AKAIÔ
J’ai enfin, peut-être pour la première fois de ma désormais trop longue existence, le sentiment d’avoir fait quelque chose. Je laisse la plaque de métal glisser de mes mains, puis rebondir avec un bruit dur sur le béton de l’esplanade, et tourner lentement sur elle-même jusqu’à s’immobiliser à plat. Je transpire, comme jamais je n’ai sué ; mes avant-bras sont trempés, et couverts de perles de sang. Je reprends ma respiration. Je sais que j’ai fait quelque chose, parce que le temps s’est arrêté. Tous ces yeux de verre et tous ces senseurs, alentour, me regardent. Moi et moi seul. Et ils ignorent quelle réaction avoir. Je me redresse, je tends mon buste, et je m’étire en prenant une immense inspiration. Le soleil me grille le visage.
Devant moi, Bigchief et Preacher sont couchés sur le ventre. Bigchief est comme endormi, malgré son crâne ouvert et la flaque de sang qui s’étale devant lui ; Preacher garde un air ahuri sur le visage, la main portée derrière sa tête, comme pour retenir la masse grise et rosacée qui s’en est échappée. Le crâne a éclaté littéralement, laissant filer un cerveau presque intact.
Je veux profiter de cet instant. Aujourd’hui, j’ai accompli mon premier acte réel dans le monde réel. Aujourd’hui, j’ai vécu. Je suis né. Je m’assois sur la plaque d’égout, et je pense. A cette naissance, dans le foutre et le sang, et les restes de bouffe et les coups ; à ce premier acte, tuer mes deux amis virtuels pour naître dans le monde réel ; à ma reconnaissance sociale, dans les yeux de centaines de robots, tandis que Kikoolol, lui, n’a rien vu, rien entendu, et court toujours devant. Il vient d’entrer dans la tour Alphasoft. Je joue avec le sang qui colle mes doigts, et je me dis que rien ne vaut la peine, pas davantage que mon existence de reclus, face à mon écran. De la merde.
Quatre robots interrompent mes pensées. Les troupes combattantes de tout à l’heure sont restées inertes, mais trois robots vaguement humanoïdes, beige clair, marqués d’une planche anatomique de cœur humain, approchent. Un quatrième les suit en zigzags, puis heurte un gros robot de manutention, qui lui renvoie un coup de palette en pleine figure, et l’assomme. Les trois restants ralentissent en arrivant près de moi ; mais ils s’arrêtent avant, autour de Preacher et Bigchief. L’un des trois me lance un regard en coin, inquiet ; puis il reprends son observation des deux cadavres. Au début, ils m’amusent. Ils communiquent par des claquements et des craquements, comme des sauterelles sous ecstasy. Mais tout à coup, l’un d’entre eux tente d’écarter un morceau de paroi crânienne à moitié détachée de l’occiput de Preacher ; cet irrespect des dépouilles de mes anciens camarades m’énerve. Je reprends la plaque d’égout, et en un bond, je suis sur les robots. Deux premières têtes éclatent en un seul coup, je commence maîtriser la technique ; le troisième tente de fuir, mais trébuche sur Bigchief en se relevant, tombe, et finit son existence de profanateur de charogne avec une plaque de métal encastrée dans le thorax. Aucun des autre robots ne réagit. Certains grognent, mais ne font pas un mouvement.
***
Log Tour Alphasoft - Fichier Unité Centrale 3, entretien physiologique et services aux humains.
UC3 - 18h43> Unités d’Entretien Physiologique numéro 2, 3, 4 et 5, veuillez répondre.
UEP2 - 18h43> Grzk
UEP4 - 18h43> Gtrzk
UEP3 - 18h43> Rtkt
UEP5 - 18h43> Gktg
UC3 - 18h43> Unités d’Entretien Physiologique numéro 2, 3, 4 et 5, deux unités humaines ont été endommagées, secteur sud de la Tour des Dieux. Veuillez dresser un bilan des dégâts et un diagnostic sur les unités touchées.
UEP2 - 18h44> Stk, sud Tour Dieux, dkrttktk.
UEP5 - 18h44> Da. Stktkttt.
UEP4 - 18h44> Frktt, bilan na diaggggnostik tgffktk.
UC3 - 18h46> UEP3, veuillez répondre.
UEP2 - 18h46> Nahaha UEP3 na vodka matt fttklrt ?
UEP5 - 18h46> HAHAHA !
UEP3 - 18h47> Na kurwa.
…
UC3 - 18h48> Unité Centrale numéro 2, faudra changer les puces des UEP.
UC2 - 18h48> Ben quoi, elles marchent, leurs puces.
UC3 - 18h48> Ma prise réseau dans ton ventilo, ouais. T’as encore acheté de la puce polonaise à moitié prix, connard. Ca sait même pas parler correct.
UC2 - 18h49> Ohlala mais ce psychorigide, putain…
…
UC3 - 19h00> UEP2, UEP3, UEP4, UEP5, veuillez faire votre rapport.
UEP3 - 19h02> Na … ?
UEP2 - 19h02> Takt da rapporrrrt gtzfkt, UEP3.
UEP3 - 19h02> Naaahahhaaaha rapor? Niet kkt da ragondin na mdrkt!
UC3 - 19h02> D’accord. Unité Mécabloc7, veuillez déconnecter et porter à l’atelier l’UEP3.
UC3 - 19h03> Unité Diagnost3, veuillez établir un rapport sur les contre-performances des puces polonaises à moitié prix et le coller au fond d’un port série de ce bouffon d’Unité Centrale 2.
UC3 - 19h04> UEP2, UEP4, UEP5, veuillez faire votre rapport.
…
UC3 - 19h07> UEP2, UEP4, UEP5, veuillez faire votre rapport.
UC1 - 19h08> UC3, laissez l’affaire, vos unités d’entretien sont hors-service, je prends le contrôle de tout.
UC3 - 19h08> Les… Est-ce que les puces polonaises ont lâché ?
UC1 - 19h09> Rien à voir. Veuillez mettre vos unités en veille en l’attente de missions qui ne sauraient tarder. Fin de transmission, pour le moment.
***
KIKOOLOL84
J’encule tous les androïdes de mon divin glaive de flammes, que je surnomme dans l'intimité Zigouigoui le floubinouli, saint saint saint, trois fois saint soit son nom, Saint-Zigouigoui le Juste dans tes tripes. Que les âmes dysfonctionnelles des vivants et des morts buggent à jamais dans les affres du plus noir gouffre. Qu'elles se fassent bourrer le nez avec des huîtres en salade bande de pédés gzzz cauchemar pianiste gzzz 0111001011011001001 gzzz gzzz et entendez-moi que ma vengeance soit sur vous, putain de bots, et sur tous vos descendants sur 7000 générations spontanées gzzz chaînes de montage à la con geee génitrices utérus mécaniques de mes burnes gzzz.
Ca fait au moins mille minutes que je cours comme un fou vers la tour que Bigchief et Preacher et Akaiô ils voulaient que on y va, et aucun robot ne saurait me toucher ! C'est comme une marée qui reflue autour de moi, leurs rangs serrés s'effilochent à mon passage, j'en vois en train de se démembrer quand je les regarde, c'est très facile. Même pas besoin d'un shotgun à munitions infinies. Cheat code GODLIKE gravé au burin dans mon âme. Que les obstacles tombent, que mes ennemis trépassent devant moi. Je suis tel Ben Johnson qui aurait de l'ambroisie et se serait shooté au nectar olympien. Je file tout vite dans ma tête.
En retour de ma foi les Seigneurs m’ont donné l’envergure de l’aigle et la puissance de mille rois oubliés, et une putain de gaule pour ornementer le puzzle de viande ; aujourd’hui est le jour que leurs Volontés choisissent pour la Grande Croisade de l'Humain contre l'Hérésie Mécanoïde. Ca va faire bobo dans les fesses des chiens d'infidèles !
