LA ZONE -

Le Memoring

Le 31/10/2026
par Lindsay S
[illustration] "Si seulement on pouvait inventer quelque chose, dis-je vivement, qui conserve un souvenir dans un flacon, comme un parfum, et qui ne s’évapore, ne s’affadisse jamais. Quand on en aurait envie, on pourrait déboucher le flacon et on revivrait l’instant passé." Daphné Du Maurier


Quand Lindsay ouvrit la porte, la chambre avait déjà été fouillée. Les tiroirs dégueulaient de souvenirs qu’elle n’avait pas gardés dans sa mémoire. On entendait par ici une berceuse que lui chantait son grand-père, et par là on sentait encore le chocolat qu’elle aimait tant.
D’une armoire, des images dégringolaient en cascade sur le parquet, comme des instantanés un peu flous de son adolescence.
Son Memoring était sens dessus dessous. Elle tomba à genoux devant un vase éthéré brisé et inspira profondément pour ancrer à nouveau cette odeur de lavande et de lilas qui émanait des draps de son lit d’enfant. Elle en aurait pleuré si elle n’avait pas été si en colère.
Elle attrapa son téléphone et composa un numéro. Avant même de savoir si la personne l’écoutait ou si elle était tombée sur un répondeur, elle déversa sur elle des flots de mots, elle conclut par “Ordure”, puis raccrocha.
Elle commença par l’armoire, ouvrant la porte et laissant tomber au sol des dizaines d’images imprimées sur des supports souples et organiques.
Elle les rassembla, en observa quelques-unes, souriant comme une enfant devant un jouet à Noël, puis les réempila soigneusement.
La porte indiqua qu’il manquait encore quarante-huit instants mémorisés visuels. La vitrine à température ambiante avait été renversée par l’intrus. Elle la remit debout et la ralluma. La machine grinça et sembla reprendre ses fonctions : maintenir dans une atmosphère adéquate les souvenirs olfactifs.
Pas besoin d’observer l’affichage pour se rendre compte du nombre de vases en éclats qui rendaient l’accès aux tiroirs dangereux.
Ses épaules tombèrent quand elle sortit de la chambre de la mémoire, pour revenir rapidement avec un balai et une pelle.
Elle hésita quelques secondes, puis poussa les bris avec son balai. Les morceaux roulèrent dans un silence duveteux. Les morceaux de vase écartés, elle avança vers les tiroirs de la commode. S’en échappaient toujours des sons diffus et cacophoniques. On reconnaissait parfois le jingle particulièrement insistant d’une publicité. Elle retira délicatement les tiroirs, saisit les bruits au moyen de pinces lumineuses reliées à la commode.
Elle rangea une fois encore les éléments sans un mot, avec des larmes dans les yeux. Quand chaque tiroir eut retrouvé sa place, elle put lancer une procédure de restauration de la dernière sauvegarde. Les éléments disparus réapparurent, entourés d’un halo doré.

Elle identifia immédiatement leur point commun.

Elle s’approcha de l’armoire. L’écran de la porte lui indiqua quelles images avaient été restaurées. Un message impersonnel lui suggérait qu’elle pouvait les supprimer à nouveau si elle le désirait. Elle swipa tranquillement sur quelques instants. Un baiser sous la lune grise. Une glace partagée dans un café un matin d’hiver. Une tache marron en forme de goutte sur un fond blanc. Les tiroirs, eux, proposaient de jouer un extrait des sons afin de lui permettre de décider de les conserver ou non. Elle lança la lecture automatique.

Une comptine enfantine résonna dans la pièce durant cinq secondes, suivie d’une voix d’homme disant : « Je sui… » Puis un bruit de notification de SMS la fit tressaillir. Elle arrêta rapidement la diffusion.

Épuisée par cet ascenseur émotionnel, elle s’allongea au cœur de ses souvenirs et se recroquevilla comme un bébé. Le capteur de présence du Memoring s’éteignit, tout comme la lumière. Avec elle, la porte se verrouilla. Quand Lindsay rouvrit les yeux, son réveil sonnait de façon étouffée. La pièce lui sembla fantomatique, comme ses souvenirs. Elle les avait stockés là comme on range des vêtements trop petits dans un grenier : on sait qu’on ne peut pas s’en séparer, mais qu’ils ne serviront plus jamais.

