LA ZONE -

Le linge sale

Le 03/01/2026
par Laetitia Giudicelli
[illustration]
Le linge sale

Nous les femmes, nous avons froid dès la sortie du lit et pour toute la journée. Les hommes sont déjà dehors. L’eau a gelé dans les brocs. Nous actionnons la pierre à briquet avec des doigts gourds. Les marmites mettent longtemps à chauffer, sous les crémaillères.

C’est jour de lavoir. Nous nous mettons à deux pour tordre un drap, remonter une brouette de linge mouillé ; nous relayons le bras d’une voisine fatiguée de frapper. Pas besoin de s’aimer pour s’entraider. Nous nous rendons service, sans oublier le service qu’on rend, et à qui. La Patronne n’envoie plus sa petite bonne faire le travail à sa place, et pour cause. Nous faisons semblant de la croire quand elle dit que son homme a trouvé du travail en ville. Nous lui laissons encore sa place habituelle, à l’arrivée d’eau. Elle n’a jamais été patronne de rien, mais dans sa période de vaches grasses, elle mangeait de la viande une fois par quinzaine. Aujourd’hui, elle lorgne dans la marmite des autres pour une assiette de soupe. On a encore vu sa nièce la veille au soir sur la digue avec le fils de l’éclusier. Nous surveillons son ventre.

La veuve arrive alors que nous avons fini, avec son panier de trois fripes, son battoir usé, son bout de savon noir. Elle ne regarde personne. Elle s’installe à l’autre bout du lavoir. L’eau sale lui suffit. On l’appelle la veuve, en marquant une pause avant le v, parce que c’est elle qui le dit, qu’elle est veuve. Elle n’est pas en noir. Son unique robe, c’est du gris qui a dû être blanc, à une époque. Ce qu’elle mange, on ne sait pas. On ne sait même pas où elle va cuire son pain. Pas au communal, en tous cas. Est-ce qu’elle se nourrit, même ? Elle est maigre comme nos rats, mais il y a du feu dans ses yeux, et quand elle tient le battoir, elle ne fait pas semblant. Elle occupe la maison en plein milieu du village. Les anciens occupants étaient des gens irréprochables. Quand le mari est mort l’hiver dernier, la femme n’a pas traîné longtemps avant de le suivre. La veuve est arrivée au printemps. Dans le potager bien ordonné, les légumes ont été remplacés par des plantes qu’on ne connaît pas chez nous.

Nous avons bien essayé de savoir d’où elle venait, comment était mort son mari, quel métier il faisait. Mais deux trois mots marmonnés en guise de réponse n’ont jamais fait une conversation, alors nous avons renoncé. On veut bien faire une place aux étrangers, mais on attend un minimum d’efforts de leur part. Les veuves de pêcheurs, chez nous, portent le deuil jusqu’à la mort. On les respecte. Mais cette femme grise, qu’est-ce qu’elle est, au juste ?

On a vu quelquefois la femme du pasteur entrer chez la veuve avec son chapeau, son châle, ses gants et ses bottines. Dans les maisons, on regardait les pendules et les paris commençaient. Combien de temps elle allait tenir à l’intérieur ? Quelques minutes après, on la voyait repasser la porte dans l’autre sens comme quelqu’un qu’une bourrasque sur la digue aurait bousculé. Elle manquait de trébucher puis se redressait sur ses chevilles, époussetait ses jupes, et reprenait son pas digne. Au presbytère, quand on se risquait à l’interroger, elle répondait avec sa voix d’agnelle prête au sacrifice : « Il n’y a pas de créature perdue aux yeux du Seigneur. » Il fallait se contenter de ça.

« Le pasteur va prendre l’affaire en charge. C’est sa mission de ramener à l’enclos la brebis égarée. Et une preuve de la confiance que Dieu place en son ministre » ajoutait-elle en versant le thé. Nous hochions la tête en nous demandant si la mission du pasteur n’allait pas lui valoir un coup de pied au derrière. Personne n’a jamais rien su de ce qui s’était dit entre lui et la veuve. Mais au sermon du dimanche suivant, il a été question du Malin, plus que d’habitude.

