« Entre un curé qui doute et un athée qui trinque, qui est le plus con ? »
Le curé m’avait donné rendez-vous à l’église pour discuter plus tranquillement. « Passe quand tu veux », m’avait-il dit avec un sourire énigmatique, comme s’il savait déjà que j’allais venir, comme s’il avait lu dans mes pensées ou dans le fond de son verre de vin de messe.
Le surlendemain, j’avertis Annie que je risquais d’avoir un peu de retard. Je n’aimais pas la laisser seule trop longtemps, ma petite fleur des Dunes, de peur qu’elle ne se dessèche d’inquiétude ou qu’elle ne se mette à croire aux miracles par désœuvrement.
La froidure de fin février s’était glissée dans les murs du presbytère, un froid humide qui colle aux os et fait grincer les articulations comme une porte rouillée. Dehors, le vent marin hurlait sa plainte éternelle, charriant des embruns salés et cette odeur de varech pourri qui rappelle que la mer, même lointaine, ne vous lâche jamais tout à fait.
Je poussai la porte de ce sanctuaire caché où l’on confesse plus de doutes que de péchés. « Entre, je suis près de la cheminée », m’appela une voix rauque. L’intérieur empestait la cire fondue, le bois moisi et ce parfum âcre du vin de messe - un mélange de douceur et de culpabilité, comme un péché qu’on savoure en cachette. L’âtre crépitait, projetant des reflets orangés sur les murs badigeonnés à la chaux, tandis qu’une lampe à huile diffusait une lumière tremblotante, faisant danser des ombres sur les reliures usées des livres alignés comme des pénitents en prière.
Le curé était là, les manches de sa soutane retroussées, les doigts noueux serrés autour d’un verre à moitié vide. Ses yeux clairs, presque gris dans cette lumière tamisée, brillaient d’une malice qui trahissait ses cinquante hivers et ses mille doutes. Moi, j’étais emmitouflé dans mon vieux blouson aux coutures défaites, les cheveux en bataille, la barbe givrée par l’air vif, exhalant des volutes de fumée bleutée vers le plafond noirci. J’avais apporté avec moi toute l’odeur du dehors : le froid, le tabac, et cette mer qui, même absente, imprègne toujours les vêtements comme une malédiction ou une bénédiction.
« Tu sais que c’est un sacrilège de boire ce Bordeaux comme du vin de comptoir ? » murmura-t-il en remplissant mon verre ébréché.
J’éclatai d’un rire rauque, la voix enrouée par les embruns et les Gauloises. « Père, si votre Dieu existe, Il a bien dû prévoir que Son vin finirait un jour dans le gosier des pécheurs. C’est même écrit quelque part, non ? « Buvez-en tous, car ceci est mon sang… » Je ne fais qu’honorer la tradition. »
Le liquide, trop sucré, trop lourd, coula dans ma gorge comme un péché mal assumé. Entre nous flottait une odeur de raisin fermenté, de chêne et d’encens, mêlée à la puanteur tenace de la fumée de cigarette.
« Moins âpre que le gros plant des Dunes, en tout cas », admit-il en reposant son verre sur la table de chêne, usée par des décennies de confessions et de silences.
Un sourire plissa les commissures de ses lèvres - des années de sourires polis et de sermons y avaient creusé leur sillon. « Tu détournes les Écritures avec la même aisance que tu détournes tout le reste. Mais avoue que c’est meilleur que la piquette qu’on sert à la Saint-Blaise. »
Un rire sec, presque un aboiement, m’échappa. « Votre Saint-Blaise, avec ses gorges bénites et ses vieux qui toussent comme des phoques échoués… » Je pris une inspiration, mêlant mon souffle à l’air glacé de la pièce. « C’est du théâtre, père. Du théâtre pour endormir les cons. »
Il ne s’offusqua pas. Il savait que mes provocations n’étaient que des leurres, des leurres pour cacher ce qui tremblait vraiment. « Toujours ! Mais ton article… Un vrai feuilleton. Tes blagues sur les curés et les bigotes… » Il marqua une pause, les yeux perdus dans les flammes. « C’est du vent, mon fils. Du vent joliment tourné. »
Je me penchai en avant, les coudes sur la table, les yeux brillants, le rire accroché aux lèvres comme des éclats de verre sous une lumière vacillante. « Au moins, mon vent réveille. Le vôtre endort. »
Un silence pesant s’installa, seulement troublé par le crépitement du feu qui lançait des étincelles mourantes vers le vieux tapis.