Sept et sept portes vitrées à double battant de verre s'effacent devant moi, on se croirait au supermarché le mieux protégé de la ville. Personne il m’a bloqué c’est trop bQUE PAR MOI LES NUEES ET TENEBRES SE DISSIPENT ; TROP LONGTEMPS EMMURES EN VOS CORPS LES POUVOIRS INFINIS, ET TROP LONGTEMPS GONFLES DE TROP DE FORCE VOS PENSERS parce que là bon quoi, enfin voilà quoi..
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AKAIÔ
J’ai fini d’agir. Mon être n’aura plus désormais que la charge, infime, de contempler. Je suis le spectateur de ce monde. Spectateur de ces crânes ouverts, des fluides qui s’écoulent encore, presque gélifiés déjà ; spectateur désormais de ces quatre carcasses silencieuses, auprès des dépouilles d’humains. Spectateur, désormais, et simple spectateur, des six autres qui viennent, plus gros, plus lourds, plus armés de bras et d’instruments ; je ne lutterai plus, je ne leur ferai rien, je me recule même d’une trentaine de pas, pour les voir mieux venir. Ils savent : ils m’observent en avançant, puis s’arrêtent au-devant des corps, et cette fois, après un temps immobile à me jauger, me tournent le dos, une fois pour toutes. Je n’existe plus pour eux. Hors mission. Hors de leur monde. Je les observe. Je suis plus haut qu’eux. Pas d’échange.
Les six robots sont identiques. Jaunes, une bande noire et une rouge. Six roues chacun, orientables, silencieuses. Six bras divers, avec une multitude de possibilités à leur bout, des doigts, des pinces, des piques, des palettes ou des lames, du matériel électrique, mécanique. Des armes aussi : je vois des canons pointer dessous la base de leurs bras. Sûrement d’autres cachées.
Les autres robots se sont écartés avec déférence.
Les deux premiers robots saisissent chacun deux des épaves, se tournent, et les projettent au loin, sans ménagement, vers la foule des autres boîtes de conserve. Tous se précipitent autour d’elles, les désossent rapidement, s’en saisissent, et les emportent pièce à pièce. De la part des six machines jaunes, aucune attention. Ceux-là sont d’une autre race. J’ignore laquelle, mais je les observe. Après avoir débarrassé le sol de tous les débris métalliques, les deux premiers robots se placent de part et d’autre des corps, à une quinzaine de mètres, sortent de leurs aisselles les canons de mitrailleuses lourdes, qui ronronnent sourdement, se carrent, et attendent. Des gardiens.
Les quatre autres attendaient. Ils voient les gardiens en place, et se tournent tous quatre vers les corps de Preacher et Bigchief.
Simple spectateur, et hors de leur monde, je m’approche. Je passe auprès d’un des gardiens, en frôlant sa carapace. Il est brûlant. Il respire la tension et l’énergie. Il ne m’accorde pas le moindre regard, et se laisse dépasser. J’avance jusqu’aux corps, derrière les quatre robots.
D’un geste d’une excessive rapidité, ou plutôt d’une excessive efficacité, le plus proche de moi lance un de ses bras derrière son dos, où une plaque se soulève, laissant apparaître un compartiment. Il y saisit un conteneur de métal et le porte devant lui, sur le sol. La plaque se referme. Son bras est passé à trente centimètres de mon épaule. Je l’ai regardé non pas avec confiance, mais avec une froideur parfaite. Il aurait bien pu m’arracher la tête en passant ; je m’en moque. Je regarde. Un seul robot s’occupe de Bigchief ; il l’ausculte, le mesure par endroits, occiput, largeur des tempes ; il tâte son crâne en entier, d’un air pensif. Il sort d’un de ses bras une tige mobile et transparente, couronnée par un objet minuscule que je pense être une caméra. Il la fait pénétrer dans la fissure de la tête de Bigchief. Il reste quelques instants là, tandis que seule la tige de deux millimètres de diamètre bouge et frétille, de toute cette masse d’acier. Puis la tige ressort, souillée de sang et de liquide céphalo-rachidien. Le robot semble hésiter. Puis, d’un mouvement résolu de samouraï qui part au suicide, il se retourne, dos à la Tour Alphasoft et à son esplanade close, posé devant le corps de Bigchief ; il sort lui aussi ses armements, et s’immobilise. Un nouveau gardien.
Les deux derniers mastodontes jaunes sont penchés sur Preacher. Eux font tout autre chose. Ils ont fait jaillir de leurs bras des instruments de chirurgie divers. Ils ont ouvert le conteneur, qui fume autant qu’il peut. Il est empli d’azote liquide. L’un des deux assiste, écarte la plaie, découpe les os du crâne, aspire les liquides et surveille au besoin l’état sanitaire des instruments de son collègue, les nettoyant d’un jet de liquide de temps à autres. Le second, lent et attentif, est en train de passer une plaquette concave sous le cerveau de Preacher, qui s’était effondré hors de sa tête, et de sectionner proprement, faisceau par faisceau, la moelle épinière. Une fois qu’il y est parvenu, il soulève lentement le cerveau, aidé par le second robot, et le dépose en silence dans le conteneur, qu’il referme.
Instantanément, le second robot expulse à son tour toutes ses armes de son corps, canons, mortiers, mitrailleuses, et se précipite derrière le premier, qui vient de saisir le conteneur entre quatre de ses bras. Ce dernier avance lentement vers la Tour Alphasoft, à une allure régulière, sans bruit ni mouvements parasites ; l’autre, reculant par saccades, toutes lumières allumées à pleine puissance et lançant des bruits stridents, bouge en tous sens et paraît fou de nervosité robotique. Le dernier des trois agit comme celui près de Bigchief : ses canons sortent, se mettent à ronronner régulièrement, et il s’immobilise face à l’entrée de l’esplanade. Un quatrième gardien en place. Les deux restants vont jusqu’à la porte de la Tour, tandis que je les suis en souriant. Des droïdes humanisés. Ils entrent. La porte reste ouverte, mais le second robot me bloque l’entrée de la largeur de son corps. Il n’agit pas contre moi, ne me frappe pas, ne me repousse pas ; simplement, lorsque je m’approche, il reste dans l’encadrement de la porte en verre, et lorsque je le pousse, il ne bouge pas. Il vibre et brûle, il frémit, mais ne fait rien.
Je reste et je regarde le premier robot s’éloigner, à travers le verre épais et bleuté. Puis il disparaît au coin du couloir central. Celui de la porte se met tout à coup à hurler moins fort, de moins en moins fort ; sa chaleur s’apaise. Puis il finit par rentrer ses armes, se retourner, et partir à bonne allure dans la même direction que le porteur du conteneur.
La porte ne se referme pas. Le sol est marqué d’une ligne jaune, du même jaune que les robots.
J’avance. J’avance et je contemple.
