, elle l’a déduit, déterré, supposé.
— Quand j’avais dix ans, ma tante Lydia est morte. Elle habitait dans une vieille maison au bord d’une voie ferrée. Pas d’enfants, vieille fille, mal lunée. Pas de testament, ça ne fonctionnait pas comme ça, chez nous. Et la maison, ça ne nous intéressait pas. Mais les meubles, la vaisselle, tout ce qu’on pourrait revendre… Mon père nous a équipés, mon frère Mil et moi, de barres de fer. On s’est rendus sur place, tous les trois, et là, on s’est battus pour deux fourchettes et une armoire. Battus comme des chiens. Avec nos propres cousins, nos oncles. Jusqu’à la tombée de la nuit. A la fin, il ne restait que nous. Avec mon père, on est rentrés dans la baraque, et on a tout démonté. Les plinthes, le parquet, le carrelage. Tout, des fois que la vieille folle ait planqué quelque chose. Puis à un moment, Mil a poussé un cri. On l’a rejoint dans la chambre. Là, dans le lit de la vieille, dormait un loir. Un putain de gros loir bien poilu, bien dodu. Pendant tout le temps qu’on se bastonnait, ce gros tas roupillait peinard.
Violette est partagée : d’un côté elle est contente qu’il lui parle - car en fin de compte, leurs discussions tournent en général autour de questions sur sa politique, qu’il prend un malin plaisir à esquiver. Mais de l’autre côté…
— Je ne vois pas trop l’intérêt de ton histoire, sauf ton respect, Monsieur le Président.
— On a chassé la bestiole. Elle s’est faufilée dans un trou dans le mur. Dans le trou on a trouvé tous les bijoux de la vieille Lydia. J’étais aux anges, je voyais déjà toutes les merdes que j’allais pouvoir m’acheter avec : un nunchaku, des baskets cool, des BD, enfin toutes ces conneries de gamin. Mais mon père a pris les bijoux. Il les a revendus et ensuite, on est allés voir les oncles et les cousins qu’on avait tabassés. Alors, à chacun, il leur a donné une partie du butin, à proportion de ses besoins et de ce qu’il attendait de lui en retour. Tu comprends ?
Elle hoche la tête
— Le pouvoir. C’est le pouvoir de donner, d’obliger. De soigner. Celui des rois. Tu n’es pas si différent de ton prédécesseur…
— Non, Violette. Ce crétin de De Villiers vivait pour son fantasme. Moi, je ne suis qu’un moyen. Je ne vais pas « partager ». J’offre.
— Mais pour offrir…
— Il faut posséder.
Il l’attire contre lui. Au loin, un gamin hurle. Peut-être qu’il s’est ouvert la tête et que son cerveau flotte dans l’eau salée. Ou peut-être qu’il vient de défier les éléments, l’ordre et le destin, et que c’est tout ce qu’il lui reste pour se sentir exister.
LA ZONE -
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DROGUISTAN - Partie 1 - chapitre 13/33France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
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