Elle serait à la sortie du village, la veuve qui ne va pas à l’office, on trouverait moins à redire. Mais arriver d'on ne sait où, prendre la maison vide sur la place, sans rien demander à personne, et prétendre vivre dans son coin, de quoi ça a l’air ? Le notaire en ville dit qu’elle est en règle, mais ça ne prouve rien. La Patronne a vu un chat dans son jardin. Il n’y a jamais eu de chat au village. Comme si on avait de quoi nourrir ce genre de bêtes. Et la fumée noirâtre qui sort de sa cheminée ? Qu’est-ce qu’elle peut bien faire bouillir, et avec quoi ? Le bois, elle l’aurait pris où ? Si on l’avait vue revenir des communaux avec des fagots, ça se saurait.



Ce mois-ci, la nièce de la Patronne a élargi sa robe à la taille. Elle continue à porter bien droite son baquet au lavoir, mais elle marche plus lentement, et elle s'essouffle vite. D'ailleurs, nous savons toutes comment a fini la mère. La Patronne peut encore garder une place à l’entrée du lavoir, mais la nièce doit se contenter du bas bout, vers l’évacuation. Il y a des femmes plus méritantes, pour avoir droit à l’eau claire.

Désormais, il faut casser la glace pour tremper le linge. L’onglée raidit le bout de nos doigts. Le savon nous échappe des mains. Nous apportons des bouilloires remplies de thé. Le plaisir qu’il y a à poser nos mains dessus, ce ne sont pas les jolies dames roses à l’abri dans leur intérieur qui peuvent le comprendre. La veuve est venue avec sa chaufferette. Sans rien dire, elle l’a posée au milieu de nous avant d’aller s’accroupir de l'autre côté, à même la pierre. Nous sentions encore la braise brûler rouge à travers le crible quand les nôtres étaient éteintes depuis longtemps. Ça n’est pas naturel. La veuve n’a pas bougé de sa place, frottant, trempant, battant dans sa maigre robe comme en plein soleil, le bout des doigts bien rose. A se demander quel feu la brûle, à l’intérieur. A côté d’elle, la nièce avait l’air de quelqu’un qui a peur de prendre un coup. Nous les avons quand même vues échanger des regards, et même quelques mots. Voilà bien du neuf ! Il ne manquait plus que ça.

En mer, les hommes sont à la peine. Ils nous reviennent le dos cassé, les mains en sang. Il ne faut pas nous aviser de nous plaindre à eux des soucis domestiques. Les filets vides les rendent irascibles et violents. A leur retour, les enfants se cachent. Même les animaux à l’étable s’arrêtent de respirer. Un après-midi, une tempête achève de ruiner les barques déjà plusieurs fois colmatées. Aucune sortie en mer n’est plus envisageable avant des semaines.

Le dimanche, le pasteur fait tonner les mots de fautes et de châtiments. Il parle d’union des purs pour détruire les fruits du vice. Toutes, nous nous penchons vers nos maris. Le pasteur reprend la parole quand nos murmures cessent. La Patronne quitte l'église la première, en soutenant sa nièce. Le jour-même, les hommes se rassemblent au port, sous le hangar.

Nous, nous surveillons la maison de la Patronne. Ni lumière, ni fumée. A la nuit, elle et sa nièce sortent sans lanterne et se dirigent vers la place. Elles entrent chez la veuve dont l’ombre sort peu après, disparaît quelques minutes derrière la maison avec un petit panier, avant de se glisser à nouveau à l’intérieur. Nous voyons alors les flammes du foyer redoubler d'ardeur. Pendant plusieurs heures, rien d'autre ne bouge chez elle. La fumée qui sort de la cheminée a une odeur amère. Quand les deux parentes ressortent, avant le jour, elles trouvent le village assemblé sur la place. Aucun mot n’est prononcé de leur part, aucune sentence de la nôtre. Elles sont conduites à la sortie du village, avec les seuls effets qu’elles portent sur elles. La veuve est saisie, amenée au port sans résistance, poussée dans une barque. Nous sommes quatre femmes à y monter, avec deux hommes pour ramer. Au bout de la digue, nous la jetons dans l’eau glacée. Nous nous rasseyons et attendons dans le silence le jugement de Dieu. Un très long temps, le soleil rasant nous montre son corps comme suspendu à la surface de l’eau, sa robe et ses jupons relevés en cloche autour d’elle. Sur la mer plate, c’est un bouchon en forme de fleur, agité par le flux. Quand il ne fait plus de doute que l’eau ne veut pas d’elle, nous faisons signe aux hommes d’approcher la barque. Nous nous saisissons des rames et la frappons tour à tour sur le crâne pour la faire disparaître.

