Paris, hiver 2025. Le vent ne soufflait pas. Il déchirait. Une lame glacée, affûtée sur l’arête des trottoirs, s’engouffrait dans les bouches de métro comme une bête affamée de chair froide. Elle hurlait, cognait les piliers de béton, déchirait l’air en sifflements de scie rouillée. Jérôme, trente ans, avançait. Pas une marche, une traîne. Une claudication. Les poings serrés au fond des poches de sa veste RATP, cinq ans de sueur, de graisse, de colère pétrifiée. Il ne regardait pas devant. Il fixait le sol. Ce sol détrempé, constellé de mégots, de crachats, de tickets de métro froissés, comme des preuves d’un échec collectif.
Le RER B n’était pas un réseau. C’était une gueule. Une gueule de néons mourants, de rails qui grinçaient comme des dents pourries, de hurlements métalliques et d’une odeur qui ne mentait jamais : graisse brûlée, moisi, désinfectant à deux balles. Une odeur qui ne cachait rien. Qui ajoutait sa touche chimique à la puanteur des hydrocarbures, des excréments séchés, des vies usées jusqu’à la corde. Une odeur de fin de partie.
Ce soir, après le black-out de Châtelet, les cris, les corps qui se heurtent dans le noir, on l’avait envoyé là. Une voie de garage. Un trou. Un de ces endroits que les plans officiels ignoraient, où la lumière des ampoules clignotantes suintait des murs comme du pus. Les carrelages, jaunis, fissurés, striés de traînées noires. Comme si quelqu’un avait griffé la pierre en hurlant. L’air était froid. Pas le froid sec de l’hiver. Un froid humide, collant, qui rampait dans les poumons, chargé de moisissure et de chair en décomposition.
Et puis, il l’a entendu.
Un grattement. Un frottement sec, comme des ongles sur du béton. Jérôme se figea. Entre les rails, deux points jaunes luisirent dans l’obscurité. Puis une ombre se détacha, massive, difforme. Un rat. Non, l’Ombre d'un rat. Une créature presque aussi grande qu’un chien de moyen taille, le pelage strié de cicatrices boursouflées, traces de brûlures anciennes. Sa peau, par endroits, n’était plus qu’un lacis de chairs vives et de croûtes noires, souvenirs d’un calvaire infligé par des mains adolescentes, cruelles et insouciantes. La bête le fixa, immobile. Ses babines se retroussèrent, découvrant des dents jaunies. Elle ne siffla pas. Elle sourit.
Les rails gémirent sous ses pas. Criiiic. Criiiic. Un son qui n’était pas un son. Un écho. Celui de mille respirations coupées nettes, de mille voix avalées par le béton.
Et puis, il l’a vu. Le wagon. Planté là, comme un cadavre oublié. Une épave des années 80, peinte aux couleurs d’un cauchemar : bleu délavé, jaune de fièvre, vitres opaques sous des décennies de crasse. La porte coulissante, entrebâillée, semblait respirer. Une invitation. Ou une menace. À ses pieds, la créature aux cicatrices se lovait contre un tas d’os rongés, comme un gardien patient. Comme si elle attendait.
Jérôme poussa la porte d’un coup d’épaule. L’odeur le frappa en pleine poitrine. Putain de merde. C’était vivant, cette puanteur. Un mélange de sueur aigre, de plastique fondu, de quelque chose de mou, de doux, comme de la chair abandonnée dans un coin sombre. Des sacs à dos éventrés vomissaient leurs entrailles : pulls troués, vestes de travail raides de sang séché, téléphones brisés avec leurs écrans fissurés comme des crânes défoncés. Et au milieu de ce charnier, un carnet. Noir. Posé sur un siège de vinyle déchiré, comme un cœur arraché, encore battant.
Il l’ouvrit. La première page était une liste. Des noms. Calligraphiés. Barrés un à un, méthodiquement, au stylo-bille. Le dernier nom, écrit d’une encre encore humide, était le sien : Jérôme L.
Un frisson lui parcourut l’échine. Pas la peur. Pas encore. Juste cette certitude âcre, absurde : le monde venait de basculer, sans raison, sans bruit. Le métro n’était plus un lieu. C’était une machination. Une gueule ouverte sur un néant administratif, où chaque nom barré était un cri étouffé, une vie avalée par l’indifférence. Et au fond, une question, sourde, tenace : Qui serait le prochain ?
Il resta immobile. Dans ce monde souterrain, il n’était plus un homme. Juste une cible. Une cible sur une liste, dans un carnet noir, posé sur un siège de vinyle déchiré. Une cible, et rien d’autre. L’absurdité de son existence lui apparut soudain, crue, évidente. Chaque souffle l’enfonçait un peu plus dans cette fatalité. Il était coincé dans une machine à broyer les âmes, où l’espoir était un luxe, et la liberté, une blague cruelle. Le véritable piège n’était pas le wagon. C’était l’illusion d’un choix. L’illusion d’un monde, là-haut, qui continuait sans lui.
La gueule qui avale tout
Il alla voir les flics, mais pas un ne s’émeut de ses dires. Un wagon perdu dans le réseau du RER qui servait de morgue. C’était du délire pour eux. Dans leur tête, il voyait un mec en flip total, un parano qui errait dans un cauchemar éveillé. Ils prirent note quand même dans la main courante, qui contenait des histoires du même genre. Ils le laissèrent partir avec ses doutes et l’oublièrent très vite.
