LA ZONE -

Le rêve de Lovecraft

Le 27/05/2026
par HaiKulysse
[illustration] Cette histoire de rêve ne tenait pas debout, mais en l'absence d'autres éléments, même les plus morbides, Danny envisageait de se rendre à Brattleboro. Ses recherches sur le népenthès (dans l'antiquité grecque, breuvage qui était censé dissiper par magie les sentiments douloureux) l'avaient conduit à fréquenter les milieux les plus louches...
Comme ses accointances avec ces escrocs qui s'étaient arrangés pour disparaître au moment le plus inopportun. Beaucoup de choses le rapprochaient de ces voyous, mais, dans un bunker où il y avait eu un viol collectif, ils les avaient quittés en tapant un sprint.
Il donna un coup de pied dans un bidon d'huile. Havoline, évidemment. Il se retrouva au coin du bâtiment en parpaings, le temps d'imaginer qu'il devait bien exister des milliers de lacs semblables à ce qu'il voyait de loin : un brasier d'opale tombait sur le lac de Ninos et cet instant qui naissait, aurait pu continuer éternellement, par bravade.
Et dans la pénombre, seuls quelques étranges halos avaient fait détacher, avec une netteté particulière, ces cercles étranges sur de grandes pierres levées. Là, sur le sol, des panneaux en fer rouillés indiquaient 1,99 $ pour l'essence ordinaire, 2,19 $ pour l'intermédiaire et 2,49 $ pour le super, comme dans son rêve...

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Le métal, tout comme la pierre, affleurait le long du chemin de fer. La lune le tachetait en s’étouffant un peu. Et tout ça affermissait nos interrogations : avait-il, ce Lovecraft, la moindre idée du comment il fallait s'y prendre sans dévoyer l'essentiel ? Et qui, pour nous, semblait sans queue ni tête… Des mondes opiniâtrement clos, dont seule la littérature révolutionnaire russe pouvait se pâmer, magnifiaient tout ce qu’on osait que murmurer.

Plusieurs fois, Danny, en vadrouillant parmi les ruines, s’était battu et fait rosser mais avait fini par torpiller un mystérieux aéroplane fabriqué par des punks de l’autre côté du lac. Et il avait plongé dans les ténèbres insondables, Danny l’avait pourchassé en tombant maintes fois sur le ciment, des polochons bourrés de coton mais aussi des briques et des planches tombant presque sur lui mais ne l’effleurant qu’à peine.

Une fois tout au fond du gouffre, dans la noirceur la plus absolue, des nymphes cyclopéennes, lui cédèrent leur trésor : des diadèmes en diamants, des Louis d’or mais aussi de précieuses épées comme on en voit dans les combats de gladiateurs.

Et comme toujours quand un mirage survenait, la surface du lac brillait en rougeoyant ce qui annonçait également une invasion de rats…
Une invasion que Lovecraft avait déjà bien auparavant instrumentalisée, et prédit, tout comme la convoitise de l’homme : à conquérir même les abîmes, il trouverait là ce que beaucoup de tabous, d’interdits et de terreurs cosmiques l’avaient jusqu’à présent gardé d’aller encore plus loin.

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Ici et là, des singes s’accouplaient avec des boucs ; la cité, qu’on croyait disparue, était à nouveau assiégée et l’inépuisable fertilité de ce monstre marin hypnotisait Danny. Une biche avait été sacrifiée selon la coutume que les runes avaient explicitées lors de son passage sur les pierres tombales de ses ancêtres…
Et le sang menstruel de sa mère qu’on épaississait avec du sable, de la poussière et des gravats en miettes, coulait dans tous les ruisseaux et les caniveaux du bourg.
Pour abréger son agonie, elle donna naissance en cette nuit de pleine lune à une sorte d’Elephant Man qu’on avait mis dans une cage en prenant bien soin de la cadenasser. Le cauchemar commençait à péricliter ; et d’ailleurs Danny soupçonnait que l’invention d’autres cultes encore plus sanglants, d’autres fantasmes davantage mystérieux allaient se trahir par une forme de désespoir hystérique telle l'ombre tourmentée de Howard Phillips Lovecraft…