Quand notre mission s’achève, dans le silence de l’aurore, nos bras pendent à nos flancs, comme des corps étrangers. C’est jour de lavoir, mais le battoir attendra.

= commentaires =

Lapinchien

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Pute : 355
à mort
    le 02/01/2026 à 12:16:06
Pour une fois, je suis entièrement d'accord avec ce que l'IA dit dans la présentation de ce texte.

Juste pour revenir sur le fait d'utiliser une IA pour créer des présentations, en ce moment, parce que les admins sont débordés, peut-être que Lindsay S peut nous parler de la chose parce qu'elle a aussi un rôle important sur https://parano.be/ et que la bas cet usage ne fait pas polémique, même si après comme ici, chacun est libre de rebondir ou pas dessus ?
Lindsay S

Pute : 251
    le 02/01/2026 à 12:37:22
créons un topic sur le forum pour parler des présentations :)

ca nous évitera les foudres de la chouette


https://www.lazone.org/forum/index.php?topic=4655.0
Lapinchien

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Pute : 355
à mort
    le 02/01/2026 à 12:37:42
Un style ciselé et super classe au service d'un récit implacable parabole de nos sociétés actuelles où il tonne comme un warning : se méfier en permanence de l'altérité finit toujours par le triomphe de l'obscurantisme et des horreurs institutionnalisées.
René de Cessandre

Pute : -246
    le 02/01/2026 à 12:43:17
Je ne vois pas encore apparaître vos commentaires ?
Alors j'ose le mien : vous n'avez pas d'autres sources d'inspiration que des faits sociétaux récupérés et transposés ? Ca devient lourd et indigeste. Surtout que selon les auteurs, leur création est interprétée différemment. Mais c'est vrai qu'il faut stigmatiser, pas dénoncer. Faire allégeance au conformisme' de pensée consensuel. J'ai vu pour d'autres textes, qu'il était reproché aux auteurs que la fin était trop prévisible... est-ce que quelqu'un aura le courage ou l'honnêteté d'avancer cette critique au sujet de ce texte ? Vos commentaires m'intéressent beaucoup...
René de Cessandre

Pute : -246
    le 02/01/2026 à 12:45:21
Change de disque LpC ! Le bourrage de crâne, c'est bon pour les régimes totalitaires que tu prétends combattre !
Lapinchien

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Pute : 355
à mort
    le 02/01/2026 à 12:48:21
C'est toi qui parlait du sort qu'une forme d'inquisition avait réservé à Jeanne d'Arc dans les commentaires de l'autre jour. L'approche de ce récit n'est pas bien différente.
Lapinchien

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Pute : 355
à mort
    le 02/01/2026 à 12:56:01
Ce que je dis est juste une évidence que je rappelle parce que le texte s'y prête et qu'en face la pensée dominante que pourtant tu disais combattre, nie. Mon insistance est proportionnelle à l'insistance du camp adverse à nier cette évidence donc pas exagérée.
Édition par le commentateur : 2026-01-02 13:15:47
René de Cessandre

Pute : -246
    le 02/01/2026 à 13:13:43
> oui LpC. Je comprends ton point de vue, et ce n'est pas ton point de vue que je blâme, car il ne peut qu'être respectable. Ce que je blâme, c'est que ce site glisse dangereusement vers une sorte de croisade idéologique, devient instrumentalisé pour mener une sorte de guéguerre (fût-elle justifiée), car cela m'amène une question : est-ce tout ce qui reste de la création littéraire au XXième siècle ? Vous n'êtes pas des Zola ni des Victor Hugo ! Les remake de Claude Gueux, c'est sympa au début, mais on comprend vite et on finit par se lasser. Mon sentiment est que la Zone doit préserver son indépendance de pensée. Etre une oasis dans un Monde déjà régit par les propagandes de tous bord des media mainstream. Est-ce trop demander d'aspirer à ce que La Zone demeure un laboratoire de recherche littéraire, un lieu d'évasion dans la l'écriture créative ? Car là, j'ai l'impression que tu nous enfermes dans ce que nous devrions fuir (les problèmes de la vie quotidienne).
Lapinchien

