Le linge sale
Nous les femmes, nous avons froid dès la sortie du lit et pour toute la journée. Les hommes sont déjà dehors. L’eau a gelé dans les brocs. Nous actionnons la pierre à briquet avec des doigts gourds. Les marmites mettent longtemps à chauffer, sous les crémaillères.
C’est jour de lavoir. Nous nous mettons à deux pour tordre un drap, remonter une brouette de linge mouillé ; nous relayons le bras d’une voisine fatiguée de frapper. Pas besoin de s’aimer pour s’entraider. Nous nous rendons service, sans oublier le service qu’on rend, et à qui. La Patronne n’envoie plus sa petite bonne faire le travail à sa place, et pour cause. Nous faisons semblant de la croire quand elle dit que son homme a trouvé du travail en ville. Nous lui laissons encore sa place habituelle, à l’arrivée d’eau. Elle n’a jamais été patronne de rien, mais dans sa période de vaches grasses, elle mangeait de la viande une fois par quinzaine. Aujourd’hui, elle lorgne dans la marmite des autres pour une assiette de soupe. On a encore vu sa nièce la veille au soir sur la digue avec le fils de l’éclusier. Nous surveillons son ventre.
La veuve arrive alors que nous avons fini, avec son panier de trois fripes, son battoir usé, son bout de savon noir. Elle ne regarde personne. Elle s’installe à l’autre bout du lavoir. L’eau sale lui suffit. On l’appelle la veuve, en marquant une pause avant le v, parce que c’est elle qui le dit, qu’elle est veuve. Elle n’est pas en noir. Son unique robe, c’est du gris qui a dû être blanc, à une époque. Ce qu’elle mange, on ne sait pas. On ne sait même pas où elle va cuire son pain. Pas au communal, en tous cas. Est-ce qu’elle se nourrit, même ? Elle est maigre comme nos rats, mais il y a du feu dans ses yeux, et quand elle tient le battoir, elle ne fait pas semblant. Elle occupe la maison en plein milieu du village. Les anciens occupants étaient des gens irréprochables. Quand le mari est mort l’hiver dernier, la femme n’a pas traîné longtemps avant de le suivre. La veuve est arrivée au printemps. Dans le potager bien ordonné, les légumes ont été remplacés par des plantes qu’on ne connaît pas chez nous.
Nous avons bien essayé de savoir d’où elle venait, comment était mort son mari, quel métier il faisait. Mais deux trois mots marmonnés en guise de réponse n’ont jamais fait une conversation, alors nous avons renoncé. On veut bien faire une place aux étrangers, mais on attend un minimum d’efforts de leur part. Les veuves de pêcheurs, chez nous, portent le deuil jusqu’à la mort. On les respecte. Mais cette femme grise, qu’est-ce qu’elle est, au juste ?
On a vu quelquefois la femme du pasteur entrer chez la veuve avec son chapeau, son châle, ses gants et ses bottines. Dans les maisons, on regardait les pendules et les paris commençaient. Combien de temps elle allait tenir à l’intérieur ? Quelques minutes après, on la voyait repasser la porte dans l’autre sens comme quelqu’un qu’une bourrasque sur la digue aurait bousculé. Elle manquait de trébucher puis se redressait sur ses chevilles, époussetait ses jupes, et reprenait son pas digne. Au presbytère, quand on se risquait à l’interroger, elle répondait avec sa voix d’agnelle prête au sacrifice : « Il n’y a pas de créature perdue aux yeux du Seigneur. » Il fallait se contenter de ça.
« Le pasteur va prendre l’affaire en charge. C’est sa mission de ramener à l’enclos la brebis égarée. Et une preuve de la confiance que Dieu place en son ministre » ajoutait-elle en versant le thé. Nous hochions la tête en nous demandant si la mission du pasteur n’allait pas lui valoir un coup de pied au derrière. Personne n’a jamais rien su de ce qui s’était dit entre lui et la veuve. Mais au sermon du dimanche suivant, il a été question du Malin, plus que d’habitude.
Elle serait à la sortie du village, la veuve qui ne va pas à l’office, on trouverait moins à redire. Mais arriver d'on ne sait où, prendre la maison vide sur la place, sans rien demander à personne, et prétendre vivre dans son coin, de quoi ça a l’air ? Le notaire en ville dit qu’elle est en règle, mais ça ne prouve rien. La Patronne a vu un chat dans son jardin. Il n’y a jamais eu de chat au village. Comme si on avait de quoi nourrir ce genre de bêtes. Et la fumée noirâtre qui sort de sa cheminée ? Qu’est-ce qu’elle peut bien faire bouillir, et avec quoi ? Le bois, elle l’aurait pris où ? Si on l’avait vue revenir des communaux avec des fagots, ça se saurait.
