CON N°1 — Le Sachant du Corps
(6,5/10 — con artisanal, con de proximité, con à la main chaude)
Sur le chemin des Grandes Découvertes, elle croisa un homme assis sur une souche, l'air très sûr de lui. Il portait un chapeau trop grand pour sa tête.
Il était kiné de son état.
Il lui expliqua comment marcher, comment tenir son sac, comment respirer — elle qui respirait pourtant depuis des années sans assistance technique notable. Il parlait fort, avec des gestes larges, comme s'il manipulait un genou imaginaire suspendu dans l'air entre eux deux.
Elle tenta plusieurs fois de dire qu'elle savait déjà. Il n'écoutait pas.
— Je vais t'apprendre, tu verras, c'est pour ton bien.
Alors elle comprit quelque chose : certains hommes ne parlent pas pour partager, mais pour se rassurer eux-mêmes. Ils confondent expliquer et exister.
Elle le remercia poliment — parce qu'elle restait elle-même — puis reprit sa route.
Ses paumes brûlaient un peu.
Note du jury : con constant, con récidiviste, con qui envoie des rappels de rendez-vous par SMS. Candidature solide.
CON N°2 — La Belle-Mère aux Pigeons
(7,5/10 — con complexe, con ambivalent, con de famille qu'on ne peut pas brûler sereinement sans foutre Noël en l'air)
Plus loin, une vieille dame assise sur un banc. Autour d'elle, une nuée de pigeons picorait les miettes qu'elle lançait avec une patience infinie.
Elle était touchante. Elle était douce. Elle se souvenait du prénom du chat du voisin mort en 1987.
Puis, sans prévenir, la conversation glissa.
— Tu sais… le monde n'est plus ce qu'il était. On ne peut plus faire confiance à n'importe qui. On le dit tous les matins sur la chaîne que je regarde…
Ses mots devinrent durs, presque mécaniques. Des phrases toutes faites, répétées comme des slogans. La même dame qui riait deux minutes plus tôt devant un pigeon trop gourmand récitait désormais un édito de huit heures du matin.
La jeune fille se leva doucement.
— Merci pour ce moment, madame.
En s'éloignant, elle pensa : on peut aimer le monde et pourtant mal le comprendre.
La chaleur dans ses mains était revenue, plus forte.
Note du jury : con difficile à scorer en raison de la tendresse réelle qui précède. C'est précisément ce qui la rend dangereuse. Prime de 0,5 point pour l'ambivalence déstabilisante.
CON N°3 — La Némésis en Bottes
(8/10 — con idéologique, con en uniforme intérieur, con qui se croit résistante en rejoignant le troupeau)
Le chemin se rétrécissait. Au détour d'un virage, une silhouette immobile.
Hautes bottes noires. Manteau trop rigide. Cheveux tirés avec une précision presque militaire.
Mais elle souriait.
— Il existe un club pas très loin d'ici. Des filles comme moi. On se serre les coudes. On veut remettre de l'ordre, protéger les nôtres. Les autres… eh bien, ils n'ont qu'à rester à leur place.
Elle parlait vite, avec une chaleur étrange. Comme si la haine était évidente du bon sens.
— Merci. Mais je préfère marcher seule.
La femme haussa les épaules.
— Dommage. Tu aurais pu être des nôtres.
La jeune fille la laissa derrière elle, juchée sur ses talons.
La chaleur dans ses paumes devint presque douloureuse.
Note du jury : 8 ferme. Prime envisageable si les bottes sont du cuir véritable — ça brûle mieux.
Quand elle arriva enfin chez elle, le soleil se couchait derrière les collines.
On frappa. Trois coups secs.
Deux personnes en uniforme bleu nuit.
— On nous a dit que vous fréquentiez des individus dangereux.
— Je ne comprends pas.
— Ce n'est pas à vous de comprendre.
Ils lui demandèrent de se lever.
Elle se leva.
Ce ne fut pas long. Ça ne l'est jamais.
Elle garda les yeux ouverts.
Quelque chose céda alors — pas une explosion. Plutôt une lumière. Orange d'abord. Puis blanche.
Le bois, le papier, les dossiers, les certitudes — tout brûla avec la même facilité.
