LA ZONE -

AU ZINC PERDU

Le 24/06/2026
par GD Lodace
[illustration]
La théorie des trous

    Une heure du matin au Zinc Perdu.
    C’était un bistrot qui puait le vin rouge renversé, le tabac froid et cette odeur indéfinissable des lieux où les gens viennent pour oublier qu’ils ont un chez-eux. Les murs, jaunis par des décennies de fumée et de confessions à moitié sincères, semblaient retenir leur souffle. Dehors, la pluie tombait en fines traînées, comme si ce bar pleurait son propre cliché. À une table près de la fenêtre, trois silhouettes étaient attablées : Albert, Omar et Lucile. Trois survivants d’une étrange guerre dont personne ne se souvenait plus très bien des raisons.
    Albert tapotait nerveusement son paquet de Gauloises contre la table, comme s’il essayait de faire sortir un dernier souffle de chaque cigarette avant de l’allumer. — Tu sais ce qui me fascine, Omar ? Les trous. Pas les trous dans les chaussettes, non, bien que les miennes pourraient servir de passoire à café. Non, je parle des trous dans les conversations. Ces silences où tout le monde regarde son verre en se demandant si c’est le moment de parler de sa prostate ou de commander un autre gros rouge. Il alluma sa clope, tira une latte si longue qu’on aurait dit qu’il essayait d’aspirer l’oxygène de la pièce. — Par exemple, là, maintenant. On est trois, et pourtant y’a une quatrième chaise vide autour de la table. Comme si on attendait quelqu’un. Ou quelque chose.
    Omar ajusta ses lunettes d’un geste précis, comme s’il recadrait le monde : — Ah, les absences… Il sortit un petit carnet de sa poche intérieure, l’ouvrit à une page cornée. — J’y ai noté toutes les miennes. 1997 : absence de réponse à ma lettre d’amour à la caissière de la supérette. 2005 : absence de sens à ma thèse sur les migrations des escargots urbains. 2020 : absence totale de dignité le jour où j’ai dansé la Macarena en slip devant ma fenêtre pendant le confinement. Il referma son carnet avec un soupir. — Les absences, Albert, ce sont les vrais personnages de nos vies. Les autres, ce ne sont que des figurants.
    Lucile, feuilletant distraitement un exemplaire du Canard Enchaîné abandonné sur la table, s’arrêta sur un article titré : « Le gouvernement annonce un plan pour relancer l’optimisme ». — L’optimisme… Elle ricana, pliant le journal en quatre avec une violence contenue. — C’est comme le beurre dans les restaurants : toujours annoncé, jamais servi. Elle désigna alors le quatrième fauteuil. — Ce siège vide, c’est peut-être juste la place de l’optimisme. Ou alors c’est celle de ton foie, Albert. Il doit être en train de se reposer dans un bocal, quelque part.
    Albert esclaffa en toussant, comme si ses poumons protestaient contre l’humour. — Mon foie ? Non, lui, il est en grève depuis 1989. Il a posé ses outils le jour où j’ai mélangé ricard et médicaments contre les hémorroïdes. Il se pencha, l’air conspirateur. — Je vais te dire un secret : je crois qu’il a émigré en Belgique. Comme les riches.
    Omar, souriant, presque attendri : — Ah, la Belgique… Pays où même les frites ont une double nationalité. Il sortit un stylo et nota quelque chose dans son carnet. — 2025 : absence de foie chez Albert - cause : patriotisme mal placé.
    Lucile, curieuse comme une jeune chatte, se leva et lut par-dessus son épaule : — « 2018 : absence de preuve que j’ai jamais été jeune. » Elle leva un sourcil. — Omar, t’es en train d’écrire tes mémoires ou ton testament ?
    Celui-ci referma son carnet, à la fois offusqué et amusé. — Les deux, ma douce fouineuse. Un testament, c’est juste des mémoires sans l’autocensure. Il se mit à tourner les pages, s’arrêta devant une liste : — Tiens, ma « to-do list » de 2003 :
1. Apprendre le tango.
2. Trouver un sens à la vie.
3. Acheter du fil dentaire. Il soupira. — J’ai coché que le troisième.
    Le serveur, un type aux yeux cernés comme s’il avait vu trop de fins de soirée, déposa trois verres de rouge sans un mot, dans un silence de cathédrale. Le vin avait la couleur d’un vieux sang d’ambulance.
    Albert souleva son verre à la lumière, comme un bijoutier expertisant un faux. — Regardez-moi cette robe… On dirait du « j’ai-survécu-à-ma-propre-jeunesse » millésimé « putain-c’était-quoi-l’idée ». Il but une gorgée de ce nectar et grimaça. — Omar, tu crois que le vin, ça a une mémoire ?
    Omar fit tourner le liquide dans son verre, observant les reflets comme un devin. — Bien sûr. Ce vin-là, par exemple, il se souvient d’avoir été jeune. Il se souvient des raisins, du soleil, des mains qui l’ont pressé… Il approcha le bord du verre de ses lèvres et but une gorgée, dans une pause théâtrale. — Et maintenant, il se souviendra de nous. En profondeur.
    Lucile prit une olive dans le bol entre eux, la regardant comme si c’était un spécimen rare. — Les olives, elles, elles n’ont aucune mémoire. Elles sont juste là. Salées, amères, indifférentes. Elle la croqua, puis la mâcha lentement. — Un peu comme moi.
    Albert attrapa le bol, avala trois olives d’un coup. — Moi, je dis que les olives, c’est comme les regrets : plus t’en manges, plus t’as soif.
    Un client au comptoir, un type en trench-coat qui ressemblait à un détective privé raté, éternua bruyamment. Albert leva son verre dans sa direction. — À tes sinus, l’ami ! Qu’ils résistent mieux que mes espoirs !
    L’inconnu hocha la tête, l’air de ne pas savoir s’il devait rire ou appeler les secours.

