Ce que je sais, en revanche, c’est que je ne suis plus attachée à mon corps. Et pour annoncer à mon chéri que je suis finalement d’accord pour partir vivre avec lui sur Mars, ça risque d’être compliqué.
La bonne nouvelle, c’est que je sais exactement quelles sont les étapes par lesquelles je vais passer. La mauvaise, c’est que ça va être long et que j’aimerais mieux ne pas rater la navette de Chéri.
Ça n’arrive jamais au bon moment. C’est comme les pannes de batterie.
Je vais passer la journée à chercher une borne de réempilage, et je vais devoir prendre une autre navette. Chéri va croire que je ne voulais pas partir et il va certainement se consoler avec Gertrude qui n’attend que ça. Chéri est naïf mais elle est pas innocente à toujours traîner dans ses pattes.
Ou alors… je vais sur Mars quand même. Je trouverai sûrement une borne là-bas et je pourrai faire la surprise à Chéri.
Bien. Je vais passer à la maison, finir d’emballer et expédier mes affaires, puis filer à la vitesse de la lumière. Peut-être que je devrais aussi laisser un mot à mes parents ? Ce corps qui traîne, ça fait désordre, et ils risquent de s’inquiéter pour l’odeur si je ne leur dis pas que je pense en changer. Je me demande quand même comment je suis morte. Je me souviens de la valise, et du bleu.
C’est vrai, j’ai toujours été intéressée par la mort et la thanatologie. J’ai même fait un semestre à la fac en psychologie et accompagnement des décédés. C’est là que j’ai rencontré Chéri, il travaille dans la thanatotech maintenant. Avec Gertrude, la bonne collègue-désempileuse.
C’est très beau, cette couleur bleue. Ce n’est pas super pratique pour choisir une robe, mais tant pis. Je comprends mieux le marché des écrans filtrants roses que la boîte de Chéri veut nous vendre. Avec ça, je suis sûre que je verrai à nouveau le monde dans sa couleur habituelle.
Je me demande si je ne vais pas reprendre mes études. Je suis sûre qu’une EMI sur un CV, ça doit faire son petit effet. Et je pourrai aller travailler avec Chéri et le surveiller! Je sais qu’il me taquine avec Gertrude et que jamais il penserait à elle comme ça mais… Faut que j’aille sur Mars.
Cette façon de voyager et d’agir est quand même assez étrange. J’ai fermé les yeux et me voilà chez mes parents.
Enfin… devant chez mes parents.
Mon corps est là. Dans la chambre. Dommage de le laisser. Mais là, tout de suite, je ne vois pas comment concilier treize heures de réempilage et une navette qui décolle dans moins d’un cycle.
Comment on fait pour interagir avec les vivants déjà ?
Ah oui. Je dois avoir une paire de gants mortuaires connectés dans la table de nuit.
Sauf que Papa a fait installer un voile antispectres parce que Maman avait peur des voyeurs.
Zut de crottes.
Comment je vais entrer chez moi maintenant ?
Je suis sûre que j’ai le code dans mon portable.
Enfin… dans mon ancien portable. Celui qui est à côté des gants.
Peut-être que je peux trouver une paire de gants près du distributeur de capotes. Depuis la réforme de 2178, ils doivent en distribuer gratuitement. La mort prématurée d’un président aura au moins servi à quelque chose.
Ah mais trop bien ! Ils ont aussi un terminal de neuroconnexion !
Je vais pouvoir laisser un message spectral à Maman, si je me souviens de son numéro.
Fichu portable !
Tu vas voir qu’il va me falloir un GPS après pour trouver Mars !
Mais quelle conne.
Évidemment, il y a la queue. Pourquoi tout le monde a choisi de mourir ici et aujourd’hui ? Pile au moment où je devais surtout ne pas être en retard.
Au moins, ça me laisse le temps de me souvenir du numéro.
Mais poussez pas ! C’est pas possible, ce manque de savoir-vivre. Et pourquoi il me fixe, lui ?
Non merci ! Je ne veux pas d’un connecteur tombé du camion. Je vais attendre tranquillement mon tour, mais si vous voulez, vous pouvez embêter les décédés devant. Ça accélérera peut-être le processus…
Enfin, voyons… un & et deux 3, je suis sûre que c’est ça !
Ça sonne.
— Maman ? Maman… ?