Comme d’un élan, elle se releva et sortit de la pièce. Le Memoring la remercia de sa visite et le boîtier d’ouverture à reconnaissance digitale disparut dans le mur. L’appartement de Lindsay était plutôt petit comparé à son Memoring.
Rien de superflu : un coin pour cuisiner, un espace pour lire près d’une fenêtre bien éclairée, un lit que l’on devinait installé sur une mezzanine, sous un espace cubique fermé qui devait abriter les sanitaires.
La décoration était épurée, mais à certains endroits on devinait qu’autre chose avait vécu là avant de disparaître.
À y regarder mieux, on pouvait presque voir les endroits où les murs s’étaient resserrés sur elle, comme pour réaménager un espace de vie en un espace fonctionnel.
Lindsay s’habilla à la hâte d’une tenue grisâtre et sommaire, puis s’installa devant son bureau.
Le mur se transforma à son approche, laissant apparaître une surface de travail. Sa chaise se déploya depuis le sol et elle valida d’un geste le début de sa journée.
Une musique douce au piano démarra tandis que Lindsay effectuait les tâches que son emploi lui demandait.
Elle était programmatrice de maisons Memoring.
Elle travaillait notamment sur un nouveau service : un espace de stockage réservé aux souvenirs douloureux.
Ceux que l’on souhaite mettre à distance, non pas pour les effacer, mais pour attendre que la douleur se soit apaisée.
Afin qu’un jour, ils puissent être regardés à nouveau avec amour et nostalgie plutôt qu’avec souffrance.
Elle survolait des lignes de code avec une concentration exemplaire.
Sous ses yeux, plusieurs fiches détaillaient les problématiques auxquelles elle cherchait des réponses.
Problèmes : dissociation ?
mémoire traumatique ?
réaménagement total de l’espace ?

Elle ne s’arrêta de coder que pour manger une salade verte que sa cuisine lui délivra d’un bloc qui devait autrefois être un réfrigérateur.
Lui aussi portait les cicatrices de magnets et de papiers collectionnés, mais disparus.
Quand le téléphone sonna, Lindsay s’arrêta de travailler et son mouvement arracha un grincement à sa chaise.

Elle s’étira, marcha en long dans la pièce et répondit à son interlocuteur par une série de monosyllabes plus ou moins interrogatives.
Peu à peu, son agacement monta. Ses réponses se firent plus sèches, bien que toujours peu construites. Elle raccrocha sur un :
« Fais comme tu veux. »

Prise d’un vertige, elle jeta le téléphone contre le mur. Un coussin apparut dans sa chute et amortit l’impact. Lindsay balaya l’appartement comme si elle le découvrait et se dirigea rapidement vers le Memoring. Sa grand-mère ne pouvait pas la trouver comme ça. Elle plaça sa main sur le cadran d’ouverture. La porte s’ouvrit dans un ronronnement félin et lui souhaita la bienvenue.
Elle se dirigea vers un meuble qui n’avait pas été touché par l’intrus : un coffre-fort extrêmement imposant. Elle le déverrouilla et actionna un levier à l’intérieur. Le bruit qu’émit le Memoring fit trembler les murs de la maison. Elle resta là quelques minutes, figée, puis attrapa le téléphone portable qui y était rangé. Quand elle ressortit, la maison était transformée. Méconnaissable.

Il y avait de l’espace, des couleurs, une pièce de vie articulée autour d’un parc pour enfant. Des photos de bébé et d’enfant trônaient fièrement sur les murs. Le réfrigérateur était couvert de listes, de dessins et de photos de Lindsay avec son enfant. Le téléphone secret vibra. Par automatisme, Elle le déverouilla, une photo d’un enfant souriant, avec une tache de chocolat en forme de goutte sur la joue apparut. Elle enclencha la messagerie. Sa grand-mère avait laissé un premier message avant de tenter de la joindre sur son numéro professionnel. Elle annonçait sa visite impromptue pour ce jour même.

Un second message suivait. Une colère atroce, assourdissante, enregistrée sur le répondeur, Lindsay reconnut sa voix et l’insulte “Ordure” qu’elle s’était adressée. Puis vint le message qu’elle n’avait jamais eu la force de supprimer. Celui qui annonçait qu’il était parti.

= commentaires =

Nino St Félix

Pute : 100
    le 31/10/2026 à 12:13:05
J'ai mis un moment à comprendre le titre, j'ai ressorti ma liste des verbes irréguliers anglais, et tout et tout en vain.

J'ai aussi mis un moment à rentrer dans le texte, à comprendre, car je trouve que le début est peut être un peu trop "subtil" (autant je m'arrache mes derniers cheveux quand je vois des panneaux indicateurs, autant quand on me lache dans un labyrinthe, j'aime bien avoir quelques consignes). En fait y'a comme une "mise en abyme", dans le sens ou ce texte, dans son style et dans sa forme, est presque comme une production du memoring, finalement : un souvenir/sensation de Lindsay en train de créer un outils qui conserve les souvenirs/sensastions. Du coup, vu comme ça, ça marche bien mieux, CMB.
Y'aurait même la matière pour en faire un genre de recueil poético-fantastique, quelque part entre "le roi en jaune" et Korbua, je veux dire.

Niveau de zonisme atteint surtout par le côté "Gondryesque" de l'idée, à mon sens.

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