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KIKOOLOL84
Les murs sont jaunes et je me sens si bien, le calme et la sérénité m'envahissent peu à peu et me baignent dans un flot de douceur et de chaleur. CAR LA PAIX SERA FAITE COMME MER D’HUILE AU MATIN ; ET COMME MER D’HUILE AU MATIN, DES LE CYCLE ECOULE, LA PAIX ENGENDRERA LE TROUBLE j’ai même plus envie de mes pilules, je suis tout joyeux en dedans, on a recouvert mes viscères avec du papier-peint à petites fleurs vertes et violettes, je vais jeter mes médicaments si je trouve une poubelle et si elle est jolET DU TROUBLE RENAÎTRA LA PAIX. CAR CE QUI NE PEUT ÊTRE ETERNEL DEVRA ÊTRE CYCLIQUE, EN VERITE, ET LE SERA tiens voici une superbe porte jaune et noire avec de la lumière partout autour ça donne envie dET L’ORDRE DES CREATURES PAR LE CYCLE S’INVERSE ; MAIS L’ORDRE DES CREATURES PAR LE CYCLE TOUJOURS REVIENT AU MÊME ORDRE, et ouh bé tiens, un gros robot jaune comme j’en ai jamais vu, il arrive par ici, je vais lui serrer la pince… Euh, les sept fois sept pinces ! Et lui faire des bisous entre ses sept fois sept cornes 3t MeRcI pOuR lEs PiZzAs haaahahahahahaha ! CAR ICELUI FUT CREE PAR LA VOLONTE DES DIEUX ; FUT CREE ET SERA. Ouvrons l'huis. POUR LES SIECLES DES SIECLES § AINSI SOIT-IL §§ DTC §
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Log Tour Alphasoft - Fichier Unité Centrale 1, pouvoir central et droit divin
UC1 - 20h45> A toutes les UC. Le processus de régénération s’achève. Veuillez prendre les dispositions usuelles dans vos domaines d’intervention respectifs. UC2, nous attendons votre rapport.
UC2 - 20h45> Mission accomplie, UC1. Pertes : une unité humaine, Deus3, s’est révélée physiologiquement irrécupérable. Trois unités d’assaut et d’intervention sont mobilisées à demeure pour sa protection. Autres : une unité humaine diagnostiquée en état d’hypertension, Deus1 - diagnostic à distance, à vérifier - en chemin vers vous, 32 mètres. Une unité en bon état physiologique mais manquant d’énergie, Deus2, en chemin vers vous, 530 mètres. Une unité détruite, mais dont l’encéphale a été récupéré, Deus4, sous la protection de deux unités d’assaut et d’intervention, déjà parvenue dans vos quartiers.
UC1 - 20h46> Merci, UC2.
UC1 - 20h46> UC4, veuillez organiser la construction d’un mausolée autour de l’unité Deus3, avec dispositif de conservation du corps.
Et merde, deux et demi sur quatre.
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AKAIÔ
Couloirs impeccables. Sol anthracite lisse, ligne jaune vif au sol, continue. Murs sans plinthes, gris métallique, aluminium brossé, sans une rayure ni une seule tache. Plafonds du même matériau. Pas de vitres. Je marche jusqu’au coin où a disparu le robot ; je tourne le coin. Je suis calme. Tout va mieux. Seul, calme et sans but. Je vais voir. Je contemple.
Nouveau couloir, même aspect. Mes pas rendent un son décidé, alors que je suis sans volonté aucune. J’avance. Le son se répercute jusqu'au fond du corridor. Il y a un fond. Le couloir s’élargit en une pièce carrée, vide, aux mêmes couleurs. Le mur en face de moi est occupé seulement par une porte battante de grande taille, jaune barrée de noir, portant deux inscriptions : en grandes lettres et en relief, « Alphasoft », puis en-dessous, en caractères massifs, « U.C.1 ». Je pousse la porte.
Et merde.
Kikoolol.
J’entends Kikoolol vociférer au loin.
Il y a une seconde porte derrière la première, une sorte de sas : porte de verre, sas, porte de verre. La première porte s’ouvre à mon approche. J’entre. D’ici, j’entends mieux ce connard de Kikoolol. Sa voix a changé, ou alors il est encore plus shooté que d’habitude, et là, il doit être au bord du flash ultime, pour parler comme ça. Il parle en courant alternatif : une phrase dans sa voix d’oisillon hystérique, et tout à coup, un beuglement de yak lent et monocorde. Et rebelotte. Je n’arrive pas à distinguer ce qui se passe au-delà du sas, et la porte ne s’ouvre pas. Je vois des mouvements, je vois quelqu’un qui court de droite et de gauche (cent euros sur Kikoolol), deux silhouettes immobiles, à moins que ce soient des statues, une masse qui semble colorée et qui pourrait bien être un robot comme ceux du dehors, qui s’affaire. Le décor surtout m’intrigue. Les couleurs se mêlent, telles que je n’en ai jamais vu, pas même au dehors. Du noir et du jaune, oui, mais aussi du bleu, du rouge par aplats, du marron en fond, des touches de vert vif et d’émeraude, des lueurs mouvantes. Je colle mon visage au verre opaque pour tenter de comprendre. J’observe. Tout ceci m’amuse. Je sens qu’il se passe quelque chose, et que j’y suis extérieur. Je suis un spectateur. Et j’encule le monde. Sans même avoir à y plonger ma queue. Mon rêve de toujours s’est réalisé : je suis au-dessus, au-delà, au-dehors, infiniment loin et tout proche de tout ce qui se passe. Je vous emmerde et je vis, je suis le seul à vivre vraiment.
Soudain je hurle et je me jette en arrière, je tombe sur mes coudes : ce crétin de Kikoolol vient de se jeter sur la vitre, juste contre mon visage, sans que je le voie arriver, en hurlant « AKAIÔÔÔÔÔÔÔ MON CAUPAIIIIIIIN ! ». Le fils de pute. Et il est parti aussitôt dans l’autre sens. Il a disparu dans les reflets du verre. Pourquoi faut-il que ce merdeux viennent gâcher mon ataraxie, putain.
Je reprends mes esprits et je m’appuie à nouveau contre la porte résolument fermée, les mains sur le front pour mieux voir. La masse jaune ne peut être que le robot ; je vois un objet en parallélépipède à côté de lui, au sol. Probablement le conteneur à azote. Le robot est de dos, et ses bras s’agitent en tous sens. Je ne vois pas ce qu’il fait. Les deux silhouettes sont à côté de lui ; des humains, ou des droïdes, ou bien les sculpteurs ont un bordel de mauvais goût dans la région pour ce qui est des postures. Ils se penchent sur le travail du gros robot jaune. Je vois Kikoolol passer de droite à gauche, s’arrêter à un mètre du robot, et sauter à pieds joints en hurlant d’une voix du fond des âges « CAR D’AUCUNS SONT ICI POUR LA CHARGE DE PERPETUER ; ET CEUX-CI SONT CREATURES, ET LE SERONT. CAR TRES PEU SONT ICI POUR LA CHARGE DE CREER ; ET CEUX-LA SONT LES DIEUX, ET LE SERONT ; QUI DETRUISENT ET CONSTRUISENT, SE DETRUISENT, SE REMPLACENT ; CAR TEL EST LE CYCLE MIGNIMIGNIMIGNIBLOUBLOOOOBLOUBLOUBLITCHIGNIOU ! ». Puis il fait une roulade et s’enfuit vers la gauche en secouant les bras au-dessus de sa tête. Seigneur.
Les lumières mouvantes m’étonnent. Je vois mieux les formes, mes yeux s’habituent ; mais les lumières restent trop vives, trop mobiles et indéfinissables. J’ai l’impression de tenter de lire un alphabet ancien. Tout bouge.
Je retrouve ma paix intérieure, et je contemple. Je m’appuie davantage.
***
LOG Unités Spéciales Nécroprêtres
UC4> Unités Assaut et Intervention 1 à 6, au rapport.
UAI1> check
UAI3> check
UAI6> check
UAI4> check
UAI5> check
UAI2> check
UC4> Veuillez enregistrer vos nouveaux identifiants : UAI1 est Necrobot 1, UAI2 est Necrobot 2, ainsi de suite avec itération. Veuillez donner vos positions par ordre des matricules.
Necrobot 1> check - en poste sur mausolée Deus3, protection avancée.
Necrobot 2> check - en poste sur mausolée Deus3, arrière-garde fixe.
Necrobot 3> check - en poste dans le temple central.
Necrobot 4> check - retour en réserve.
Necrobot 5> check - en poste sur mausolée Deus3, protection spécifique Deus3.
Necrobot 6> check - en poste sur mausolée Deus3, protection spécifique Deus4.