Elle sortit dans la nuit fraîche et leva les yeux vers les étoiles.
Grandir, pensa-t-elle, ce n'est pas seulement voir le monde tel qu'il est.
C'est refuser qu'on décide à votre place.
Derrière elle, le ciel était orange.
Ses mains brûlaient encore.
Bilan du jury : trois cons pour une seule candidate au bûcher. Rendement remarquable. La narratrice réclame la XBox en bois à titre posthume, au cas où.
Échelle globale : 8,5. Point de bonus pour le conte. Point de malus pour avoir failli nous faire pleurer, ce qui n'était pas prévu dans le règlement.
Elle avait toujours cru que le monde fonctionnait comme dans les histoires qu'on lui racontait enfant : un endroit où les sourires signifiaient la gentillesse, où les promesses avaient la solidité des pierres, où les gens disaient ce qu'ils pensaient et pensaient ce qu'ils disaient. Pendant longtemps, ça avait suffi. Elle avançait avec cette confiance tranquille, cette certitude que la vie lui rendrait ce qu'elle lui offrait. Elle disait bonjour à tout le monde, elle aidait sans qu'on lui demande, elle croyait les compliments comme on croit au retour du printemps.Elle avait les mains douces, toujours fraîches — sauf parfois, sans raison apparente, quand quelque chose en elle se retenait. Alors elles chauffaient, légèrement, comme des braises sous la cendre.
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= commentaires =
Du très bon Dickens à la sauce samouraï. C'est passé tout seul, je me suis léché les doigts à la fin, et j'ai pleuré qu'une seule fois.
Les 3 cons qui seront peut être enseignés à la place de Flaubert un jour, qui sait.
C'est fin, ça se mange sans fin. C'est pas si sombe ni débile, mais y'a de la violence, même si c'est la violence symbolique. Et on échappe pour une fois aux paradigmes de sexe et genre, pour aller vers l'universel.
Du coup, c'est pas de la littérature underground pour moi, mais c'est de la littérature tout court, et c'est pas grave, même si à mon avis ça brule moins bien.
Bon, le coup de l'auto notage, par contre, on nous la fait pas.
Et puis moi qui suit un peu boulimique, j'avoue que le style "à l'os", j'y préfère "à l'estomac". Et que, quand j'ai lu "Quelque chose céda alors — pas une explosion. Plutôt une lumière. Orange d'abord. Puis blanche." j'ai failli faire une descente d'organes (mais c'est mon côté sensible, faut pas me linkediser comme ça, c'est pas sympa).
Bon, pour le premier texte "post-Le Pouilleux", pas facile de passer juste aprés, celui ci s'en sort avec les honneurs, malgré ses petits défauts.
Rien que les intitulés des parties du texte, valent leur prix.Bonne promo
Comme tu n'aimes pas qu'on discute de le grille de lecture moisie de Lacan dans les commentaires, voici une scéance danalyse lacanienne gratuite et non tarifée :
L'auteur de ce texte décrit une trajectoire psychique qui débute dans une plénitude imaginaire absolue. Dans ce premier état, la protagoniste évolue dans le stade du miroir prolongé, où le monde est perçu comme un reflet fidèle et bienveillant de soi-même. Elle croit en une transparence totale du langage où le signifiant et le signifié sont parfaitement soudés, ce qui lui donne l'illusion que le manque n'existe pas. Cette confiance tranquille est la marque d'un ego qui n'a pas encore rencontré la faille de l'Autre, vivant dans une réciprocité où chaque geste de bonté est censé appeler une réponse identique, une captation imaginaire typique des premières étapes de la constitution du sujet.
La rencontre avec les trois figures de la connerie marque l'entrée brutale dans les défaillances du symbolique. Le premier homme, le sachant, tente d'incarner le discours du maître en voulant imposer un savoir technique sur la jouissance du corps de l'autre. Il échoue car sa parole ne vise pas la communication mais la restauration de son propre narcissisme. La vieille dame sur le banc illustre ensuite l'aliénation du sujet par le discours social dominant, où la parole devient vide et mécanique, transformant l'individu en un simple relais des slogans du grand Autre médiatique. Enfin, la femme en bottes représente l'impasse de l'identification au groupe, une tentative désespérée de combler le vide intérieur par une haine structurée, ce que Lacan identifierait comme une manifestation de la pulsion de mort déguisée en ordre moral.
