LA ZONE -

DROGUISTAN - 1.16 - La Main qui nourrit

Le 06/04/2026
par Nino St Félix, Laetitia Giudicelli
[illustration] DROGUISTAN - Partie 1 - chapitre 16/33

France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
Violette fredonne dans sa Twingo en attendant le type :
« Y’en a qui vendent l’amour au fond de leur bagnole »
Elle se regarde dans le rétroviseur. Il faut qu’elle paraisse soignée, mais pas trop. On lui a fait savoir qu’il portait une certaine « attention » à l’apparence, des femmes en particulier. Mais en même temps, elle doit paraître assez pauvre, assez misérable pour venir du peuple et quémander ce job. Équilibre délicat. Ce qu’il ne faut pas faire pour la Vérité. Au-dessus d’elle, des drones vrombissent. Dans sa tête, Particia Kaas insiste.
« Y’en a huit heures par jour qui tapent sur des machines ».
Le type s’approche d’elle et lui tend une main calleuse, qui appartient à un corps d’amateur de Big Mac. Le visage est à l’avenant ; il manque quelques dents, le pif un peu trop rétamé, mais des reliquats de quelque chose qui, dans sa jeunesse, avait dû être de la beauté. Il ressemble à ce vieux pervers d’acteur fasciste qui a perdu la tête au « Puy Duf’ », Gérard machin truc. Ce crétin de de Villiers envisageait d’en faire un martyr de la nation, et de le panthéoniser.
Mais Ridge, lui, il panthéonisera qui ? Lui-même, par anticipation ?
    — Enfilez-ça, marmonne Senek - c’est son nom, aucun rapport - en lui tendant une combinaison blanche, des lunettes de ski, une paire de gants, et des patins à chaussures comme les infirmières en portent à l’hôpital.
    — Vous consommez ?
Elle hoche la tête.
    — Quelle fréquence ?
Elle hausse les épaules, essaie de se souvenir de ses propres articles et interviews. Les témoignages sont si divergents.
    — Quatre ou cinq doses par semaine.
Il plisse le front. Elle soutient son regard. C’est crédible. Le Dragon est donné à présent.
    — Gélules ?
Pourquoi est-ce qu’ils ne le lui ont pas demandé au téléphone ? Oui, gélules, comme les pauvres. Pas les pauvres pauvres, juste la majorité. Mais Senek, tandis qu’elle rabat sa capuche, lève un doigt et cligne de l’œil. Elle repense à Quentin, ce crétin de Quentin, et se demande, un instant, si ce Senek ne s’apprête pas, comme son imbécile de frangin, à lâcher une grosse caisse avant d’éclater de rire.
    — J’ai l’impression de vous avoir déjà vue quelque part.
Merde. Pourtant, elle se trouve assez convaincante en Fantine.
    — C’est possible, je… je sors souvent.
Le visage du type s’éclaire. L’histoire fait sens. Le Dragon rend heureux. Violette est prête, elle rabat ses lunettes de ski. Il lui fait signe de la suivre, écarte un rideau transparent, et les voilà dans l’entrepôt. Aussi simple que ça.

C’est une immense pièce qui ressemble au QG de Ridge pendant la campagne - et pour cause : tous les entrepôts de Dragon sont organisés de la même manière, un peu comme les magasins Ikea. Senek lui montre le poste de sécurité, à droite. Des Dragons en combinaison sont en train d’y boire le café, en gardant un œil sur les écrans de contrôle. Elle repense aux drones, se tourne vers son guide.
    — C’est tout ? Je veux dire… Un endroit comme celui-là, je pensais qu’il serait aussi bien gardé qu’une prison de haute sécurité.
Senek sourit.
    — Vous avez déjà entendu parler de von Clausewitz ? Sun Tzu, peut-être ? Non, bien sûr. Tahgui… Monsieur le Président estime que « trop c’est moins ». Qu’il vaut mieux quelques Dragons de compétition, qu’une armée d’imbéciles qui ne savent même pas pour qui ils travaillent.
    — Vous voulez dire que les Dragons… consomment, eux aussi ?
Il éclate de rire.
    — Evidemment. La main qui nourrit. Ça non plus, ça vous parle pas, Corinne, hein ?
Violette se fait violence pour ne pas trahir sa couverture de pimbêche. Elle comprend mieux pourquoi il l’a interrogée sur sa consommation. Elle devrait faire plus attention : ne pas consommer, ça devient de plus en plus stigmatisant. On vend plus de Dragon que d’Efferalgan, chaque jour, en France, lui explique Senek, en l’emmenant jusqu’à la section de l’emballage. Là, des dizaines de jeunes femmes en combinaison contrôlent la conformité des boîtes, apposent les étiquettes qui permettent de bénéficier de Crédits Dragons, et préparent les palettes qui seront ensuite distribuées dans les pharmacies.
Ils franchissent un autre rideau de plastique et atteignent la partie de l’usine dédiée à l’« ensachettement ». Senec lui explique que les intérimaires qui travaillent ici, une poignée d’hommes et de femmes un peu plus âgés, sont chargés de contrôler la conformité aux lois de l’Union Européenne - « tant qu’on en fait encore partie », glisse-t-il avec un sourire entendu - des comprimés. Ils doivent en prélever sur chaque « fournée » et les soumettre à une série de tests. Si les tests reviennent négatifs, ils procèdent à la destruction de la fournée - un véritable gâchis, selon Senek. Mais Violette sait qu’en réalité, ils revendent au black les cachetons de mauvaise qualité, qui inondent les rues et représentent, d’après certains sites anar, jusqu’à 25 % du Dragon en circulation dans le pays, et 50 % dans l’hémisphère sud.
    — On manquait pas de candidats, Corinne. J’ai lu ton CV. On est là pour s’aider, tous les deux. Tu me comprends ?
Violette hoche la tête.
    — Tu viens d’où ?
Elle commence à débiter son mensonge, mais Senek l’interrompt.
    — Non. Ce que je veux savoir… Je te repose la question autrement : t’es tombée de combien d’étages ?
Elle hésite, surprise qu’un Ridgien se montre aussi critique envers le régime.
Comme tout le monde. D’assez haut pour avoir le temps de penser que c’est l’atterrissage le plus important.
    — C’est de l’histoire ancienne, Senek.
Il pose une main sur l’épaule de Violette.
    — C’est ta chance, ma grande. Avec la future loi de Nationalisation du Dragon, la demande va exploser. Et si t’as pas peur de travailler…