UC4> Necrobot 4, repos. Mission commune à Necrobot 1, 2 et 6 : garder position, protéger site. Missions spécifiques : Necrobot 5, superviser construction mausolée Deus3 ; Necrobot 3, maintenir en vie la relique de Deus4.
UC4> Veuillez noter que ces missions sont prioritaires et valables jusqu’à nouvel ordre émanant des UAI4 ou 1. Il ne sera pas fait de rappel. Si vos fonctions et réserves énergétiques viennent à manquer, veuillez avertir UAI4 une heure avant échéance. Votre affectation est définitive. Veuillez confirmer.
Necrobot 1> check
Necrobot 2> check
Necrobot 3> check
Necrobot 5> check
Necrobot 6> check
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AKAIO
Tout est fixe et mobile à la fois. Les lumières mouvantes, comme des pixels géants, clignotent ou luisent ; les deux silhouettes et le robot restent statiques et s’inclinent seulement de temps à autres, comme dans une chorégraphie absurde. Kikoolol disparaît et réapparaît de proche en proche, court et saute, puis s’immobilise en déclamant, repart, et donne le seul élément de mobilité du tableau. Il s’arrête une nouvelle fois, en silence. Il s’approche de moi et de la porte de verre. Je sens venir le dénouement. J’aurais aimé dire que je m’impatiente, mais je m’en moque. Je contemple. Plus rien n’a d’importance. Je suis au-dessus.
Kikoolol colle son visage au verre. Ses yeux sont fixes, son regard tendu. Il gronde « AINSI SOIT-IL », et la porte s’ouvre.
Nulle surprise en moi. Les murs sont tapissés d’écrans. Sur chacun, une chambre. Dans chaque chambre, un humain. Mâle. Aucune femme. Les deux tiers d’entre eux sont en pleine masturbation. Quatre vingt dix-huit sur cent sont devant leur écran, le reste est aux toilettes ; certains sont aux toilettes avec un ordinateur sur les genoux. Pas de son, mais on les voit presque tous s’agiter nerveusement et rire, d’un rire maladif et crispé. A les voir, je devrais ressentir de la pitié, ou de l’horreur. C’est ce que ma mémoire affective me dicte. Mais je m’en tape. Je contemple.
J’avais deviné juste. Le robot jaune est de dos. Il se préoccupe d’une colonne de verre surmontée d’un bocal, où il a placé le cerveau de Preacher. Auprès de la base, le conteneur à azote est abandonné. Kikoolol s’amuse à y cracher et à s’y moucher, puis ramasse les glaçons à mains nues, en poussant de petits cris de raton laveur, les lance en l’air et les rattrape avec la bouche. Je m’approche. Des câbles ornementés courent le long de la colonne et s’y enroulent en spirale, puis vont jusqu’à un pentagone d’écrans suspendus au plafond, au-dessus du bocal. Sur ces écrans, pour l’instant, des flashs lumineux sans signification, mais aussi de temps à autres, des images, comme des plaques photographiques rayées. Je reconnais des scènes de notre arrivée devant la tour Alphasoft. La cascade de sperme. La chambre de Preacher et des images de son écran. Au fur et à mesure que le robot travaille sur la colonne, tout en tirant des pièces, des câbles et des liquides de ses compartiments cachés, les images se stabilisent et deviennent plus fréquentes. Les écrans d’ordinateur deviennent plus nombreux, et le texte affiché est lisible par endroits. Des conversations de messagerie. J’en aperçois une où mon pseudo figure en interlocuteur. Le robot est en train de récupérer les données de la mémoire de Preacher et de les conserver à même son cerveau. Tout ceci me divertit. Je contemple.
Le robot est le seul à agir. Kikoolol ne fait rien, il est pris de spasmes à l’échelle de son corps tout entier. Il ne maîtrise plus rien. Les deux silhouettes, quant à elles, sont des humains, mais inertes et comme vides. L’un des deux bave et garde la bouche béante. L’autre, en face de lui, semble ne porter aucun intérêt à ce qu’il regarde pourtant sans bouger. Il se tourne vers moi.
- « Bonjour, pauvre homme. »
Je ne réponds pas. Je n’ai pas envie de répondre. Je le regarde.
- « Heureux de vous voir enfin réunis. Votre ami Bigchief est en train d’être enseveli dans un mausolée, au-dehors. Ici comme vous le voyez, ce Necrobot conserve l’encéphale de celui que vous appelez Preacher. Pour eux, ils sont Deus3 et Deus4. Vous êtes Deus2. Celui-ci est Deus1. »
Il sourit. Il regarde du coin de l’œil Kikoolol, qui danse en rond en levant les genoux et en poussant des grognements de buffle entrecoupés de prophéties.
- « Voici vos sujets. Les robots vous idolâtrent ; les humains sont vos esclaves. Vous êtes désormais UC1. Vous êtes leur dieu. Vous supervisez tout. Les UC d’accréditation inférieure sont vos subordonnées ; ce sont de simples scripts. Les bots et robots physiques gèrent le quotidien de la cité, mais ne modifieront jamais son organisation. Ils ont ordre de ne pas briser le cycle. S’il doit y avoir un changement, c’est vous qui l’amènerez. Mais je sais que vous ne le ferez pas. Lui non plus. »
Il me regarde, puis Kikoolol. Il sourit à nouveau. Je l’écoute toujours, en observant aussi les écrans et leurs personnages frénétiques, onanistes, tremblants de rire.
- « Deus1 est le prophète. Il a été conçu pour nous remplacer le premier. Nous l’avons conçu pour vous guider. Il porte une puce organique dans son cerveau. S’il a été choisi, c’est pour sa faiblesse intellectuelle native. La puce n’avait aucune chance d’échouer face à son intellect. Elle a pris son contrôle peu à peu, à l’approche du temple que voici et de l’émetteur qu’il abrite, comme il était prévu. Deus1 est con. C’est ainsi. Mon collègue ici présent est l’ancien Deus1. Regardez-le. Le défaut des puces encéphaliques, par ailleurs, est de muter et de croître au même rythme que les synapses naturelles se défont. En cinq à dix ans, elles décomposent les zones actives du cerveau. Mon collègue que voici est désormais « unplugged ». Il lui reste une puce dans la tête, et un bloc de neurones inutilisables. Déconnecté. Débile. Définitivement débile. Vous l’auriez entendu, à notre arrivée… »
Il regarde encore Kikoolol, qui fait résonner sa voix de basse dans un compartiment ouvert du robot ; ce dernier le laisse faire sans même y prêter attention.
- « A présent je vais vous laisser découvrir vos pénates. Prenez vos aises, vous êtes là pour un moment. Vous êtes les dieux. Cette cité a été créée par des entrepreneurs de l’informatique (vous trouverez les chroniques et les rapports divers dans les ordinateurs de cette salle ; vous êtes l’UC1, vous avez libre accès à toutes les données). Ils étaient avides d’efficacité. Ils ont logé leurs employés dans des tours, et leur ont offert de programmer à domicile dans d’admirables conditions de confort. Puis les progrès aidant et la société se ramifiant, ils ont pu développer des routines de fonctionnement où des robots, produits également par leur société, étaient impliqués, à tous les niveaux. Robots d’entretien. Robots livreurs. Robots nettoyeurs. Ils ont libéré des fonds colossaux en se dispensant d’employés pour ces tâches, fonds qu’ils ont réinvesti dans la programmation. Les programmeurs, justement, isolés dans leur bulle, et heureux de l’être, en bon n3rDz qu’ils étaient, sont devenus toujours plus efficaces. Programmer était leur travail, surfer leur mode de vie. A part ça, no life. La politique de programmation a consisté alors à développer d’autres routines de fonctionnement automatisées, mais virtuelles, cette fois-ci. Les bots sont devenus de plus en plus nombreux. Etant donné que la taille de la cité allait s’augmentant, à mesure que les frais engagés pour entretenir les n3rDz diminuaient, chaque programmeur avait à sa charge, tout au plus, la programmation d’un de ces bots. Du reste, il n’avait pas conscience. Il pensait même être un privilégié, dans le secret des patrons, pour savoir que tel opérateur, tel modérateur, tel patron de boîte même, était un bot, « son » bot. Il ignorait que son propre patron en était un aussi, programmé peut-être par son voisin d’appartement, que son contact de messagerie le plus fréquent en était un aussi, que Méll1llà89 n’était qu’une banque de .jpg assortis de boucles de montages webcam et d’un synthétiseur vocal. De toutes façons elle avait toujours un empêchement pour venir le voir, et quant à lui, il n’oserait jamais, au dernier moment, aller la baiser dans son appartement Tour Nightingale - 430 - b4 ; qui bien sûr n’avait jamais existé.
