Tout commença un jour comme les autres.
Il n’avait pas fait plus froid que les normales de saison, il n’avait pas plus plu, le soleil s’était levé à l’Est. Les lois tenaient encore. C’est toujours ainsi que cela commence.
Lavinia sut plus tard que ce jour marquait la fin d’une époque. Sur le moment, elle ne ressentit rien de précis. Quand une époque s’achève, elle ne s’effondre pas : elle se retire, laissant une place vide que l’on confond d’abord avec un simple courant d’air.
Elle perdit rapidement la capacité de se représenter l’« avant ». Non par oubli, mais par inadéquation. Les images anciennes ne correspondaient plus à la texture du présent. Quelque chose avait changé de densité.
L’événement — car il y eut bien un événement, même s’il refusa toute forme stable — affecta la vie de Lavinia comme celle de milliards d’organismes pris dans la même continuité biologique. Il coïncida, sans lien perceptible, avec la luxation de la hanche de Mme Salomonsen, sa voisine.
Lavinia préparait son petit déjeuner.
Le Nutella s’étalait difficilement, trop épais, trop gras, comme une matière qui résiste à sa fonction. Elle eut l’impression absurde que la pâte retenait la lumière.
Le hurlement surgit alors.
Il ne ressemblait pas à un cri humain. Il venait de trop bas, trop profond, comme si le corps de Mme Salomonsen s’était brièvement souvenu qu’il n’était qu’une enveloppe provisoire. Le sol vibra. Lavinia sentit la secousse dans ses articulations, comme un rappel.
Sa première réaction fut de protéger le pot.
Non par attachement, mais parce qu’il lui semblait qu’une chute supplémentaire aurait rompu quelque chose d’irréparable. Il fallait qu’un objet reste intact. Au moins un.
Chez Mme Salomonsen, l’air était saturé.
Une odeur de sueur froide, de graisse humaine, de peur ancienne. Le corps au sol ne se contentait pas de souffrir : il résistait. La hanche, sortie de son axe, ouvrait un espace anormal, un défaut de continuité par lequel la douleur se répandait trop largement.
Le 112 ne répondit pas.
Lavinia eut la certitude soudaine que l’urgence n’était plus une catégorie reconnue. Que le monde avait cessé de hiérarchiser les détresses.
Randolph arriva. Randolph avec ses mains propres et son assurance de soignant qui croit encore que le corps est une mécanique réparée à coups de protocoles. Mme Salomonsen hurla plus fort, comme si on tirait sur un nœud qui ne devait pas être défait. Par chance pour elles , le charmant voisin Randolph était kinésithérapeute et proposa rapidement de réduire la luxation, et de calmer la voisine _ à coups de poêle.
Quand Randolph frappa, ce ne fut pas un geste de violence mais de fermeture.
Refermer ce qui débordait. Le bruit fut sourd, épais. Le corps se tut. Il restait vivant, mais replié sur lui-même, comme une chose qu’on a replacée dans ses limites. Il avait rejoint cette zone floue où la douleur devient facultative. Lavinia mangea une cuillère de Nutella debout dans la cuisine, les mains tremblantes, la pâte collant à son palais comme une punition tiède.
Lavinia et Randolph la chargèrent dans le Kangoo.
Le trajet sembla plus long que d’habitude, comme si les rues avaient légèrement gonflé, comme des veines prêtes à éclater. Lavinia avait l’impression très nette que quelque chose les regardait mal faire.
Aux urgences, on parla de commotion cérébrale.
Lavinia tenta d’expliquer. On la regarda comme on regarde une femme trop pleine, trop agitée, tenant un pot de Nutella comme un doudou graisseux. Randolph lui dit de se taire. Le monde avait déjà décidé ce qui était crédible. La parole médicale s’abattit comme une chape rassurante. Elle réduisait l’incident à une cause, un effet, une procédure. Lavinia comprit que ce langage était une protection collective contre quelque chose de plus vaste.
À la cafétéria, tout était calme.
Une propreté clinique, presque obscène après tant de fluides. Croissants. Café noir. Une normalité forcée, plaquée sur un univers qui commençait à sentir la viande oubliée.
L’histoire ne dit pas si dans le Kangoo, dans la douche de Lavinia, dans le lit de Randolph, sur la table de jardin ou dans la chambre voisine de la clinique où séjournait Mme Salope et où nos amoureux épris d’ébats se rendirent quelques jours plus tard, se déroulèrent les drames qui tuèrent des milliards de petits spermatozoïdes, ni si consciente de cette donnée, Lavinia choisit volontairement d’en sauver un, mais il est certain que ce coup de foudre qui la secoua si fort fut pour elle le premier jour du reste de sa vie.
Pendant que des milliards d’êtres continuaient à mourir sans comprendre, quelque chose d’ancien avait trouvé une faille.
Ce jour-là ne sauva rien.
Il n’expliqua rien.
Il installa simplement Lavinia dans un monde où le réel continuait de fonctionner, mais sans garantie de sens.
Et le Nutella, à compter de ce matin-là, eu un goût légèrement différent.
LA ZONE -
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= commentaires =
Lavinia ? Tiens, tiens... Pas encore lu le texte mais ravi d'apprendre que Lindsay S quand elle était petite regardait Princesse Sarah.
https://www.youtube.com/watch?v=8qS-LPXh6vE
Beau texte sur la montée des idées du rassemblement national.
Le texte pour moi devient vraiment lovecraftien lorsque Lavinia et Randolph chargent la punition tiède qu'est le Nutella dans le Kangoo et l'emmènent à l'hosto. Le diagnostique de commotion cérébrale du Nutella m'a particulièrement touché. Mais heureusement Lavinia le serre comme un doudou pour l'aider à traverser l'épreuve qui changera son goût à jamais.
J'en conclue que l'abus d'huile de palme n'est pas uniquement fortement dommageable pour les orangs-outans de Sumatra.