Enfin, ils parviennent à la partie « confection ».
    — C’est là que tu vas bosser, Corinne. C’est le plus difficile, mais l’agence dit que t’es une dure au mal. Et puis, vu ta conso perso, ça devrait pas être un souci, ajoute-t-il avec un clin d’œil.
Devant eux, une énorme cuve de près de 3 mètres de haut, entourée d’échafaudages. Au-dessus de la cuve, des tuyaux déversent divers liquides, tandis qu’un bras mécanique touille le tout, sous le contrôle des « dragonautes » qui notent les dosages et contrôlent les machines. Dans un coin, une jeune femme tire la langue, qu’elle observe dans une petite glace. Ils s’approchent d’elle, et Carnage fait les présentations :
    — Justine, Corinne. Corinne, Justine. Corinne remplace Linda.
Justine adresse un sourire radieux à Violette, qui reconnaît les symptômes classiques. Pupilles dilatées, joues rouges, front luisant - malgré la fraîcheur de la pièce. Elle se tourne vers Carnage :
    — Linda ? Il y a eu un souci ?
Senek se gratte la tête. Violette n’en perd pas une miette. Mais il retombe sur ses pattes :
    — Elle a dû déménager. Un truc perso.
Justine a l’air déçue. Elle cherche une explication rationnelle et optimiste - cela aussi, fait partie des symptômes « normaux ».
    — C’est vrai. Elle m’a parlé de ce type qu’elle a rencontré en ligne, qui vit à Strasbourg. Ou Rouen. Ou Brest.
Senek pose sa main sur son épaule. Elle lève les yeux vers lui, et retrouve son sourire.
    — Ça n’a plus d’importance, Justine. Corinne est là maintenant, à l’essai pour quinze jours. Tu vas pouvoir… lever le pied.
Il se tourne vers Violette.
    — Corinne, je te laisse aux mains de la meilleure langue de Franche-Comté. Pas de bêtises, les filles.
Il leur adresse un clin d’œil et s’éloigne. Justine fait signe à Violette de s’installer au poste situé juste à côté du sien. Elle doit avoir à peine vingt ans.
    — Senek, il t’aime bien, non ? demande Violette.
La jeune femme rougit davantage. Elle bafouille.
    — Il est gentil avec moi, c’est vrai. Mais… Y’a jamais rien eu. Il pourrait être mon père. Ou mon grand-père. Ou mon oncle. Ou un très vieux…
Violette pose une main sur l’avant-bras de Justine, qui se tait. Elle fixe ses yeux émeraude. Patricia Kaas résonne à nouveau dans sa tête.
    — Tu as l’air très fatiguée, ma belle. Ça fait longtemps que tu travailles ici ?
Justine hésite.
    — Tu travailles pas pour l’inspection du travail ? Ou un de ces journaux « rétrograve » comme dit Senek ?
    — Absolument pas. J’étais coiffeuse avant d’arriver ici.
    — Depuis le départ de Linda, je travaille beaucoup. Je dois goûter ses échantillons en plus des miens. Ça fait deux semaines et je…
T’es à la limite de l’overdose, ma cocotte
    — Ça va aller mieux. Je suis là pour t’aider maintenant.
Oui, il va falloir aller jusqu’au bout. Du vrai journalisme d’investigation.
Elle plonge son doigt dans la poudre marron, le porte à sa langue.
    — Et y’en a même qui jouent femmes libérées petit joint et gardénal qui mélangent vie en rose et image d’Epinal qui veulent se faire du bien sans jamais se faire du mal
    — Hein ? demande Justine.
Non, rien.

= commentaires =

    le 06/04/2026 à 19:50:43
Bravo pour cette lecture qui donne envie d'écouter attentivement Radio Nostalgie et ses tubes intemporels, dont à propos desquels le monde tier nous envie

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