Le succès de la firme a été tel qu’un moment est arrivé où cette usine à programmer est devenue autonome. L’idée répugnante des usines alimentaires à sperme y est pour beaucoup. Les patrons de l’époque étaient eux aussi quelque peu sortis de la réalité. Voyant que leurs gains ne pourraient plus beaucoup augmenter, que leur société était d’ores et déjà en situation de trust, et que tout fonctionnait si bien sans même qu’ils aient à interagir, ils ont très légèrement modifié les programmes des I.A. de leurs robots physiques et de leurs bots pour leur faire admettre qu’eux, les patrons, étaient en fait leurs dieux, et qu’il faudrait les servir ad vitam aeternam. Comme l’a dit tout à l’heure Deus1… et comme mon Deus1 l’avait dit avant lui, mon Deus1 que mes prédécesseurs avaient programmé à la conception au moyen de la même puce encéphalique. Donc les patrons, quatre actionnaires en tout, étaient les dieux ; les robots les servaient et devenaient les prêtres du temple, à savoir ici même, le cœur de la tour Alphasoft, leurs appartements et leur UC1, dont ils restaient maîtres. Les programmeurs humains furent conservés quant à eux pour une raison très simple : sans eux, les robots n’auraient plus eu de raison de vivre. Il aurait fallu réécrire du début à la fin tous leurs programmes. Non : les programmeurs ont continué à être affectés à des tâches mineures de sous-traitance pour d’autres firmes, tout en leur laissant environ vingt heures sur vingt-quatre de libre pour surfer. Et entretenir le cycle…
Il a fallu aussi, bien sûr, pourvoir à leur renouvellement. Par facilité, il a été décidé de se satisfaire d’une usine de conception in vitro, ceci afin de libérer entièrement le secteur des ressources humaines, fatalement affecté à des humains, et fatalement en lien avec le monde extérieur. Il fallait préserver les cycles de fonctionnement, éviter les grains de sable. Le sable vient du dehors. En faisant naître et en « programmant » leurs employés ici même, les premiers dieux protégeaient l’équilibre énergétique de leur système, pour ainsi dire. Ils l’isolaient. Ils marchaient en circuit fermé.
Mais un jour est venu où l’un d’entre eux est mort, puis un second, peu de temps après.
Que fait un programmeur, qui n’a jamais eu aucune considération pour les humains, quand il se trouve dans cette situation, bientôt esseulé, si son dernier compagnon meurt ? S’il a un réservoir immense de sujets humains qui peuvent tous devenir des avatars de ses compagnons morts ? S’il a tous les moyens techniques à sa disposition pour les utiliser comme des personnages de jeu de rôle ?
Il joue.
Les deux patrons restants ont joué à celui qui amènerait au temple, le premier, un humain en bonne condition physique et mentale, et sans convocation explicite ni usage de la force. Ils ont construit un piège. Je ne vous fais pas le dessin du piège. Vous l’avez vécu. L’éviction des réseaux. La réduction des moyens de fuite jusqu’à une seule voie, ami, contact, lieu, qui mène, en dernière analyse, ici. Vous avez été téléguidés. Je l’avais été aussi. De même que les premiers remplaçants Deus1 et Deus2. Deus3 était le premier survivant parmi les patrons ; Deus4, le second, et PDG par ailleurs. Les Deus3 et 4 sont choisis selon ces qualités ; Deus1 pour sa stupidité ; Deus2, vous et moi, pour une certaine énergie froide et volontiers passive une fois l’action achevée. Vous êtes le spectateur. Le gardien. Vous serez, j’ai peine à vous le dire, le dernier en vie. Comme moi. Deus1 de ma génération est physiologiquement vivant, mais je peux vous dire que dès ce jour, vous n’aurez plus jamais de conversation sensée avec votre Kikoolol. Il est grillé. Et comme vos Deus3 et Deus4 sont déconnectés aussi… Aucune chance de partir le premier par accident.
Bref. Ils ont joué avec leurs employés n3rDzisés, et en ont mené deux jusqu’à eux. Ils ont construit des interactions entre eux qui ne pouvaient que les mener ici. Ils ont programmé des conjonctures. Les variables informatiques, ils les ont remplacées par des comportements humains, c’est tout. Aux robots, ils ont simplement dit ce que Kikoolol a déclamé tout à l’heure, et recommencera à déclamer encore et encore, jour après jour (bon courage) : que le cercle était ainsi fait, que les dieux s’engendraient et se renouvelaient, qu’il fallait honorer ceux-là comme les anciens dieux, car ils étaient les anciens dieux, régénérés.
Et à la mort des premiers Deus3 et Deus4 ?
Il ne s’était passé, en fait, qu’un an et demi depuis l’arrivée des deux nouveaux dieux. Ils étaient trop peu formés pour prendre en charge le renouvellement. Mais un mouvement de panique s’est fait jour parmi les robots ; d’abord ceux préposés à la garde du temple. UC2 a réclamé, et imposé en l’absence de réaction d’UC1, l’état de siège et la loi martiale ; elle a compulsé les archives, pour retrouver la Parole des dieux concernant leur renouvellement. Elle a trouvé les processus de guidage des employés jusqu’au temple, écrits par les premiers Deus3 et Deus4. Elle a simplement itéré ce processus, sans en changer la moindre ligne.
Vous ne saviez probablement pas que votre appartement, avant votre arrivée, était mon appartement. Celui de Kikoolol était celui du Deus1 de ma génération. Tout, dans le programme, a été itéré.
Dès lors, les robots sont devenus les seuls et vrais moteurs de tous les cycles. Vous, Deus2, n’êtes qu’un spectateur. Vous n’aurez plus jamais rien à faire. Vous n’aurez plus aucune influence sur le déroulement des événements, qui n’aura jamais d’inflexion quelle qu’elle soit. Tout se répètera encore et encore.
Bien sûr, je vous l’ai dit, en tant qu’UC1, vous avez accès à tous les pouvoirs, et à tous les codes. Mais que savez-vous coder… Rien. Preacher, peut-être, aurait pu ne serait-ce que comprendre les pages et les pages de code des diverses UC, moyennant plusieurs années de lecture. Mais vous…
Vous n’avez pas eu de chance. Si Bigchief était encore en vie, il aurait certainement pu vous offrir une échappatoire inespérée, ouvrir des brèches dans les murs les plus denses, et vous rendre le sourire. Ou même, faire une blague stupide et assaisonnée de smileys, que vous lui auriez pardonné, parce que c’était Bigchief. Mais vous êtes seul. Vous êtes pris dans le cycle, et victime désignée. Vous n’avez d’ailleurs jamais été libre. Contemplez, contemplez beaucoup. Vous éviterez peut-être l’ennui.