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Pute : 355
à mort
    le 02/01/2026 à 13:22:12
La ligne éditoriale du site n'est pas politisée et rappelle juste la loi, l'appel à texte permanent n'est pas politisé, les appels à textes mensuels ne sont pas politisés, les initiatives collectives ne le sont pas non plus. Cela dit la diversité des textes de la Zone c'est ce qui en fait sa richesse et la diversité des points de vue dans ses commentaires aussi. Mais c'est marrant, on dirait que tu reproches à la Zone de faire de l'entrisme sur la Zone ce qui est complètement vortex comme argument.
René de Cessandre

Pute : -246
    le 02/01/2026 à 13:26:36
Oui et tu fais bien de rappeler la ligne éditoriale, car il semble y avoir une distorsion entre l'intention et le produit. J'avais l'impression, très souvent, de mettre les pieds dans un meeting politique. Tu me rassures : ce n'est donc pas le cas. J'attends donc avec impatience les textes diversifiés promis... car jusque là, ils se suivent et se ressemblent...
Nino St Félix

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Pute : 189
    le 02/01/2026 à 13:45:14
On y revient. Donc il faudrait écrire des textes qui sont révoltés, anti-conformistes et qui dénoncent la "bienpensance". René j'ai l'impression que tu fais exactement ce que tu reproche au site : l'enfermer dans un axe sous prétexte de le redresser moralement. Regarde les textes d'il y a 15 jours : on a eu de la quasi pédophilie, de la semi apologie de viol etc. Si c'est pas assez borderline alors je sais pas ce qu'il te faut. Politiquement peut être ? Mais je suis pas venu ici pour me faire "redresser". J'ai déjà donné.
Ce que tu reproche au texte de Laetitia je ne comprend pas trop non plus. Qui ici a prétendu être Zola, bukowski ou Lautréamont ? On essaie, on se plante, ça aimé ou ça aime pas, point, pourquoi venir faire des procès d'intention...?
Moi j'ai bien aimé le texte de Laetitia, mais je le reconnais je ne suis absolument pas objectif. Je me bornerais a dire pourquoi : jeu fond/forme (voix douce pour raconter une histoire dure), dispositif efficace d'exposition, même si oui, en effet, la fin est prévisible, au moins il n'y a pas de longueur et on évite le démonstratif. Donc comme le chantait delpech "jentend encore des choses que j'aime et ça distrait ma vie". Autant j'ai aimé le truc débile d'hier avec le hamburger tueur autant j'aime une ambiance plus glauque, pour une raison simple : ces auteurs écrivent pour le lecteur. On aime ou pas, moi je suis du côté des épicuriens.
René de Cessandre

Pute : -246
    le 02/01/2026 à 13:57:29
> Nino : tu n'as pas bien lu ce que j'ai écrit. Et je ne lis peut-être pas bien ce que tu as écrit. Et comme je ne comprends sans doute pas, tu sembles revendiquer la récupérations des faits (certes inquiétants) contemporains pour en faire la principale source d'inspiration du site (pédophilie, viol, exclusion, oligarchisme, hégémonie industrielle...), et trouver cela normal et légitime... L'imaginaire est donc aujourd'hui à ce point appauvrit ou infiltré ?
Lindsay S

Pute : 251
    le 02/01/2026 à 14:15:36
J’ai lu jusqu’au bout. Et je suis restée sur ma faim. Pas parce que le texte serait faible — au contraire, il est trop bien tenu. Trop propre. Trop sûr de lui.

Tout fonctionne : le nous glacé, le lavoir comme théâtre social, la violence collective qui s’organise sans cris. Justement. Tout fonctionne si bien que plus rien ne dérape. La veuve n’est jamais qu’une figure, une fonction narrative vouée à mourir. Elle ne résiste pas, elle ne m’échappe pas. Elle est déjà condamnée dès son entrée en scène, et le texte ne fait rien pour troubler cette évidence.