Ce mois-ci, la nièce de la Patronne a élargi sa robe à la taille. Elle continue à porter bien droite son baquet au lavoir, mais elle marche plus lentement, et elle s'essouffle vite. D'ailleurs, nous savons toutes comment a fini la mère. La Patronne peut encore garder une place à l’entrée du lavoir, mais la nièce doit se contenter du bas bout, vers l’évacuation. Il y a des femmes plus méritantes, pour avoir droit à l’eau claire.
Désormais, il faut casser la glace pour tremper le linge. L’onglée raidit le bout de nos doigts. Le savon nous échappe des mains. Nous apportons des bouilloires remplies de thé. Le plaisir qu’il y a à poser nos mains dessus, ce ne sont pas les jolies dames roses à l’abri dans leur intérieur qui peuvent le comprendre. La veuve est venue avec sa chaufferette. Sans rien dire, elle l’a posée au milieu de nous avant d’aller s’accroupir de l'autre côté, à même la pierre. Nous sentions encore la braise brûler rouge à travers le crible quand les nôtres étaient éteintes depuis longtemps. Ça n’est pas naturel. La veuve n’a pas bougé de sa place, frottant, trempant, battant dans sa maigre robe comme en plein soleil, le bout des doigts bien rose. A se demander quel feu la brûle, à l’intérieur. A côté d’elle, la nièce avait l’air de quelqu’un qui a peur de prendre un coup. Nous les avons quand même vues échanger des regards, et même quelques mots. Voilà bien du neuf ! Il ne manquait plus que ça.
En mer, les hommes sont à la peine. Ils nous reviennent le dos cassé, les mains en sang. Il ne faut pas nous aviser de nous plaindre à eux des soucis domestiques. Les filets vides les rendent irascibles et violents. A leur retour, les enfants se cachent. Même les animaux à l’étable s’arrêtent de respirer. Un après-midi, une tempête achève de ruiner les barques déjà plusieurs fois colmatées. Aucune sortie en mer n’est plus envisageable avant des semaines.
Le dimanche, le pasteur fait tonner les mots de fautes et de châtiments. Il parle d’union des purs pour détruire les fruits du vice. Toutes, nous nous penchons vers nos maris. Le pasteur reprend la parole quand nos murmures cessent. La Patronne quitte l'église la première, en soutenant sa nièce. Le jour-même, les hommes se rassemblent au port, sous le hangar.
Nous, nous surveillons la maison de la Patronne. Ni lumière, ni fumée. A la nuit, elle et sa nièce sortent sans lanterne et se dirigent vers la place. Elles entrent chez la veuve dont l’ombre sort peu après, disparaît quelques minutes derrière la maison avec un petit panier, avant de se glisser à nouveau à l’intérieur. Nous voyons alors les flammes du foyer redoubler d'ardeur. Pendant plusieurs heures, rien d'autre ne bouge chez elle. La fumée qui sort de la cheminée a une odeur amère. Quand les deux parentes ressortent, avant le jour, elles trouvent le village assemblé sur la place. Aucun mot n’est prononcé de leur part, aucune sentence de la nôtre. Elles sont conduites à la sortie du village, avec les seuls effets qu’elles portent sur elles. La veuve est saisie, amenée au port sans résistance, poussée dans une barque. Nous sommes quatre femmes à y monter, avec deux hommes pour ramer. Au bout de la digue, nous la jetons dans l’eau glacée. Nous nous rasseyons et attendons dans le silence le jugement de Dieu. Un très long temps, le soleil rasant nous montre son corps comme suspendu à la surface de l’eau, sa robe et ses jupons relevés en cloche autour d’elle. Sur la mer plate, c’est un bouchon en forme de fleur, agité par le flux. Quand il ne fait plus de doute que l’eau ne veut pas d’elle, nous faisons signe aux hommes d’approcher la barque. Nous nous saisissons des rames et la frappons tour à tour sur le crâne pour la faire disparaître.
Quand notre mission s’achève, dans le silence de l’aurore, nos bras pendent à nos flancs, comme des corps étrangers. C’est jour de lavoir, mais le battoir attendra.
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Pour une fois, je suis entièrement d'accord avec ce que l'IA dit dans la présentation de ce texte.
Juste pour revenir sur le fait d'utiliser une IA pour créer des présentations, en ce moment, parce que les admins sont débordés, peut-être que Lindsay S peut nous parler de la chose parce qu'elle a aussi un rôle important sur https://parano.be/ et que la bas cet usage ne fait pas polémique, même si après comme ici, chacun est libre de rebondir ou pas dessus ?
créons un topic sur le forum pour parler des présentations :)
ca nous évitera les foudres de la chouette
https://www.lazone.org/forum/index.php?topic=4655.0
Un style ciselé et super classe au service d'un récit implacable parabole de nos sociétés actuelles où il tonne comme un warning : se méfier en permanence de l'altérité finit toujours par le triomphe de l'obscurantisme et des horreurs institutionnalisées.
Je ne vois pas encore apparaître vos commentaires ?
