Tu sais ce qui me terrifie le plus, dans tout ça ? Ce n’est pas d’avoir cédé. C’est d’avoir senti, au moment même où je perdais pied, que quelque chose d’autre se glissait dans ma pensée, comme une marée noire qui montait derrière mes yeux. Je croyais que c’était de la
rage. Mais la rage n’a pas cette… profondeur.
J'aurais pu m'arrêter avant, j'aurais dû comprendre que ça tournait à l'obsession, mais non…
je n'ai pas réfléchi. J'ai juste suivi cette envie, ce besoin. Comme un truc qui gratte à un endroit qu'on ne peut pas atteindre. Et à force d’y penser, on devient dingue.
Oui ça aurait pu finir autrement. Tant pis.
Lindsay ramasse sa figurine de licorne — Rosalie — et pousse du pied le corps de Fanny pour fermer la porte. Elle a du mal à se souvenir de ce qu'il vient d’arriver. Elle se souvient uniquement de la rage qu’elle ressentait quand Fanny avait sa licorne et refusait de la lui rendre. Cette licorne, Rosalie, elle la tient de cette foire à tout où son père l’emmenait quand elle était enfant. Ou du moins, elle y ressemble beaucoup. Comme si l’objet s’était perdu
pendant vingt ans avant de refaire surface dans un tiroir, sous un paquet de vieux livres.
La licorne n’a rien de remarquable, et pourtant… quelque chose dans la courbe de son encolure, dans la pâleur presque maladive de son plastique, éveillait en Lindsay une résonance obscure, comme si l’objet portait en lui une forme d’antique familiarité. Un jouet banal, oui, mais dont la banalité même semblait dissimuler une essence plus ancienne, plus profonde, que son esprit refusait d’examiner trop longtemps.
Et pourtant, quand Lindsay la tient, quelque chose se calme. Comme une voix qu’on reconnaît enfin.
Lindsay sait qu'il existe des jouets vintage qui aujourd’hui valent des fortunes, comme ses vieilles cartes Pokémon qu’on s’arrache. Il est certain que pour un million d’euros aux enchères, on pourrait tuer. Mais là il ne s'agit pas de valeur pécuniaire.
Rosalie ne vaut rien. Pas même le sang que Lindsay a versé pour elle. Et pourtant, Rosalie semble déjà lui pardonner.
Lindsay voudrait rentrer chez elle. Elle a Rosalie maintenant. Plus personne ne la lui prendra. Elle aimerait rentrer. Mais son père n’est plus là. Il n'y a plus personne qui l’attend. Elle marche seule dans les rues avec Rosalie serrée contre elle, sa seule amie. Elle voit les commerces fermés, la ville morte.
Les rues étaient désertes, mais ce n’était pas le vide qui la troublait. C’était la façon dont les façades semblaient se pencher, comme si la ville entière se courbait vers elle, attentive, affamée. Les ombres ne correspondaient plus aux objets. Certaines s’étiraient dans des directions impossibles, comme si une lumière invisible, venue d’un angle que notre monde ne devrait pas posséder, les projetait. Hier encore, tout était si vivant. Enfin… presque. Il y avait déjà ces gens qui criaient dans les magasins pour un grille-pain, un sac, n’importe quoi. Une journée de juin avec Fanny à faire du lèche-vitrine pour son premier rencard avec ce type dont elle lui rabattait les oreilles depuis des mois. Une flambée sur la carte bleue de Maman, sans conséquence. Un repas sur le pouce en plaisantant des amours de Lindsay, qui elle n’a jamais de rencards. Mais aujourd’hui tout est triste et vide. Lindsay s’accroche à Rosalie comme si elle allait se mettre à chanter et à danser. Comme si elle allait faire apparaître les gens et la vie. Mais tout reste mort.
Alors elle avance et elle pense à ces dystopies qu’elle lisait ado. Que faisaient les héros quand ils se trouvaient ainsi seuls dans une ville morte ? Pillage de magasin ? Lindsay n’a pas faim. Elle n’a plus eu faim depuis qu’elle a Rosalie. Voler une voiture, chercher d’autres gens ? À quoi bon… Tous les gens sont devenus fous, puis ils sont morts, quand ils n’ont pas été tués par leurs proches avant. Tous avec un objet banal, un objet important, un objet sacré. Tous prêts à mourir pour le garder. Enfin, elle arrive devant sa maison. Elle enjambe le cadavre de sa mère, une poêle dans les bras et un sourire aux lèvres. Le sourire figé de sa mère n’a rien d’humain. Ses yeux, grands ouverts, semblent contempler encore une vision que Lindsay ne peut qu’entrevoir au bord de sa conscience : une immensité silencieuse, un horizon sans forme, un appel. Elle n’est pas morte de peur. Elle est morte d’émerveillement. Elle cherche son père. Il est toujours dans le canapé, il tient encore son mug Star Wars, comme si l’objet avait scellé ses doigts autour de lui. Le mug semblait absorber la lumière, comme un trou minuscule dans la réalité. Lindsay détourne les yeux. Certaines choses ne
doivent pas être observées trop longtemps. La licorne lui appartient pour toujours maintenant. Ou c’est elle qui appartient à Rosalie ?
Quand elle serre Rosalie contre elle, elle sent son cœur battre. Je ne suis plus certaine d’avoir jamais été seule dans ma tête. Peut-être que la licorne n’est pas revenue vers moi. Peut-être que je suis revenue vers elle. Elle s’installe à son bureau. La maison respire autour d’elle, lentement, comme un organisme endormi. Elle coiffe les poils usés du poney en plastique, et elle chante.
Elle ferme les yeux. Le monde n’existe plus.
Les mots sortent d’eux-mêmes, anciens, déformés, comme s’ils avaient été murmurés dans un autre âge, dans un autre monde. Comme une incantation.
J’ai dans le cœur un grand ami secret,
un grand bonheur, c’est mon petit poney.
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