Le final achève de m’agacer : une violence nette, efficace, sans raté, sans honte, sans reste. Personne ne doute, personne ne flanche. Le texte ferme toutes les portes au moment précis où j’aurais voulu qu’une seule reste entrouverte.

Je n’ai pas été mise en danger comme lectrice. J’ai assisté. J’ai compris. J’ai validé. Et c’est précisément ça qui me frustre : le texte m’explique l’horreur au lieu de me la faire vivre.
Nino St Félix

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Pute : 189
    le 02/01/2026 à 14:22:22
En effet je n'ai pas cautionné les textes dont je parle (tu peux voir dans les commentaires ce que j'en pensais : j'ai exprimé mon malaise de les lire, mais ma compréhension de leur publication car j'ai compris que la Zone existe aussi sinon surtout par ses marges). Je me brone à constater qu'il y a de tout, depuis que je suis ici j'ai lu effectivement un certain nombre d'histoires qui se ressemblent beaucoup (et un nombre non négligeable d'entre elles dont les auteurs écrivaient surtout, à mon sens, pour "eux").
Donc ce que je veux dire c'est qu'il y a pluralité de styles et d'influence, contrairement à ce que j'ai cru comprendre que tu regrettais, à savoir une "normalisation" éditoriale. Je l'ai indiqué ailleurs : je pense qu'il y a beaucoup de nouveaux auteurs, qui viennent d'un peu partout, et un nombre la aussi non négligeable venant des appels à textes, ce qui, effectivement, amène un risque de "mainstreamisation". Mais je pense que ceux qui restent, qui postent un texte publié 2 mois aprés, ont entre temps eu le temps de comprendre ou ils avaient mis les pieds. Donc, je ne m'inquiète pas plus pour la "diversité" des genres, thèmes et styles, que de passer pour un "beni oui-oui" bienpensant (c'est tout à fait vrai, je le reconnais et l'assume; moi dans l'AAT permanent ce qui m'intéresse c'est "débile", pas forcément "révolutionnaire". Ce que j'aime c'est être amusé, diverti (au sens pascalien comme au sens AB production), surpris. Pourquoi pas "boursculé" mais je n'en fait pas, pour ma part, un axiome. Les apprentis apprennent, et quand ils y seront prèt, ils expérimenteront, ou ils partiront.

En bref, non, je te rassures (ou pas) mais je ne pense pas (ni ne souhaite) que des "faits divers" ou leur ressenti deviennent la seule matière première (d'ailleurs j'ai pas mon mot à dire la dessus). Mais j'espère qu'on aura des auteurs qui sauront transformer ça, le cas échéant, en matériaux littéraire, et c'est le plus difficile (les textes que je t'ai cité en sont le bon exemple). L'imaginaire n'est pas pauvre, mais je suis pas plus "hégélien" que "humien" (je ne sais pas si ça se dit), je pense que le matériel vient quand même d'abord de l'expérience et du ressenti. Ici, Laetitia exprime quelque chose, et elle prend la peine de le faire "pour" le lecteur, c'est ce que j'apprécie.
    le 02/01/2026 à 14:29:18
J'ai beaucoup aimé ce texte.

Il est bref (ce qui convient particulièrement à la diffusion sur le net), efficace comme l'est une nouvelle à l'ancienne, et efficace aussi parce que son style est rude et brut comme le sont ses personnages. Je n'ai pas, pour une fois, l'impression de lire quelqu'un qui se regarde écrire, je lis vraiment un texte, avecv une saveur (âpre) et une personnalité (rude).

Ce n'est pas pour autant agressif ni démonstratif dans l'âpreté. Tant mieux.

J'ai eu quelques échos du style de Pavese, en tout cas de ses proses, en tout cas de ce que j'y entends. A savoir que je me demande parfois sur quoi je lis, ce que je dois en tirer, mais c'est toujours avant de me rendre compte que peu importe, au fond ; il fait partie de celles et ceux qui parviennent à me mettre directement face au réel, à un réel de fiction mais qui fait écho sans délai ni distorsion avec le réel, perçu et dit par des gens qui ne sont pas moi mais qui font écho sans délai ni distorsion avec mes moyens de perception.

C'est très très à mon goût.