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Sans trop savoir pourquoi, on hésitait à demander notre chemin aux silhouettes solitaires et distordues qu'on apercevait de temps à autre sur des seuils de pierre effritée. Elles se montraient tellement silencieuses, fuyantes, qu'on avait l'impression d'aborder un domaine interdit où demeuraient des êtres auxquels mieux valait ne pas avoir affaire. Lorsqu'une nouvelle côte donna à voir les montagnes surplombant les bois denses, ce sentiment de malaise bizarre nous dévora les entrailles. Ainsi que cette aigreur nihiliste sans fin ni commencement mais audacieuse...
J'avais laissé le faisceau de ma lampe sur un muret du barrage le plus proche et en ce moment au loin près d'un night-club, il ne restait plus que des carrosseries de bagnoles incendiées. Le même sort que les huttes des derniers survivants. L'humanité s'était faite la belle depuis longtemps.
Je me rappelai qu'elles ne s'étaient manifestées qu'à proximité d'Akeley, les dernières perpétrations d'attentats sur des personnalités ecclésiastiques qui avaient engendré le chaos. Et sur mon téléphone, j'avais toujours la photo de la barbe prenant feu d'un prêtre... Et beaucoup d'applications. Beaucoup de programmes informatiques aussi, qui me permettaient de crayonner les molosses que je croisais à travers le décor apocalyptique de ce pays... Une attaque nucléaire sûrement ou une défaite militaire cuisante.
J'avais retrouvé pas plus tard que hier matin trois de ces douze gros chiens morts. J'avais relevé une multitude d'empreintes de griffes et les traces de pas des belligérants sur la route...


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Sur la digue, au-delà de la roue hydraulique motrice, morose, on s’abstenait de nettoyer le pare-brise sale pour ne pas voir la lueur déprimante du jour en train de s’éteindre ainsi que la doctoresse en sciences Lovecraftiennes se plantant devant la bagnole.
Mais on était toujours aussi stupéfait par son charisme digne du chef du Projet Chaos et la doctoresse, malinement coiffée, ouvrit dans une grande bouffée froide ma portière. Je descendis alors de la voiture et je m’aperçus que l’irrépressible tornade d’hiver avait tout recouvert de givre, précédant des bravoures plus violentes que ce chaos polaire…
En saisissant son monocle pour voir Celui Qui Se Réveillait Dans Le Noir, et qui était en mesure d’asseoir son empire sur la plus cynique des prostitutions, elle se mordit la lèvre. Mais Il était vidé. Dépourvu de toute émotion. Alors il était arrivé ce qui devait arriver. Il aurait continué quoi qu'il en soit. Sans doute qu’Il voulait se réveiller de nouveau. On aurait dit qu'il avait réussi...

*****
Dans la salle de tests, Danny examinait la photo du cimetière qu'il avait désigné comme le lieu unique d'où tout avait commencé ; il ne restait là-bas, pour seules et dernières reliques, qu'un tombeau, blanchi à la chaux avec les lignes du ciment en relief. Et d’où un cadavre, avec encore des mocassins aux pieds, la gorge cravatée et ayant presque réussi à tirer un louis de sa poche avant de passer au gibet, marivaudait avec la doctoresse. Celle-ci l'autopsiait en ce moment même, commençant par ses bras, ses jambes, puis ses doigts, séparait avec un scalpel le peu de chair qu'il lui restait.
Au loin, sonnant du cor pour tous ces macchabées manquant à l’appel, les Morts des eaux nocturnes abreuvés, tourmentaient encore ce clown grimaçant sous mon évier.
Par ailleurs, me confia-t-il, il avait du mal à croire que les plus grands secrets lovecraftiens allaient nous être dévoilés : ils n'étaient qu'un vague souvenir, un pâle hologramme dans notre mémoire, comme le sel des larmes d’enfance quand le soir tombait douloureusement... Mais je comptais sur Lovecraft lui-même pour nous les révéler.
Il avait plus de force qu’un saint, plus de bon sens qu’un voyageur, pas comme ces défunts de la bonne société ayant payé grassement pour que leur gourou leur aide à franchir le Styx. Et ainsi ressusciter ; ce qui était pourtant tout bonnement impossible...