Le symptôme physique des mains qui chauffent fonctionne ici comme une irruption du réel. Pour Lacan, le réel est ce qui ne peut être ni dit ni imaginé, mais qui revient toujours à la même place sous forme de tension organique. Cette chaleur est une forme de jouissance somatique, un excès d'énergie non liée qui s'accumule à mesure que le langage échoue à traiter la déception face à la bêtise du monde. Les paumes brûlantes signalent que le corps de la protagoniste devient le lieu de stockage d'une vérité qu'elle ne peut pas encore verbaliser, transformant la frustration symbolique en une manifestation physique douloureuse et brûlante.
L'acte final de l'incendie et l'arrestation par les hommes en bleu représentent la traversée du fantasme et la destitution subjective. Face au grand Autre dans sa fonction purement castratrice et arbitraire qui refuse toute explication, la protagoniste cesse de chercher une logique ou une validation extérieure. En laissant tout brûler, elle se dépouille de ses objets petit a, c'est-à-dire des restes de son désir et de ses anciennes certitudes sociales. Ce n'est pas une explosion de colère, mais une lumière blanche qui marque l'acceptation du vide. Elle devient alors un sujet barré, noté $, qui ne dépend plus du regard de l'Autre pour exister, acceptant enfin la solitude radicale de l'existence.
La structure globale du récit révèle une division du sujet particulièrement nette à travers la présence du jury. L'auteur ne se contente pas de vivre l'expérience, il l'observe et la commente avec une ironie mordante, ce qui témoigne de la spaltung, cette division fondamentale entre le sujet de l'énoncé qui souffre et le sujet de l'énonciation qui juge. L'humour noir et l'absurdité de la demande finale pour une console de jeux en bois sont des mécanismes de défense qui permettent de traiter le reste de la jouissance après la catastrophe. Cette analyse montre que grandir, pour l'auteur, consiste à renoncer à l'illusion d'un monde cohérent pour assumer la responsabilité de sa propre brûlure intérieure.
Cette analyse démontre paradoxalement comment la grille lacanienne enferme la richesse d’un récit vivant dans un carcan intellectuel rigide qui privilégie les jeux de mots abstraits au détriment de la réalité émotionnelle brute. En réduisant une crise existentielle et une révolte sociale à des concepts comme le grand Autre ou la traversée du fantasme, cette approche ignore les apports contemporains de la neurobiologie et des thérapies cognitives qui offrent des clés bien plus concrètes sur la gestion du stress et des traumatismes. Cette lecture structuraliste semble aujourd’hui déconnectée d’un monde où le sujet ne se définit plus par son rapport au langage pur, mais par des interactions sociales et biologiques tangibles que la psychanalyse classique peine à intégrer. Lacan demeure ainsi une relique fascinante du siècle dernier dont le jargon complexe finit par masquer la force de l’action réelle derrière un écran de fumée métaphorique.
J'ai mis 10/10 à ce texte parce qu'il est lucide sur notre monde régulé par le marketing puisqu'une offre promotionnelle de 3 cons offerts pour le prix d'un, personne ne peut la décliner.
Cela dit étant donné que le prix d'un texte de Saint-Con (pour le lectorat tout du moins) est de 0€ et bien je trouve super radin qu'au lieu de 3 cons pour le prix d'un, on n'ait pas le droit à 5 Giga-Trilliards de cons pour le prix d'un.
Pas tout saisi, enfin presque. Ce qui m'aurait moins déplu avec plus de substance. Je suis le premier à déplorer l'explicatif, à apprécier le mystère. Mais il faut un minimum de matière pour faire monter la mayonnaise. On dirait une relecture de portraits préalablement gribouillés dans un carnet avec insertion à l'arrache d'une sorte de Carrie, croquée en trois coup de crayon, pour coller à la Saint-Con. Je reste sur ma faim.
Comme d'autres plus haut, j'ai pas tout saisi et aussi trouvé ça beau par moments. J'aime le concept de "con à la main chaude", je pense que déposer une appellation d'origine protégée serait une piste pour préserver l'espèce tout en cramant un specimen de temps à autre.