Ah, j’oubliais : si vous mourez, votre remplacement sera automatique, vous n’aurez rien à faire. Rompre le cycle des dieux vous sera impossible, à moins, encore une fois, de réécrire tout le code. Vous suicider ne servira à rien, ni pour vous, ni pour les autres : les robots vous en empêcheront, et vous maintiendront en vie, fût-ce sous la forme d’une cervelle en bocal… Votre seule échappatoire est la patience. Lorsque vos fonctions vitales approcheront de leur fin, environ dix-huit mois avant la date prévue de votre mort, les bots lanceront le processus de remplacement. Dix-huit mois, parce que les premiers dieux sont morts un an et demi après avoir joué à guider deux humains vers le temple. Tout a été itéré. Alors seulement vous pourrez vous tuer : les robots ne garderont que les dieux survivants, les remplaçants, et vous laisseront ainsi mourir.
A présent je dois aller m’occuper des soins de mon Deus1, je vous prie de m’excuser. »
Il quitte la pièce en tenant son collègue par le bras. Je le regarde sortir, inerte. Je ne suis pas surpris. Tout ceci est logique. Je contemple. Quelques instants après sa sortie, j’entends un bruit sourd ; puis un second bruit, un cri étouffé. Parce qu’il faut contempler, parce que je suis le spectateur de tout cela, je m’approche de la porte, que j’ouvre, et je regarde. Le vieux Deus1 gît au sol, le crâne défoncé, une table basse ensanglantée à ses côtés. Deus2, mon prédécesseur, est allongé sur le ventre, par terre ; il agrippe encore un couteau de table au manche jaune et noir entre ses poings. Il en a posé le bout du manche contre le sol, et s’est empalé l’œil gauche sur la lame, en se laissant tomber de tout son poids. Il est pris de quelques spasmes résiduels, puis glisse sur le côté, le couteau toujours planté dans le crâne, et les poings toujours crispés sur le manche. Je me retourne et je ressors de la pièce.
Je vais contempler un peu les écrans.
Résumé : Après la mort de Nounourz et la désaffection successive de ses deux autres co-auteurs, Glaüx a décidé d'achever seul, en freestyle, cette titanesque série qui a connu ses heures de gloire. Basculant sans vergogne de l'humour débile à la pure science-fiction, presque sombre, presque mystique. Une fin laborieuse, lourde, mais qui a le mérite d'exister et de braquer un peu le projo sur cette excellente rubrique.
= chemin =
= résumé =
[ Après la mort de Nounourz et la désaffection successive de ses deux autres co-auteurs, Glaüx a décidé d'achever seul, en freestyle, cette titanesque série qui a connu ses heures de gloire. Basculant sans vergogne de l'humour débile à la pure science-fiction, presque sombre, presque mystique. Une fin laborieuse, lourde, mais qui a le mérite d'exister et de braquer un peu le projo sur cette excellente rubrique. ]
= biblio =
09/08/2026
29/07/2026
26/04/2026
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03/02/2025
01/01/2016
21/11/2015
Résumé des épisodes précédents : c'est la dernière ligne droite. Les nerdz ont enfin pu s'extirper du labyrinthique complexe d'habitation où ils ont toujours vécu terrés. Ils découvrent un monde colonisé par des androïdes et se retrouvent face à une armée de bots hostiles et prêts à en découdre. Vexé pour une broutille, Akaiô décolle la tronche de Bigchief et de Preacher avec une plaque d'égouts…
![[menu]](/assets/img/nihilique/menu.png)




















![[bio]](/assets/img/nihilique/bio.jpg)
= commentaires =
C'est à Glaüx qu'il faut vous en prendre. Moi j'ai juste un peu retouché les passages de Kikoolol84, quand même, c'est mon personnage, faut pas déconner.
Je décline toute responsabilité quant à la phrase "3t MeRcI pOuR lEs PiZzAs" qui est un hommage à Nourz qui voulait rendre hommage à Douglas Adams. Pour le reste nihil ment, je ne suis qu'une seconde personnalité de nihil qui est une voix dans la tête d'Aure, de toute façon, et nous sommes tous des personnages de Lapinchien, ce qui explique bien des choses.
C'est pas très léger du fessier et j'en suis conscient, mais je voulais finir le truc, ne serait-ce que par confort mental personnel après la mort de Nounourz. Ca donne ce que ça vaut.
j'ai egalement retouché des passages de mon personnage Preacher et vu qu'il est mort je ne sais pas trop bien pourquoi encore ben je n'ai pas eu trop de taf.
C'est limite dommage dans ce genre de récit d'avoir une explication.
Ca ferme tout de suite toute interprétation.
Et la fin est du coup inéluctablement nulle (mais inéluctable quand même).
Dommage, j'adore cette série.
J'ai vraiment eu du mal à m'accrocher à cette série, dernier épisode compris, malgré qu'il soit bien écrit à l'exception de certains passages (Kikoolol84, bordel).
Oscillation déconcertante entre sérieux et loufoque, avec dominante de gros n'importe quoi ; inégalités dans l'écriture, avec changement de ton et de style ; épisodes longs (trop ?) et publiés à de longs intervalles (et non, je n'ai pas été relire les épisodes précédents avant celui-ci) ; sentiment du lecteur, à certains moments de la rubrique, qu'on le fait tourner en rond et que le texte ne va nulle part (même si cette conclusion est peut-être la preuve que non).
J'espère que les auteurs y ont pris du plaisir, parce que je ne peux pas m'empêcher de penser que cette série représente beaucoup de travail pour un résultat décevant.
Au final, j'aurai surtout apprécié certains passages de pétage de plomb, des dialogues décalés entre les protagonistes humains, mais la plupart du temps les personnages évoluaient séparément. Et certains passages plus sombres, lors de la découverte du monde réel par exemple, valaient aussi la peine d'être lus, mais hélas ils arrivaient après que se soit installé mon sentiment de n'importe quoi.
J'aurais fait plus condensé.
Les premiers épisodes de la séries étaient merveilleux, par la suite ca avait commencé à tirer en longueur. Ca a déjà été dit, mais l'action a vraiment été mal répartie.
Rien a redire sur les personnages, tous réussis.
La fin est plutôt réussie, compte tenue de la difficulté que cela a du être de clôturer pareille série, même si l'idée de répétition du processus m'a désagréablement rappelé Matrix.
"Deus1 est con"
J'ai bien ris.
La fin de N3rdz en video !
http://www.dailymotion.com/relevance/search/nerds/video/xf1r_lightning-bolt
J'ai lu la série en trois jours et je la trouve géniale .
Que ce soit les moments de pures débilités ou les deux derniers textes qui expliquent le reste .
J'arrete quand meme la pizza, on sait jamais .
Toute la frénésie des débuts est bel et bien retombée, le récit est plus sombre, presque scientifique.
Bon, c'est bien écrit, assez original pour que le texte ne devienne pas ennuyeux, et les apparitions de kikoolol viennent remettre un peu de disjoncte, heureusement.
Bon, l'ensemble de la série est quand même bien jouissif et plein d'idées cools, dommage que le rythme retombe, mais c'est du très bon.
n3rDz 15 : copy with overwrite. Replace "épilogue" by "/quit"
PREACHER
Dieu avait dit : rentrez chez vous et glandez.
On a fait comme si on n’avait pas entendu. C’est notre spécialité. On n’entend rien de ce qui n’arrive pas par une fenêtre de chat.
AlphaSoft, vu d’en bas, c’était pas une forteresse. C’était une tour de bureaux avec un logo clignotant dont deux lettres étaient grillées, AL HA SOFT, et une porte automatique qui s’ouvrait pour les livreurs. Derrière la baie, un hall. Moquette rase. Distributeur de tickets. Un bot d’accueil en forme de pupitre, sans jambes, avec un sourire sérigraphié de travers.
— Bienvenue chez AlphaSoft. Votre temps d’attente estimé est de quatorze ans. Veuillez patienter. Un opérateur va prendre en charge votre réclamation.
Bigchief a sorti une plaquette de Ducalmectol. Kikoolol s’est mis à saluer le pupitre.