La théorie des objets oubliés
    Lucile ramassa une allumette usagée sur la table, la faisant rouler entre ses doigts. — Vous avez remarqué comme les objets, ici, ont tous une histoire ? Elle désigna un cendrier débordant, une nappe tachée, un bouton de manchette oublié près du pied de table. — Ce bouton, par exemple. Il est là depuis trois jours. Personne ne l’a touché. Comme s’il attendait qu’on lui rende sa veste ou sa chemise.
    Omar ramassa et examina le bouton avec l’attention d’un archéologue. — Un bouton de manchette en forme de crâne… Il le retourna, lut en s’arrachant presque les yeux une inscription gravée : « Memento mori (mais pas trop vite) ». — Intéressant. Soit son propriétaire est un philosophe, soit c’est un cadeau de rupture. Il le reposa délicatement. — Les objets abandonnés, c’est comme les mots qu’on n’a pas dits. Ils traînent, ils prennent la poussière, et un jour, ils deviennent plus réels que les gens qui les ont laissés tomber.
    Albert se baissa, saisit le bouton, le fit danser entre ses doigts comme un dé à coudre géant. — Moi, j’ai une théorie : tous les objets perdus finissent dans un entrepôt secret, quelque part près de Pantin. Y’a un vieux type qui les trie, comme dans Raiders of the Lost Ark, sauf qu’au lieu de l’Arche d’Alliance, y’a des clés USB oubliées, des parapluies sans propriétaire, et des sentiments en boîte.
    Lucile rit, mais avec une ombre de mélancolie. — Et les gens, Albert ? Où est-ce qu’ils finissent, eux ?
    Albert haussa les épaules, comme si la réponse était évidente. — Eh bien… Il désigna le bistrot d’un geste large. — Ici. Ou alors dans des urnes low-cost au Père-Lachaise. Il but une autre gorgée, plus sérieux. — Omar, tu crois aux fantômes ?
    Omar réfléchit, les doigts joints en pyramide. — Je crois aux présences invisibles. Il désigna le fauteuil vide. — Comme lui. Ou comme la trace de rouge à lèvres sur ton verre, Lucile. Il sourit. — Les fantômes, c’est juste des absences qui refusent de partir.
    Lucile essuya machinalement le bord de son verre avec son pouce. La trace disparut. Ou peut-être pas tout à fait.
    Le serveur s’approcha, l’air de quelqu’un qui avait entendu trop de conversations existentielles. — Vous voulez autre chose ?
    Albert répondit sans hésiter. — Trois verres de ce qui nous fera oublier qu’on a posé la question.
    Le serveur hocha la tête, comme s’il avait entendu pire. Il revint avec une bouteille sans étiquette et trois verres propres. Ou à peu près.