[le procès de la Zone comme véhicule complotiste, dans le forum, merci]
    le 02/01/2026 à 14:32:26
Lindsay, je comprends tout à fait ta critique concernant l'absence de surprise prévisible et réalisée. J'ai aussi eu cette impression de lecture ; mais pour ma part je l'ai prise en bonne part.

Il m'a semblé que c'était un trait de plus pour montrer une société arriérée et de fait sans surprises ni ouvertures possibles, ni même imaginées.
René de Cessandre

Pute : -246
    le 02/01/2026 à 14:33:24
Merci Nino ! (Ah ! Ben là je comprends ! (citation tiré d'un célèbre dessin animé). Oui merci pour avoir pris la peine d'expliciter et d'expliquer, et merci pour ton objectivité et ton honnêteté intellectuelle. Franchement ça fait du bien ! Et j'aspire à la même chose que toi. J'espère que je pourrais produire des textes qui répondrons à tes attentes, mais je n'ai aucune prétention inutile dans ce sens.
Lindsay S

Pute : 251
    le 02/01/2026 à 14:37:14
@chouette

J'ai beaucoup aimé, je préfère être frustrée qu'indifférente — vous en ferez ce que vous voudrez

MAIS c'est dommage d'ouvrir autant de fissures pour ne pas les faire suinter, frotter, douter, plier, pleurer, baver...
A.P

Pute : 146
    le 02/01/2026 à 14:47:56
Pas fan du style. Un peu trop monocorde. La répétition du pronom "elle" dans la première partie alourdie la lecture.

Bon après, c'est raccord avec l'ambiance, triste, grise et froide. De ce côté-là c'est réussi. Par contre cela ne m'a pas rendu la lecture agréable.

Peut-être varier un peu plus le rythme ?

Quant à l'histoire ça se tient. Des non-dits bien maîtrisés et à-propos là-dessus rien à redire.
Nino St Félix

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Pute : 189
    le 02/01/2026 à 15:06:59
J'ajoute, si on veut chipoter, que, si on lit ce texte en courant (ce que j'ai fait, oui, oui) on peut souligner qu'il résiste a l'expérience (donc ça lui donne un fort coefficient de lisibilité, tout à son honneur), avec juste un bémol, en effet, qui rejoint ce que dit A.P, c'est que j'ai trouvé qu'a un moment, ce n'était plus trés clair qui est qui (justement parceque les personnes n'ont pas de noms, ce qui participe de l'atmosphère par ailleurs). La veuve, la patrone, la nièce... petit risque de confusion pour lecteur pas totalement concentré.

et sinon @Lindsay : " je préfère être frustrée qu'indifférente"
Pas mieux
    le 02/01/2026 à 15:55:06
Preuve, s'il en faut, qu'un texte échappe à son auteur : à aucun moment je n'ai pensé cette nouvelle comme une illustration du thème de l'exclusion. Au départ de ce récit, il y avait la réponse à un appel à textes pour Halloween lancé par une revue ; j'ai pris comme prétexte d'écriture une ordalie par l'eau, que j'ai située en Europe du Nord chez des protestants puritains. Voilà pour la genèse du récit, comme on dit dans les études littéraires.
A vrai dire, je n'ai pas beaucoup d'imagination (Nino pourrait vous le dire, mais il n'osera pas) et je ne cherche pas à être originale dans les sujets que j'aborde. La fin du récit est prévisible, oui. Je ne cherchais pas à écrire une nouvelle à chute, mais un récit qui se tient, et j'ai agencé les éléments du texte en conséquence. Je comprends dès lors la critique de LindsayS sur l'absence de surprise, sur l'aspect trop "propre". J'ai pensé le tout comme une tragédie et la tragédie, c'est la fin écrite d'avance. C'est là que vos commentaires me donnent à réfléchir : le registre tragique n'a-t-il pas déjà été bien trop exploré ? Peut-on encore en tirer quelque chose, littérairement parlant ? S'en détacher serait une victoire de la littérature sur l'époque actuelle, époque que je vois, personnellement, sans espoir. C'est une piste à explorer.
Ce qui m'intéresse en tant que lectrice, et donc aussi quand j'écris, c'est le style. Dans ce récit, je l'ai voulu froid, sans affect, parce qu'il ne me semblait pas nécessaire d'en rajouter compte tenu de la nature de ce qui est raconté. Mais surtout, je l'ai fait parce que jamais je ne prétendrai indiquer au lecteur ce qu'il doit penser. Il n'y a pas de démonstration, pas de morale, pas de posture de ma part, le seul positionnement que je revendique est celui-ci : laisser le lecteur penser par lui-même. C'est pourquoi cette phrase de Glaüx-le-Chouette m'a fait plaisir : " je me demande parfois sur quoi je lis, ce que je dois en tirer".
    le 02/01/2026 à 16:50:07
J'ai pas vraiment vu de tragédie là-dedans pour ma part, plutôt une image d'une des étapes intermédiaires de la politisation et de la révolte chez l'être humain : celle à laquelle la conscience que quelque chose ne va pas flotte partout, teinte toutes les perceptions, donne comme une envie intérieure de hurler, mais ça ne vient pas, parce que les habitudes sont là et que le couvercle mental, moral ou religieux est non pas trop lourd, mais trop bien ciselé et trop ajusté à nos esprits. Une étape de pré-politisation.