= commentaires =

Lapinchien

Pute : 99
à mort
    le 27/05/2026 à 10:26:27
Bien aimé l'ambiance et ça tombe bien, les textes d'HaiKulysse sont des textes d'ambiance en premier lieu.

Sinon la Zone étant le plus secure des canaux, surtout après les dernières mises à jours de Dourak Smerdiakov, et la prose d'HaiKulysse encore plus cryptée que le réseau Telegram, peut-être qu'il s'agit d'un message envoyé par les USA à l'Iran ? Un truc du genre :

Les négociations actuelles ne sont qu'un mirage stérile DUVB où chaque puissance campe sur des positions closes DUVB, dissimulant derrière des semblants d'accords DUVB une méfiance cosmique et destructrice DUVB. À force de jouer avec les interdits DUVB et de raviver de vieilles rancœurs DUVB, les belligérants risquent de déclencher une défaite militaire cuisante DUVB ou une attaque dévastatrice dont personne ne sortira indemne CMBDUVB,s.
Lapinchien

Pute : 99
à mort
    le 27/05/2026 à 10:35:37
Sinon faudrait poster un avis positif sur le lac sur Tripadvisor :

"La région semble hostile mais vaut le détour, ne serait ce que pour le prix de l'essence imbattable de ses stations service."

★★★★★
Nino St Félix

Pute : 100
    le 27/05/2026 à 12:40:11
Point de vue purement subjectif : au début, j'avais du mal avec les textes de Haikulysse, je comprenais que dalle, j'avais l'impression d'être encore plus con que je ne le suis en vrai.
Et pourtant j'étais familier du cut-up, j'avais lu Burroughs plus jeune, et tout et tout. Mais ça prenait pas, j'étais plutôt Kerouac.
Et puis j'avoue que certains textes un peu trop découpés, perdaient de leur magie. Ce grincement, ce décalage que j'apprécie, et qui se marie si bien avec l'univers décrit ici. A tel point que, putain, comme dit LPC, j'étais total dans l'ambiance, les images s'imposaient sans effort, j'ai pas vu passer la lecture, et ça, c'est bon signe.
Bref, j'en reprendrais bien un peu, surtout que là, j'ai pu comprendre l'histoire, en gros (et de toutes façons, les images m'ont suffit, même sans comprendre le texte). Ça parle a mon ça.
HaiKulysse

Pute : 4
    le 27/05/2026 à 14:18:20
Merci pour votre lecture et pour vos commentaires constructifs. Ça m’aide à continuer et à m’améliorer.


Au passage je suis en train de me faire des intraveineuses d’air frais : ce n’est pas mieux que Burroughs mais ça peut aider en ces temps caniculaires.
Lapinchien

Pute : 99
à mort
    le 27/05/2026 à 14:55:54
Fais gaffe, s'injecter des bulles d’air dans le sang peut provoquer des AVC mortels voire pire des sagas burroughsiennes en 10 épisodes.
Lapinchien

Pute : 99
à mort
    le 27/05/2026 à 15:02:55
Qui est l’enculé qui a remplacé tous mes C dans Dans Une Vieille Cicatrice par un B pour donner l’impression que je parle de vieille quéquette ? Dénoncez-vous ! Bon OK, je pense que c’est moi en confondant cicatrice avec blessure.
Lapinchien

Pute : 99
à mort
    le 27/05/2026 à 15:14:00
@HaiKulysse Vraiment ? Tu poste tes textes sur la Zone pour avoir des retours constructifs de développement personnel ? Ici, on donne des conseils au napalm, tu devrais le savoir qu’on gère la logistique de l’US ARMY.
HaiKulysse

Pute : 4
    le 27/05/2026 à 15:50:00
J’ai toujours dit que pour aimer La Zone il faut être un peu maso… vous savez ces trucs en latex etc.

Non sérieux je déconne mais une fois de temps en temps ça fait du bien quand même !
Lapinchien

Pute : 99
à mort
    le 27/05/2026 à 16:15:29
oui, c'est comme le ramonage. Et je dis ça sans arrière pensée.

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