Alors j'ose le mien : vous n'avez pas d'autres sources d'inspiration que des faits sociétaux récupérés et transposés ? Ca devient lourd et indigeste. Surtout que selon les auteurs, leur création est interprétée différemment. Mais c'est vrai qu'il faut stigmatiser, pas dénoncer. Faire allégeance au conformisme' de pensée consensuel. J'ai vu pour d'autres textes, qu'il était reproché aux auteurs que la fin était trop prévisible... est-ce que quelqu'un aura le courage ou l'honnêteté d'avancer cette critique au sujet de ce texte ? Vos commentaires m'intéressent beaucoup...
Change de disque LpC ! Le bourrage de crâne, c'est bon pour les régimes totalitaires que tu prétends combattre !
C'est toi qui parlait du sort qu'une forme d'inquisition avait réservé à Jeanne d'Arc dans les commentaires de l'autre jour. L'approche de ce récit n'est pas bien différente.
Ce que je dis est juste une évidence que je rappelle parce que le texte s'y prête et qu'en face la pensée dominante que pourtant tu disais combattre, nie. Mon insistance est proportionnelle à l'insistance du camp adverse à nier cette évidence donc pas exagérée.
> oui LpC. Je comprends ton point de vue, et ce n'est pas ton point de vue que je blâme, car il ne peut qu'être respectable. Ce que je blâme, c'est que ce site glisse dangereusement vers une sorte de croisade idéologique, devient instrumentalisé pour mener une sorte de guéguerre (fût-elle justifiée), car cela m'amène une question : est-ce tout ce qui reste de la création littéraire au XXième siècle ? Vous n'êtes pas des Zola ni des Victor Hugo ! Les remake de Claude Gueux, c'est sympa au début, mais on comprend vite et on finit par se lasser. Mon sentiment est que la Zone doit préserver son indépendance de pensée. Etre une oasis dans un Monde déjà régit par les propagandes de tous bord des media mainstream. Est-ce trop demander d'aspirer à ce que La Zone demeure un laboratoire de recherche littéraire, un lieu d'évasion dans la l'écriture créative ? Car là, j'ai l'impression que tu nous enfermes dans ce que nous devrions fuir (les problèmes de la vie quotidienne).
La ligne éditoriale du site n'est pas politisée et rappelle juste la loi, l'appel à texte permanent n'est pas politisé, les appels à textes mensuels ne sont pas politisés, les initiatives collectives ne le sont pas non plus. Cela dit la diversité des textes de la Zone c'est ce qui en fait sa richesse et la diversité des points de vue dans ses commentaires aussi. Mais c'est marrant, on dirait que tu reproches à la Zone de faire de l'entrisme sur la Zone ce qui est complètement vortex comme argument.
Oui et tu fais bien de rappeler la ligne éditoriale, car il semble y avoir une distorsion entre l'intention et le produit. J'avais l'impression, très souvent, de mettre les pieds dans un meeting politique. Tu me rassures : ce n'est donc pas le cas. J'attends donc avec impatience les textes diversifiés promis... car jusque là, ils se suivent et se ressemblent...
On y revient. Donc il faudrait écrire des textes qui sont révoltés, anti-conformistes et qui dénoncent la "bienpensance". René j'ai l'impression que tu fais exactement ce que tu reproche au site : l'enfermer dans un axe sous prétexte de le redresser moralement. Regarde les textes d'il y a 15 jours : on a eu de la quasi pédophilie, de la semi apologie de viol etc. Si c'est pas assez borderline alors je sais pas ce qu'il te faut. Politiquement peut être ? Mais je suis pas venu ici pour me faire "redresser". J'ai déjà donné.
Ce que tu reproche au texte de Laetitia je ne comprend pas trop non plus. Qui ici a prétendu être Zola, bukowski ou Lautréamont ? On essaie, on se plante, ça aimé ou ça aime pas, point, pourquoi venir faire des procès d'intention...?
Moi j'ai bien aimé le texte de Laetitia, mais je le reconnais je ne suis absolument pas objectif. Je me bornerais a dire pourquoi : jeu fond/forme (voix douce pour raconter une histoire dure), dispositif efficace d'exposition, même si oui, en effet, la fin est prévisible, au moins il n'y a pas de longueur et on évite le démonstratif. Donc comme le chantait delpech "jentend encore des choses que j'aime et ça distrait ma vie". Autant j'ai aimé le truc débile d'hier avec le hamburger tueur autant j'aime une ambiance plus glauque, pour une raison simple : ces auteurs écrivent pour le lecteur. On aime ou pas, moi je suis du côté des épicuriens.
> Nino : tu n'as pas bien lu ce que j'ai écrit. Et je ne lis peut-être pas bien ce que tu as écrit. Et comme je ne comprends sans doute pas, tu sembles revendiquer la récupérations des faits (certes inquiétants) contemporains pour en faire la principale source d'inspiration du site (pédophilie, viol, exclusion, oligarchisme, hégémonie industrielle...), et trouver cela normal et légitime... L'imaginaire est donc aujourd'hui à ce point appauvrit ou infiltré ?