La théorie de l’olive manquante et autres mystères
    Omar remplit les verres avec une précision de chimiste. — Savez-vous que dans l’Antiquité, les Grecs croyaient que les olives étaient des larmes de déesse ?
    Lucile attrapa une olive, la tenant en l’air comme une offrande. — Bien sûr. La déesse de l’apéro raté.
    Albert prit une poignée d’olives, parla la bouche pleine. — Moi, je dis que les olives, c’est comme les idées : t’en as jamais assez, et y’en a toujours une qui manque. Il compta celles qui restaient dans la coupelle. — Cinq. J’en avais laissé six.
    Un silence. Les trois fixèrent le bol comme s’il allait se mettre à parler.
    Lucile murmura, comme si elle craignait de briser un sort. — Elle est où, la sixième ?
    Omar examina la table, les mains en coupe au-dessus du bol, comme un médium. — Peut-être qu’elle n’a jamais existé. Il leva les yeux au plafond, soudain inspiré. — Ou alors, c’est nous qui avons oublié de la voir.
    Albert se pencha, regarda sous la table. — Ou alors, c’est le type au trench-coat. Il se redressa, accusateur. — Je l’ai vu mater la coupelle tout à l’heure !
    Le client en question toussa, mal à l’aise, et sortit précipitamment en laissant tomber son écharpe. Personne ne bougea pour la ramasser.
    Lucile attrapa l’écharpe, la déplia : elle était en laine grise, avec un petit trou près d’une extrémité. — Regardez. Elle montra le trou du doigt. — Une olive passe là-dedans. Elle la tendit à Albert. — Tiens. Pour ta collection.
    Albert attrapa l’écharpe, l’enroula autour de son cou comme une relique de guerre. — Maintenant, je suis un fantôme avec une écharpe. Il but son verre cul sec. — Putain, je me sens déjà plus léger.
    Dehors, un klaxon hurla. Longuement. Comme un appel. Ou un avertissement.
    Omar regarda sa montre (qui n’avait pas d’aiguilles). — Il est l’heure où les métaphores deviennent réelles.
    Lucile éteignit sa cigarette dans le reste de vin d’Omar. — Ou où le réel devient trop con pour qu’on le prenne au sérieux.
    Albert leva une dernière fois son verre, l’œil brillant d’alcool ou de larmes, on ne sut jamais. — À la sixième olive, alors. Qu’elle repose en paix. Ou qu’elle nous hante. Il trinqua contre les autres verres vides, dans un bruit étrangement solennel. — Et à nous trois. Les derniers Mohicans du Zinc Perdu.
    Quelque part, une machine à café s’allumait dans un soupir. La nuit continuait son indifférence.

Théorie de l’Épilogue ou presque
    Le lendemain matin, le serveur trouva sur la table :
Un bouton de manchette en forme de crâne,
Une écharpe grise trouée avec une tache de rouge,
Un carnet ouvert à la page : « 2026 : absence de réponse à la question « Pourquoi pas ? » »,
Six noyaux d’olive, soigneusement alignés comme des soldats miniatures.
    Il haussa les épaules, essuya la table, et servirait bientôt un café à un client qui n’avait pas encore compris que la vie, parfois, est juste une longue attente entre deux verres.

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