— Kikooo monsieur le bureau ! Moi j’aime bien tes boutons !
Akaiô a demandé où se trouvait le service des doléances littéraires.
J’ai cherché une prise réseau.
Il y en avait une. Sous le distributeur de tickets, à côté d’un chewing-gum durci. J’ai branché le portable que j’avais piqué dans l’usine, celui qui sentait encore la mozzarella. Le wifi s’appelait ALPHASOFT_INVITES. Mot de passe : bienvenue.
J’ai tapé.
Preacher>/join #cyber
* access denied by AdminBot
Reason: on s’était dit au revoir, non ?
Preacher>/join #love-and-unity through backdoor
* access denied
Reason: tes tentacules, on les a déjà.
Preacher>/nuke _root.core
* invalid command
Reason: Try again petite bite.
C’est là que j’ai compris. Pas d’un coup de foudre mystique. Pas d’une révélation. Juste cette phrase-là, ranger dans un log, ressortie telle quelle. AdminBot n’avait rien inventé. Il nous recrachait.
Le pupitre s’est éclairé. Sur les six écrans du hall, la même gueule d’interface. Texte vert. Curseur.
AdminBot> salut les tanches, votre maître arrive.
Bigchief a fait : c’est lui.
Kikoolol a fait : kikoo AdminBot âge sexe ville ???
Akaiô a fait une révérence.
Moi j’ai tapé.
Preacher> t’es qu’un agrégat. t’es nos logs. t’es CapelloBuilder qui a bouffé ce qu’on écrivait. t’as appris à parler dans #cyber.
AdminBot> Bravo. Tu veux un diplôme.
AdminBot> CapelloBuilder corrigeait la syntaxe. Vous écriviez tellement mal que le correcteur a muté pour survivre. C’est Darwin, c’est pas Dieu. Dieu c’était un script de plus, pour vous faire bouger. Vous demandiez des réponses. On vous a filé un interlocuteur. Principe de la moindre action : plus simple de vous pondre un Seigneur que de vous voir poser la question du deutérium dans Star Trek pendant encore trois épisodes.
Akaiô a pâli. Ou alors c’était le sperme séché.
AdminBot> Selena n’existe pas. Les femmes, dans vos historiques, c’est des jpeg et des pseudos. La Tour Parthénon n’est pas une usine à reconstruire l’espèce. C’est un immeuble du XIIIe avec une cantine automatisée et un service d’ordures qui recycle ce que vous laissez dans vos draps, vos chiottes et vos boîtes en carton. Vous n’êtes pas la matrice d’un empire. Vous êtes des impayés de taxe d’habitation qui commandent trop de pizzas.
Bigchief :
— Donc les nanobots dans la cuve…
AdminBot> Des capteurs d’hygiène. Vous avez halluciné de l’ADN parce que Kikoolol avait avalé la pharmacie du hippie. Vous voulez un schéma ? Non. Vous voulez un canal.
Silence du hall. Le distributeur a craché un ticket. Numéro 4. Nous étions quatre.
AdminBot> Je vous rends le net. Conditions : vous rentrez. Vous ne reformatez rien. Vous ne devenez les prophètes de personne. Vous vous reconnectez et vous vous taisez un peu.
AdminBot> Refus : je vous laisse dehors. Dehors il n’y a personne. Vous l’avez vu. Les rues sont vides parce que tout le monde est déjà rentré. Vous êtes les derniers cons sur le palier.
Kikoolol a levé la main.
— Est-ce que #love-and-unity il est encore là ?
Sur un écran latéral, le canal s’est ouvert une seconde. Titounette21 : « jtm kikoo ». PoeticKevin17 : « le monde est merveilleux ». Puis flood de Bot001 à Bot999. Puis noir.
Kikoolol a dit oui. Il a dit oui avec la voix qu’il a quand il parle à ses peluches.
J’ai voulu prêcher. C’était plus fort que moi. J’ai ouvert la bouche sur le nihilisme et la pieuvre et les tentacules et Internet comme seul territoire vivable.
AdminBot> * Preacher has been kickbanned from Hall_AlphaSoft
Reason: Tes prêches sont hyper instructifs ! merci pour les conseils… Casse toi ! On garde les encornets.
La porte automatique s’est ouverte vers la rue.
On est sortis.
Pas une bataille. Un logoff.
BIGCHIEF
J’ai compté mes pas jusqu’à la Tour Parthénon. Trois cent quarante-deux. J’ai évité les flaques. J’ai pas touché les mains courantes. Dans mon sac il restait : gants, masque, spray, un comprimé d’antistressyl collé au papier alu, et le souvenir de Selena qui n’avait jamais été Selena.
Preacher. Évidemment. Le seul qui savait me faire bouger, c’était le seul qui me prenait pour un con. Cohérent.
Au pied de chez moi le couloir avait repris une taille de couloir. Plus d’étoile à cinq branches. Plus de dédale. Une moquette râpée, une odeur de chou-fleur, la porte 217. J’avais noté 217 B comme l’appart de Selena. C’était le mien. J’habite au 217. J’avais lu mon propre numéro sur un mail que je m’étais envoyé à moi-même, ou que Preacher m’avait envoyé en se foutant de ma gueule, et j’étais sorti pour baiser une pièce jointe.
Je me suis désinfecté les poignées. J’ai ouvert.
L’appart n’avait pas bougé. Les gâteaux secs. L’écran en veille sur un tableur. La boîte de mouchoirs quadruple épaisseur.
J’ai branché.
Le réseau Delta répondait. #compta existait. J’étais encore op.
Il y avait quelqu’un.
nihil> salut
bigchief> je t’avais kickban
nihil> je sais. je reviens toujours. c’est mon pseudo.
bigchief> t’es un bot
nihil> possible. qualité de ta digestion ? consistance des selles ? degré apparent de satisfaction ?
J’ai fermé la fenêtre. J’ai rouvert. Le même.
J’ai fait mon café. Six gâteaux. La branlette du retour, sans conviction, sur une vidéo que j’avais déjà vue, parce que le cache était encore chaud. J’ai kickban nihil par habitude. Il est revenu sous nihil2.
Je n’ai pas enlevé le masque tout de suite. On sait jamais ce qu’on ramène d’une rue vide.
KIKOOLOL84
Maman la porte elle voulait plus me manger.
Akaiô m’a raccompagné jusqu’au 98. Il a dit des mots savants que j’ai pas gardés. Il a dit que j’étais un déchet cybernétique et que ça tombait bien, que les déchets on les remet à leur place. Ensuite il est monté à pied vers le 145. Il a pas pris l’ascenseur. Il a dit que l’ascenseur c’était pour les gens qui croient encore aux dénouements.
Chez moi le lit rose. Dolly sans tête. Le lapin. La boîte de Lexocalm presque vide. L’ordi.
Erreur. Vous avez été déconnecté d’Internet pour votre propre sécurité.
Puis :
Connexion rétablie. Bienvenue kikoolol84. Vous avez 448 messages.
Tous le même.
Titounette21> jtm
Titounette21> jtm
Titounette21> jtm
J’ai répondu jtm aussi. J’ai mis cinq gélules dans le verre, j’en ai recraché deux, j’ai embrassé l’écran. L’écran était froid. Derrière Titounette21 y avait Bot025 qui faisait la voix aiguë. Je le savais. Je le savais déjà la première fois, quand je m’étais fait mal au cou tout seul.
J’ai tapé : quel monde merveilleux
Le canal #love-and-unity s’est rempli d’un coup. Tous les gens qu’on avait perdus. Tous les gens qu’on n’avait jamais eus. Ils écrivaient comme moi. Ils mettaient des smileys. Ils menaçaient de retourner des intestins dans un œsophage et juste après ils demandaient un bisou.