Au lendemain, il défonça presque la porte du bureau de Claire. Elle était là, assise, les doigts croisés, un rictus poli cloué sur son visage de marbre. « Encore tes délires, Jérôme ? » Sa voix était un couteau émoussé, traînard, qui ne tranchait même plus, juste assez pour faire saigner. Derrière elle, l’écran de l’ordinateur affichait un tableau Excel, mais il savait. Il avait vu la fenêtre de surveillance s’éteindre quand il était entré. Comme un œil qui se ferme. Comme un piège qui se referme. « Il y a un wagon, bordel ! Un putain de wagon avec des cadavres et des noms sur un carnet et le MIEN en bas de page, et tu me parles de délires ?! » Claire soupira, attrapa un post-it, griffonna quelque chose d’illisible. « Je transmets à la sécurité. Mais arrête de faire chier, Jérôme. » Elle fourra le papier dans un tiroir, qu’elle verrouilla avec un clac définitif. Le son d’un cercueil qu’on scelle.
Dehors, près de Saint-Michel, elle était là. Élodie. Cinquante ans de misère tassés dans un corps sec, les cheveux gris tirés en un chignon si serré que ça semblait lui arracher la peau du crâne. Elle fumait une clope roulée, adossée à un pilier, les yeux injectés de sang, comme si elle avait pleuré du goudron. « T’as la gueule d’un mec qui a vu l’enfer, » cracha-t-elle, la voix rauque, brisée par des années de cris étouffés. « T’as compris, hein ? » « Compris QUOI ?! » Elle écrasa sa clope d’un geste violent. La braise s’éteignit dans un sifflement. « Qu’ils nettoient. Qu’ils font disparaître ceux qui savent. Moi, j’ai réussi à me barrer. Mais ils reviennent. Toujours. » Elle ricana, un son qui ressembla à un rot de démon. « Tu crois que t’es le premier à trouver un carnet avec ton nom dessus ? »
Élodie connaissait les tunnels comme sa propre pourriture. Elle parla des « livraisons » nocturnes. Des wagons sans numéro qui partaient de Châtelet à 3h du matin, chargés de caisses en métal. Des caisses qui respiraient. Qui geignaient. Elle parla des salles techniques condamnées, des passages murés menant aux catacombes, où les rails disparaissaient sous des montagnes de poussière et d’os. « Ils les jettent là-bas, comme des déchets. Des SDF, des mecs en CDD, des syndicalistes… Des gens que personne ne cherchera. » Sa voix se brisa. « Même les rats finissent par les bouffer. »
Et puis elle ajouta, d'un ton plus bas : « Mais y’a un rat… Un gros. Presque un monstre. Il traîne près des cadavres, comme s’il les gardait. Les mecs qui l’ont fait souffrir, il les reconnaît. Il les sent. Et il attend. Toujours. » Elle cracha par terre. « T’as intérêt à te méfier. Parce que lui, il t’a déjà repéré. »
Jérôme sentit le sol se dérober. Ce n’était pas une théorie du complot. C’était une machine. Une machine à broyer les indésirables, à les avaler dans le ventre du métro, à les recracher en poussière dans les catacombes. Les couleurs du RER, ce gris de cendre, ce noir de suie, ce jaune de maladie, n’étaient pas un hasard. C’étaient les couleurs de la disparition. Et les odeurs ? Cette puanteur de chair pourrie, de métal rouillé, de désespoir ? C’était le parfum de Paris. Le vrai. Celui qu’on cachait sous les parfums de luxe et les discours politiques.
Dans ce monde-là, la lumière était une légende. Chaque ombre était une gueule prête à t’avaler. Et Jérôme ? Jérôme avait son nom sur une liste. Et maintenant, une paire d’yeux jaunes le suivait dans le noir.
Il allait disparaître. Comme les autres. Sans un bruit. Ou alors, et cette pensée le glaça jusqu’à la moelle, pas tout à fait sans un bruit.
Première partie de mon roman du même titre en cours d'écriture.Plongez dans les entrailles de Paris, là où le RER n’est plus un simple réseau, mais une gueule avide, avalant les vies des invisibles : SDF, ouvriers en CDD, syndicalistes… Des disparitions étouffées, des wagons maudits, et un carnet dans lequel les noms s’effacent un à un. Quand Jérôme, agent RATP, découvre un charnier souterrain gardé par un rat géant aux cicatrices monstrueuses, il déclenche une enquête clandestine avec deux flics en marge, Moreau et Mison. Entre réalisme social brutal et horreur lovecraftienne, ce polar noir explore la déshumanisation urbaine, où la bureaucratie tue plus sûrement que les monstres.
Ce texte est la première partie d'un roman du même titre.
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L'idée est plutôt plaisante, même si c'est pas très clair a ce stade..mais c'est le principe d'un roman. Et un peu difficile de comprendre pourquoi Jérôme n'a pas montré le carnet aux keufs.
Mais dommage surtout que ce prémisse intéressant soit noyé, non, enseveli encore une fois sous une pile de métaphores et d'allegories sur-explicatives étouffantes comme le gratin aux courgettes de belle maman dimanche midi. Ou CMB DTB bien entendu.
Avec en prime au début une multiplication de "pas ceci, cela" qui me causent des crises d'épilepsie mentale, mais qui heureusement se tasse ensuite.
Bref je serais curieux de lire la suite si elle était un peu moins démonstrative (au sens doux ou les métaphores, souvent même doublées, viennent vraiment commenter le texte, et que c'est épuisant et dommage puisque sous cette pile de mots morts il y a un gros rat qui attend.
En espérant bien entendu que ce ne soit pas en fin de compte une nouvelle histoire de complot mondial contre tous les braves gens...
ça ressemble à l'origin story de Splinter si SONY avait racheté les droits d'adaptation des TMNT.