« Tu réveilles, oui ! » concéda-t-il en remplissant à nouveau nos verres, prêt à reprendre notre joute verbale. « Comme un chien qui aboie dans la nuit. Tout le monde t’entend, personne ne t’écoute. »
J’éclatai de rire, un son dur, sans joie. « Vous avez raison. Personne ne m’écoute. » Je bus une gorgée, sentant le vin me brûler l’œsophage. « Sauf vous, apparemment. »
Ses doigts effleurèrent le livre posé près de lui : « Les Fleurs du Mal », un ouvrage interdit, aux pages cornées par le temps et les doigts tremblants. « Baudelaire savait que le diable n’est qu’un ange déchu. Toi, tu ne crois même pas assez pour haïr. »
Je saisis le livre comme on tient un trésor maudit, le feuilletai distraitement avant de m’arrêter sur un passage : « Ô toi, le plus savant et le plus beau des anges, Dieu trahi par le sort et privé de louanges… » Je refermai brutalement l’ouvrage. « Vous me comparez à Satan, maintenant ? »
« Non. » Il but une gorgée, les yeux rivés sur les braises. « À un homme qui cherche. Comme toi. Comme moi. »
Un frisson me parcourut l’échine. Je me levai d’un bond, mes semelles crissant sur le plancher comme une conscience qui grince. La froidure s’infiltrait par les fissures, glissait sous les portes, me rappelant que j’étais un intrus ici, un corps étranger dans ce monde de foi et de rituels. « Moi, je ne cherche rien. Je vis, c’est tout. »
« Tu te mens. » Sa voix était calme, comme s’il commentait la météo ou la qualité du vin. « Tu passes ton temps à te rebeller. Mais contre quoi, au juste ? Contre qui ? Les curés ? Les patrons ? Les bourgeois ? Tu n’es qu’un gamin qui tape du pied parce qu’on ne le regarde pas. »
Je m’immobilisai, le dos tourné, les poings serrés jusqu’à blanchir les jointures. « Je me rebelle contre l’hypocrisie. Contre ceux qui prient le dimanche et volent le lundi. Contre ceux qui bénissent les gorges à la Saint-Blaise et crachent sur les pauvres le reste de l’année. »
« Et moi, je prie pour eux », murmura-t-il. « Parce que je sais qu’ils sont faibles. Comme toi. Comme moi. »
Un silence d’orage s’installa entre nous. Je me retournai lentement, le visage durci par les années et le sel. « Vous, faible ? Le grand prêtre de Moutiers-les-Mauxfaits, le nonce des Dunes ? »
Il fixa son verre, comme s’il y cherchait une réponse ou une échappatoire. « Je doute, mon fils. Tous les jours. » Sa voix n’était plus qu’un murmure. « Parfois, je me dis que je devrais tout quitter. Partir. Écrire, peut-être. Comme toi. »
Un rire nerveux, presque douloureux, m’échappa. « Qu’est-ce qui vous en empêche ? »
« La peur. » Il leva enfin les yeux vers moi, et j’y vis une vulnérabilité à vif, comme une plaie qu’on aurait arrachée trop vite. « La peur de me retrouver seul. Comme toi. »
La pièce me parut soudain plus exiguë, plus froide. Je me rassis lourdement, les yeux rivés sur les flammes qui dansaient leur sarabande. « Vous savez, père, je n’ai jamais compris ceux qui croient à votre manifeste. » Je baissai la voix, presque un chuchotement. « Mais parfois, je vous envie. Vous, au moins, vous avez des réponses. Moi, je n’ai que des questions. »
Un sourire triste, résigné, étira ses lèvres. « Les questions, c’est déjà une forme de foi. Tu cherches, même si c’est en cognant dans les murs comme un dératé. »
« Je frappe dans les murs parce que ça fait du bruit », rétorquai-je, amer. « Pas parce que je crois qu’il y a quelque chose derrière. »
« Alors frappe. » Il se pencha vers moi, les mains jointes comme pour une prière qui ne viendrait jamais. « Frappe jusqu’à ce que les murs tombent. Ou jusqu’à ce que tu comprennes qu’ils te protégeaient. »
