LA ZONE -
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nRz

Le 27/06/2026
par Glaüx-le-Chouette
[illustration] T'écrire. J'en ai besoin. En manque de toi.

Mais t'écrire quoi, au bout du compte.

Et t'écrire ; comment, t'écrire.

Tu t'es tué. Il y a vingt ans.
Je ne sais pas même au fond qui tu es. Je n'ai pas l'honneur et la chance de savoir qui tu es. Je sais que tu es là, en moi, comme une borne plantée en moi, entée en moi, greffée au kilomètre zéro de mes pulsions et de mes intentions existentielles de bourgeois privilégié, moi, pas toi, moi, et je sais aussi que les repères ont ceci de terrible et douloureux qu'on s'y heurte, sans cesse. On s'y casse les tibias, on s'y déchire les jambes de pantalon, on y trébuche, et c'est à chaque fois le rappel qu'on a des jambes qui marchent, des jambes de pantalon qui les gardent au chaud, papa maman y ont pourvu, et des intentions suicidaires et des désespoirs fictifs qui cachent à peine, un peu, très mal, qu'on pète dans le confort existentiel. Qu'on n'est pas un qui souffre vraiment, qui n'en peut plus un jour, plusieurs jours, et qui se tue, vraiment.

Je t'ai croisé, en chair, deux fois, seulement, et tu étais comme infiniment ouvert et infiniment absent ; j'ai écrit avec toi, plusieurs fois, et tu n'imposais rien, tout en posant les gammes et le rythme de ce qui devenait, au fond, ton texte, à moins que la musique qu'on tentait de vasouiller n'aille nulle part, et alors, tu jouais juste, à côté ; j'ai fait des vannes de merde avec toi, j'ai joué avec ton répondeur msn, comme si c'était toi, alors que c'était moi tout seul, en manque de toi, trop haut et loin et profond pour moi. Déjà toi là-bas, et moi seul à te viser, trop loin, au-delà de la mire et de ma portée.

Maintenant je m'arrête sur mon clavier, vingt ans après ta mort, vingt ans après avoir appris et refusé de croire ta mort, vingt ans après avoir guetté, veillé, scruté comme un prédateur, pendant des heures, la nuit entière et le jour suivant, un signe de ta survie, un signe que ce serait une de tes vannes foireuses assumées, après être resté finalement deux nuits à attendre, et constater enfin, que ton pseudo s'allumait sur msn - et c'était pas toi, c'était ta famille qui fermait ton compte. T'étais mort. Je suis là et je ne sais pas qui tu es vraiment, je ne saurai jamais ; je sais que tu restes. Une borne, un repère. Un tronc mort planté là dans le sol et qui ne s'effondrera pas, ne tordra pas, ne tombera pas en cendre. Je sais que toute cette discrétion d'existence, discrétion de regard où le brillant fuyait comme à rebours, discrétion d'écriture où l'explosion constante de ton style se réservait derrière ou à côté des autres, tout ça m'a construit un manque de toi, irrémédiable, et un amour pour cette immensité d'existence qui était toi, si tu savais, et tu ne sais pas, et tu ne sauras jamais en mots prononcés d'une langue pleine de sang et de chaleur, je n'ai plus que ça : des mots froids, un lyrisme déglingué de vieillard, des manques.

Je ne sais pas qui tu es parce que je n'ai pas assez vécu avec toi.
Je sais que je ne me suis jamais remis de toi.

Toi, tu étais vrai.

Nous - moi - on a toutes et tous des vies, des souffrances et des effondrements. Toutes et tous des soirs où les corps s'éloignent insensiblement autour de soi, où les voix se dirigent non plus vers nous mais à la tangente, où vivre devient glisser hors du jeu.
Souffrance de riche, souffrance de bébé gâté.

Nous - moi - on a toutes et tous des nuits où plus rien n'est là solide, où plus rien n'est là fort, là fiable et là odorant jusqu'au creux du ventre. Des nuits où t'as merdé, où t'es merdé. On aimerait bien se foutre en l'air.
Envie de connard, de pauvre égotiste sans vraie douleur.

Quand j'avais vingt ans j'ai cessé de manger. Quand j'avais vingt-quatre ans j'ai mangé à nouveau. Entre les deux, j'ai su ce que désignait le mot faim, le mot manque, le mot perte, auto-destruction, auto-adulation, lyrisme physique, dévoration.
Mais le mot suicide, je ne saurai jamais ce qu'il désigne, parce que tout ça n'était qu'une fuite du mot et de son sens vrai. L'envie ne fait pas l'acte, ne fait pas la connaissance, ne fait pas la douleur d'éclater là.

Toi, tu sais. De vrai.

Tu restes en moi comme un désir.

J'aime l'intégrité qui t'a fait sauter là, de là, vers là, en toute conscience de ce que voulait dire rejoindre là et là par une trajectoire tendue verticale, les yeux ouverts, conscient, jusqu'au bout conscient. Conscient que la tentative précédente avait été trop polie, trop prudente, trop imprégnée de la précaution de faire un beau cadavre, pour tes proches et ceux qui t'aiment. J'aime et je révère, comme on révère ce qui est inatteignable, immense et solennel.
C'était le saut d'un homme plein. Plein d'impossibilité de survivre en chair et en os et en tripes et en cœur. Mais plein, trop plein.

Tu restes en moi comme un désir, celui d'être aussi plein, et pas de vent.

Tu restes en moi comme un modèle, non pas de ces modèles qu'on suit, mais de ceux qu'on garde en comparant, comme un noumène. Le noumène du mec entier et douloureux, conscient et tragique. Je ne sais pas comment tu as pu frôler d'aussi près le réel, alors que je rampe et tortille mes velléités au raz de la boue. J'admire et je vise et j'écoute.

Ca déchire à l'intérieur, ça crisse comme ta musique, qui me manque aussi, ça pleure en hurlant.

Où que tu sois, t'es là.
T'es nRz.
Tu restes. Vingt ans après. Rendez-vous dans vingt de plus.

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