Pour moi, y aurait tragédie s'il y avait conscience. Si l'un des personnages, ou tous les personnages, se rendaient compte dès le début que ça finira comme ça, alors pourquoi pas. Mais écrit comme c'est, j'ai plutôt l'impression que les personnages suivent le chemin qui de toute éternité a été tracé.

D'ailleurs le texte est très agréablement non daté et impossible à dater, c'est bien ça.



J'ai cru comprendre que t'aimais bien que ton texte t'échappe alors je contredis systématiquement tout ce que tu en penses, t'as vu, je suis serviable.
    le 02/01/2026 à 16:52:18
Putain je suis pas clair.

Je veux dire que dans ton texte, j'ai l'impression que les personnages sont mal à l'aise avec ce qui leur arrive et avec leurs décisions et actions, mais sans pouvoir (encore) mettre de noms sur les processus, leurs motivations, les valeurs à l’œuvre, les pouvoirs à l’œuvre. Ils avancent en aveugles, tout en détestant manifestement être aveugles.

S'ils voyaient, ils seraient tragiques. Là pas encore.

Mais c'est mieux, je trouve.
C'est le côté Pavese, une fois encore. Parce que le réalisme explicite, c'est chiant.
    le 02/01/2026 à 17:17:10
Glaüx-le-Chouette, il me semble que tu es clair dans ce que tu dis. On parle de la même chose toi et moi, peut-être pas avec les mêmes termes. Quand tu dis : "Écrit comme c'est, j'ai plutôt l'impression que les personnages suivent le chemin qui de toute éternité a été tracé", c'est exactement ce qu'on appelle le tragique. Les personnages de la tragédie croient échapper à un destin tout tracé et, ce faisant, il s'y précipitent. C'est nous, lecteurs ou spectateurs, qui savons qu'il n'y a pas d'échappatoire.

Par ailleurs, ce que tu écris sur la pré-politisation me parle beaucoup parce que c'est précisément, dans ma vie de citoyenne, ce qui me me fait le plus réfléchir :comment arriver à politiser les questions qui se posent à tout un chacun, alors que nous avons tendance à agir en individus isolés.
René de Cessandre

Pute : -246
    le 02/01/2026 à 18:39:21
> Laetitia : merci pour tes explications sur ton texte : je comprends à présent ta démarche que les commentaires faussaient. En effet ils semblaient vouloir te faire dire que tu avais transposé un fait de société, que c'était un pamphlet fictionnalisé de plus contre l'exclusion... ce que j'appelle de la récupération. Et il y a là une dynamique perverse qui semble s'installer sournoisement dans la réception des textes que les auteurs nous proposent. Je le vois dans les commentaires (pas tous) qui associent ton texte, ou essaie de le faire s'y rattacher, à un phénomène social négatif relativement nouveau. Je n'ai vu personne avancer l'interprétation que ta source d'inspiration était Salem traité sous forme de fiction intemporelle. Et ça, c'est très grave. Réfléchissez-y.
KORBUA

Pute : 27
    le 02/01/2026 à 18:48:36
yep.. un texte sans doute inspiré par le modernisme.. qui rappelle que le lave-linge est le meilleur ami des femmes.. peut-être depuis l'invention de la roue..
René de Cessandre