Le silence s’alourdit. J’attrapai la bouteille et me resservis. Le vin, rouge sombre comme du sang séché, glouglouta dans mon verre. « Vous croyez que je suis damné ? »
Il réfléchit un long moment, les yeux perdus dans les braises. « Non. Tu es trop vivant pour l’enfer. » Une pause. « Mais un jour, il faudra choisir. Entre la colère et la paix. Entre tout casser et tout construire. »
« Je n’ai jamais su construire. » Mes doigts se crispèrent autour du verre. « Je ne sais que déblayer. »
Il hocha la tête, comme s’il avait entendu cette confession des centaines de fois. « Alors déblaye. Mais garde toujours un coin de terre pour y planter quelque chose. »
Il se leva et alla chercher un cahier neuf sur une étagère poussiéreuse, le posa entre nous sur la table. Je le regardai comme on fixe une bombe à retardement. « Écris. » Sa voix était douce, presque paternelle. « Pas pour les autres. Pour toi. »
Je saisis le cahier, caressai sa couverture lisse, vierge de tout mensonge. Puis je le reposai brusquement, comme s’il brûlait. « Vous voulez ma confession ? En version roman ? »
« Appelle ça comme tu voudras. » Il repoussa le cahier vers moi. « Mais un jour, tu voudras te souvenir. Pas de ce que tu as fait, mais de ce que tu as été. »
Je fixai tour à tour le cahier, le curé, puis à nouveau le cahier. Mes doigts tremblèrent en le prenant, comme si je craignais de me brûler. « Et si je n’aime pas ce que j’ai été ? »
« Alors change. » Il se dirigea vers la fenêtre, contempla la nuit noire, sans lune, sans étoiles. « Moi, je l’ai fait. »
« Vous ? » Un rire incrédule m’échappa. « Le curé modèle, l’exemple vivant de Moutiers et des Dunes ? »
« J’ai été jeune. » Sa voix semblait venir de loin, comme filtrée par les années. « J’ai cru que la foi était une armure. » Il se retourna, le visage à moitié dans l’ombre. « Il m’a fallu vingt ans pour comprendre que ce n’était qu’une peau. Une peau qu’on peut enlever. »
Je le dévisageai, stupéfait. Puis un rire nerveux, presque hystérique, monta en moi. « Putain, père… Vous êtes en train de me dire que vous aussi, vous êtes un imposteur ? »
Un sourire las, usé par les doutes et les hivers, étira ses lèvres. « Non. Juste un homme. Comme toi. »
Je serrai le cahier contre ma poitrine, comme pour me réchauffer. Puis je le lançai sur la table, comme un gant jeté à terre. « Bon. D’accord. » Je me levai, légèrement chancelant - ivre de vin ou de vérité, je ne savais plus. « Mais je vous préviens : si je commence à écrire, je vais tout casser. Vos saints, vos rituels, vos belles phrases… »
« Je t’attends de pied ferme. » Il me tendit la main, un sourire complice aux lèvres. « À la semaine prochaine, hérétique. »
Je serrai sa paume froide et rugueuse, étrangement amicale. « À la semaine prochaine, père. » Puis je saisis la bouteille et la vidai dans son verre. « Gardez votre Bordeaux. La prochaine fois, j’apporte du vrai vin. Du rouge qui tache. »
Il rit - un rire franc, presque jeune, comme s’il puisait soudain une énergie nouvelle. Puis il ouvrit la porte. Une bouffée d’air glacé s’engouffra dans la pièce, charriant les relents de mer et de terre gelée. Je sortis dans la nuit.
Il resta un moment sur le seuil, regardant ma silhouette s’éloigner, se fondre dans les ténèbres. Puis il referma la porte, éteignit la lumière.
Dans le noir, il murmura, comme une prière ou une malédiction : « Seigneur, donnez-lui des mots. Et à moi, donnez sa force. » (Je me suis permis d’imaginer cette chute. Elle sonne bien, non ?)
Dehors, le vent hurlait toujours son chant sauvage, et quelque part, au loin, la mer continuait de gronder son éternel mécontentement.
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