— Oui, c’est Lindsay ! Je suis à la pharmacie des Champs. Je voulais juste te dire que je pars sur Mars avec Chéri, mais je vais te laisser mon corps. Si tu rentres pas trop tard, tu peux le stocker, mais s’il est foutu, pas grave, je te rembourserai les frais d’embaumement.
J’t’aime Maman. Embrasse Papa et dis-lui que le voile marche bien !
À moi Mars ! Yeah !
Oh, ça tangue.
C’était peut-être un peu loin pour un premier saut.
Voyons… le terminal de débarquement de la Lune, c’est à l’est ou à l’ouest ?
Ah, par ici.
Chouette, la navette n’est pas encore arrivée. Je vais pouvoir passer au Tutti Frutti pour une paire de gants.
Si je me souviens bien de ce que j’ai appris, je dois glisser mon esprit dans ce truc-là et ça doit changer de couleur.
Non.
C’est peut-être juste pas allumé.
Ils les vendent déchargés ? C’est pas possible… Même les portables maintenant sont en état de marche à peine sortis de la boîte.
Ça y est. C’est bleu.
Enfin un autre bleu.
Je commence à fatiguer que tout soit bleu.
Allez, go. Chéri va atterrir. On verra ça là bas.
C’est quand même grave pratique cette capacité à se déplacer en un battement de cils.
En parlant de cils…
Regardez qui voilà.
Gertrude.
Gertrude descend de la rampe d’arrivée au bras de Chéri.
— Quelle chance d’être tombée sur toi à l’aéroterminal ! Je ne savais pas que tu voulais partir sur Mars. C’est tellement romantique. C’est la planète des hommes !
Elle rit.
— Tu sais, au travail, j’suis juste sur le terrain mais, vous les tech, vous avez la créativité. J’ai toujours admiré ton sens de l’aventure. Évidemment, avec Lindsay, ça aurait été tellement plus drôle mais…
Elle sort un mouchoir blanc.
— Je sais que c’est trop tôt pour en parler.
— Je croyais que tu savais… Je suis désolée.
Elle baisse les yeux.
— Elle ne voulait tellement pas venir…
— Je suis sûre qu’elle t’a aimé. À sa façon.
Lindsay reste immobile. Elle voudrait rire. Ou crier. Elle ne sait pas lequel des deux serait le plus adapté.
— Tu as prévu de descendre dans quel hôtel ce soir ? demande Gertrude. On sera peut-être voisins !
Gertrude trébuche. Son sac tombe. Un objet glisse au sol. Un pass de désempilage, encore tâché malgré le nettoyage automatique.
Chéri le ramasse.
— Qu’est-ce que tu fais avec ça ?
Une seconde.
Une toute petite seconde.
Gertrude perd son sourire.
Puis il revient.
— C’est pour le boulot. Tu sais ce que c’est. Une EMI accidentelle et personne se demande si c’est mon jour de congé.
Elle reprend son sac.
Puis elle sourit à Chéri.
— Tu voudrais bien venir dîner avec moi ? Je déteste manger seule.
Elle hésite.
— Et puis… je ne crois pas qu’il faille te laisser seul aujourd’hui.
Elle regarde ailleurs.
— Après ce qui est arrivé à Lindsay.
Chéri prend son billet. Gertrude sort le sien. Lindsay s’approche. Sans réfléchir. Elle regarde. Le nom est écrit dessus :
Lindsay.
Pour la première fois depuis qu’elle est morte, elle ressent quelque chose qui ressemble vraiment à de la peur.
Gertrude est là.
Elle est là, avec Chéri.
Et pas elle.
Peu importe ses supers capacités à voyager. Peu importe son envie d’être aimée. Peu importe tout ce qu’elle aurait voulu dire. Lindsay regarde une dernière fois Chéri sourire.
Puis le bleu l’emporte doucement.
LA ZONE -
Je pourrais commencer par la fin. Elle est plus simple à expliquer que le début. Je suis morte. Enfin, cela dépend de la définition que vous retenez. Si vous vous en tenez à celle du siècle dernier, mon cœur s’est arrêté ; je suis donc morte. Quant à mon encéphalogramme… il est plat, évidemment. Si vous vous en tenez à la définition récente, je suis simplement dans une merde noire. Ou bleue, si l’on en croit ma dernière découverte. = ajouter un commentaire =
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