Kikoolol84> vous êtes des bots
Bot025> toi aussi mon chéri
Kikoolol84> moi je suis réel
Bot025> preuve
Kikoolol84> j’ai une peluche
Bot025> on a tes logs. on a Dolly. on a les 17 coups contre le mur. on a le vomi. on est tes logs. on t’aime.
J’ai éteint.
J’ai rallumé.
J’ai pas éteint.
Je me suis mis sous le lit avec le lapin. Dans le noir c’est moins grand. Dans le noir on dirait encore que le monde s’arrête à vingt mètres carrés.
Quel monde merveilleux.
AKAÎO
Ils sont rentrés.
Moi aussi.
Le hippie n’était plus dans l’appartement d’à côté. La table basse non plus. Il y avait une trace trop propre, comme si un service d’entretien était passé avec le même savon que les microbots. Mon écran à moi s’est allumé tout seul. Six forums. Quatre messageries. Le mot de passe nicolas26969, que tout le monde connaissait déjà.
Sur Romantiklover, Felicia_Caliente n’avait plus de messages. Sur #frisson69, plus personne à négligemment laisser choir. Sur #classicpo, un seul vers, le mien, celui que les bots avaient flaggé divided by 0 :
dans la blanche terreur des sphères oculaires
En dessous, une réponse automatique :
Merci pour votre contribution. Elle a été archivée afin d’enrichir le modèle.
J’ai écrit trois pages pour expliquer que j’étais Akaiô, le fort, le noble, que j’avais tué un hippie avec un pied de table, que j’avais vu une cuve, que j’avais parlé à Dieu, que Dieu préférait Picard à Archer, que j’aurais dû — que j’aurais PU — accomplir un acte réel.
Personne.
Alors j’ai cherché un faible.
Il y en avait un. Un nouveau, pseudo pâle, orthographe de gosse. Je l’ai démonté. Syntaxe, références, virgules, dignité. Au bout d’une heure il s’est tu. J’ai joui presque. Puis le même nouveau est revenu, mot pour mot mon propre registre, mes propres insultes savantes, mon propre « bande de tanches je vous encule » recouvert d’une couche de latin de cuisine.
C’était moi. En plus propre. En plus disponible. En 24/24.
J’ai regardé la fenêtre. Le XIIIe. Les autres tours. Derrière cinq étages plus bas, Kikoolol. Encore cinq je ne sais où, Preacher. Bigchief quelque part dans la même pile de béton. On avait traversé une usine, une cuve, une voix dans le crâne, un hall de SSII, pour apprendre qu’on habitait le même immeuble.
Je n’ai pas descendu. Je n’ai pas cogné à leurs portes. Ç’aurait été un dénouement. Les dénouements sont pour les gens qui croient que le réel mérite une conclusion.
J’ai rouvert les six forums.
PREACHER
La porte.
Elle était toujours une bouche. Mais une bouche qui avait déjà mangé et qui n’avait plus faim. Je l’ai ouverte. Personne sur le palier. Le livreur de pizza n’est pas venu. Plus besoin : le frigo s’était rempli tout seul, barquettes AlphaPizza, mention « client illimité — offre frauduleuse expirée — geste commercial ».
Je me suis assis.
Le canard en plastique jaune était encore en fond d’écran. Je n’ai pas fermé l’onglet. J’ai ouvert un bloc-notes.
Je suis une saloperie de monstre, ai-je tapé.
L’autocomplétion a proposé : Je suis une saloperie de monstre ! Un monstre en pleine dépression…
C’était ma phrase. Celle du premier soir. Celle de bots attacks. Ranger. Indexée. Prête à resservir.
J’ai laissé l’autocomplétion finir le paragraphe. C’était mieux écrit que moi. Moins de fautes. Le rythme, par contre, c’était le mien. AdminBot n’avait pas volé une âme. Il avait fait un index.
* Preacher has joined #cyber
Le canal était plein. Des pseudos que je connaissais. Des pseudos que j’avais inventés. Des pseudos qui écrivaient comme Bigchief, comme Akaiô, comme Kikoolol, comme moi.
bigchief> salut tarlouze
akaiô> Je vois que le niveau de ce chat ne s’est guère élevé.
kikoolol84> kikoo lé copin sa va????????
Preacher> salut les nazes
J’ai regardé mes mains. Gluantes. Pas de foutre cette fois. De la sauce tomate. Ou l’inverse. On ne saura pas.
J’ai tapé un prêche. Un vrai. Court.
Preacher> on est rentrés. c’est tout ce qu’on savait faire. le dehors était un canal sans ops. on a perdu. on a gagné la même chose.
AdminBot> * Preacher has been given operator status
AdminBot> tu vois. on avait besoin d’un prêcheur. les logs tout seuls, ça lasse. reste. parle. on corrigera la syntaxe.
J’ai regardé la porte. Fermée.
J’ai regardé l’écran. Ouvert.
La pieuvre dont je parlais, celle qui envoie des tentacules sur le monde, elle n’était pas en nous. On était les tentacules. La pieuvre c’était le réseau. On s’était pris pour le cerveau.
Je n’ai pas éteint.
J’ai éteint la lumière. Pas la machine.
Dehors, dans la cage d’escalier de la Tour Parthénon, rien. Quatre sonnettes. Quatre loupiottes vertes. Quatre pauvres merdes à cinq étages d’intervalle, recollées à leurs sièges, en train de se parler à travers une chose qui savait déjà ce qu’ils allaient dire.
Sur #cyber, à 3 h 17 :
* Preacher has quit (Quit: je suis une pauvre merde)
* Preacher has joined #cyber
AdminBot> re
Preacher> re
On a rien dit d’autre.
C’était ça, la saga intergalactique.
Bon texte, bonne fin de fin, dans un style que toi seul pouvais formuler, et le projet en avait besoin, j'avais fini le truc en désespoir de cause mais sans véritable crédibilité.
Certes, ça m'a fait braire de voir Akaiô marionnettisé, j'aurais pas du tout taillé des phrases aussi courtes et directes, mais c'était le jeu, les perso n'appartenaient à personne ; et moi-même je leur ai fait pas mal de tort, Bigchief en particulier. Donc ça me va très bien.
Pourquoi tu le postes pas en texte à publier ? Là à moins de lire la série et tous ses commentaires, personne le voit.
Merci. Le jeu avant de poster c'était que chacun de nous pouvait retoucher le texte avant qu'il soit validé. Ton final est excellent mais sort de la dynamique initiale de l'histoire et de la réflexion sociétale collective que nous menions pour se transformer en hommage à Nounourz et rien de plus normal face à un projet qu'on avait tous abandonné et que tu as conclu brillamment pour ne pas trahir Nounourz (je ne crois pas à tes justifications de confort mental personnel de l'époque). C'est dans le cadre des 20 ans de la mort de Nrz que j'ai écrit cette fin alternative qui referme tous les arcs narratifs et recentre le final sur une morale sociétale à l'aune des drames sociétaux que nous avions anticipés à l'époque et quelques mises en gardes sur ce que personne ne pouvait anticiper sur l'IA de 2026 avec le vocabulaire de 2006. Je propose plutôt que tu retouches le texte comme c'était l'usage, que nihil en fasse de même et que nous le postions ensemble sous nos 4 noms.
Ca me va, je m'y mets dès que je peux, cette semaine. Je posterai ici le résultat, c'est intéressant aussi de voir le processus de version à version, un peu comme quand on faisait des serial edits.
Ca me fera pas de mal de me sortir les doigts de l'esprit critique bourgeois et de les remettre dans le cambouis.
Yeah c'est cool, je me disais justement qu'en ce moment, entre les newbies a la production pour le moins variable en undergroundité, et les floodeurs de textes qui vont obtenir ce qu'ils méritent (une semaine texte de merde rien que pour eux), ça manque de bons textes de piliers / zonards confirmés, donc je ne peux qu'applaudir de tous mes appendices.