LA ZONE -

Le trou dans l'escalier

Le 28/09/2026
par GD Lodace
[illustration] Un petit texte sans prétention sur le temps qui passe.
La pièce sentait le moisi et l'antique cire d'abeille . Les murs, couverts d’un papier jauni, semblaient retenir leur souffle. Au milieu, un fauteuil en velours, jadis rouge, accueillait le vieillard. Ses mains, tordues par l’arthrite, s’accrochaient aux accoudoirs avec désespoir. La cheminée grondait, avalant les bûches une à une. Une antique horloge régulièrement grinçait dans son coin.
Tic. Crac. Tac.
Un éclat de bois se brisait. Parfois, il lui semblait entendre des voix dans les flammes.
Autour de lui, les toiles. Toujours elle. La première, près de la cheminée, la montrait nue devant une fenêtre, jeune, le soleil sur la peau. Il se souvenait de ce jour à Montmartre. Elle avait ri en laissant tomber le drap. « Tu me peins comme je suis, ou comme tu me rêves ? » Il avait répondu « Les deux », sans réfléchir.
Plus loin, elle était assise, un châle à moitié glissé de ses épaules. Ses seins commençaient à s’alourdir. C’était l’époque où ils se réveillaient encore l’un contre l’autre, sans un mot.
Puis il y avait le portrait où elle se tenait droite, les bras croisés, comme pour se protéger. Un peignoir de laine, des ombres sous les yeux. « Tu me trouves encore belle ? » avait-elle murmuré un soir. Il n’avait pas répondu. La question était stupide et maintenant, il aurait donné n’importe quoi pour y répondre. .
Et puis, la dernière toile. La plus petite, la plus sombre. Elle y était allongée, les yeux fermés, les mains posées sur sa poitrine. Il l’avait peinte après, de mémoire, les doigts tremblants.
Tic.
Chaque soir, quand la lumière baissait, il se levait. Ses os craquaient. L’escalier était une épreuve. La première marche lui arrachait un grognement. La deuxième, une pause, la main sur la rampe. La troisième, un arrêt, le cœur à cent à l’heure.
Et puis, il y avait ce trou. Au pied des escaliers. Il l’avait remarqué, il y a longtemps. Une fissure, pas plus large qu’une pièce. Mais chaque soir, elle semblait grandir. Un millimètre par millimètre. Assez pour qu’il se demande s’il ne devenait pas fou.
Ce soir-là, minuit sonna.
Tac.
Le feu gronda. Il se moquait du temps. Le trou était assez grand pour y glisser une main. Une odeur montait de lui. Pas de la poussière. Pas du moisi. Quelque chose de plus vieux. L’odeur des années perdues.
Il eut l'impression de voir une main couverte d'une mitaine surgir brièvement du trou. Il reconnut celle qu'elle portait l’hiver de leur rencontre. C'était la main de sa muse.
Il tendit sa main ridée et tordue pour la saisir.
Tic. Tac.
Et soudain, il comprit. Le trou n’était pas dans l’escalier, mais en lui.

= commentaires =

Nino St Félix

Pute : 97
    le 28/09/2026 à 17:50:11
J'avoue, faut de sacrées balloches pour écrire un texte qui contient "Le trou était assez grand pour y glisser une main" sur La Zone.

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