Pute : -246
    le 02/01/2026 à 18:53:51
Korbua, tu vas te faire étriller. N'oublie pas que la machine à laver la vaisselle a été inventé par une femme...
    le 02/01/2026 à 19:10:34
CHUUUUUT QUE PERSONNE NE PARLE TROP FORT OU REN2 D2COUVRIRAIT NOTRE COMPLOOOOOOT

https://www.lazone.org/forum/index.php?topic=4656.0
Arthus Lapicque

Pute : 102
    le 02/01/2026 à 19:12:16
Je rejoins AP, les phrases se juxtaposent sans rythme ni véritable effort esthétique. La prose est hachée, décousue, documentaire. Les propositions factuelles et descriptives se succèdent et il est difficile de s'y retrouver lors de la première lecture car il ne s'agit pas vraiment d'un récit qui emporte, ni fait pour.

Mais quand on s'y fait, les interstices s'éclairent. J'avoue avoir saisi cette exécution d'une faiseuse d'ange (si j'ai bien compris, j'espère) avec plusieurs retours en arrière pour vérifier si ce qui a cramé dans la cheminée est bien ce que j'imagine.

J'apprécie le point de vue factuel empreint juste d'une légère oralité, celle du "qu'en dira-t-on", sans empathie manifeste, quoique dire l'horreur sans affectation soit devenu un certain tic de la littérature contemporaine.
A.B

Pute : 88
    le 02/01/2026 à 19:32:29
Putain. On sait plus où donner de la tête avec tous ces textes en rafale. Je sèche, reviens plus tard
    le 02/01/2026 à 20:02:38
La veuve est considérée comme une sorcière par les villageois. Dans la dernière partie, j'ai voulu suggérer qu'elle donne à la jeune femme une boisson abortive préparée dans la marmite avec les herbes de son jardin. D'où l'odeur amère qui se dégage de la cheminée. Mais ça peut-être aussi une préparation pour soulager ses douleurs. L'idée était qu'elle vienne en aide à une autre villageoise.

A aucun moment je n'ai pensé à un fœtus jeté au feu.J'aurais parlé d'odeur de cochon grillé dans ce cas, non ?

Je profite de ce message pour vous remercier toutes et tous de vos commentaires.
René de Cessandre

Pute : -246
    le 02/01/2026 à 20:14:36
Tu me rassures Laetitia. Ton texte est en effet très ouvert, et je voyais plutôt la deuxième explication. Qui cadre plus avec l'esprit du texte : la veuve cherche à aider les autres, discrètement, et cela donne lieu à toutes les interprétations négatives et phantasmées (elle se cache, donc c'est qu'elle a quelque chose à cacher et donc qu'elle est coupable des pires méfaits... et j'ai pu voir dans les commentaires que cela fonctionne toujours). Mais ta seconde proposition rend la fin plus monstrueuse et donne plus de valeur a ton texte. Et invite à se poser les bonnes questions.
Arthus Lapicque

Pute : 102
    le 02/01/2026 à 22:42:18
Ok pour le non foetus et la non odeur de "cochon grillé" (ça m'as fait rire, désolé). J'avais bien saisi que la veuve voulait aider, ce qui rend la fin encore plus tragique.

J'apprécie le sujet, le décor, cette ambiance médisante de village où l'on fait feu de tout mystère, d'ailleurs, sans vouloir ramener le truc à moi, enfin juste un peu, je me rends compte que le dernier texte que j'ai posté sur la Zone parle d'une veuve considérée comme une sorcière par les villageois. Coïncidence ? Je ne crois pas.
A.B

Pute : 88
    le 08/01/2026 à 12:05:40
Cette histoire très bien écrite et intrigante, m'a fait penser au film actuellement à l'affiche : Engloutie

On y retrouve l'enclave, la superstition et l'aversion délirante à la jouissance de l'autre
A.B

Pute : 88
    le 08/01/2026 à 12:05:40
Cette histoire très bien écrite et intrigante, m'a fait penser au film actuellement à l'affiche : Engloutie

On y retrouve l'enclave, la superstition et l'aversion délirante à la jouissance de l'autre

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