LA ZONE -

CLUB LIBERTIN

Le 23/09/2026
par Olivier-G. Moglia
[illustration]
J’étais affalé sur le canapé, une bière tiède dans la main, le match de foot en fond sonore, et elle est arrivée dans le salon comme on entre dans un tribunal, robe de chambre serrée, cheveux attachés n’importe comment.

- PUTAIN JE N’EN PEUX PLUS DE VIVRE AVEC UN LOOSER ! CE SOIR JE VEUX UN VRAI MEC !

J’ai cru que c’était une réplique de film, j’ai ri comme un con, un rire qui sonnait faux.

- Merci, ça fait plaisir. Et moi je suis quoi, un jouet Kinder ?
- TU ES UNE MERDE QUI BOIT DES BIERES DEVANT LA TELE !

Ses mots ont claqué comme une gifle. Vingt-cinq ans de vie commune pour en arriver à ça. Je me suis redressé, j’ai renversé un peu de bière sur le tapis et j’ai gueulé :

- MAIS TU T’ES VU DANS TA ROBE DE CHAMBRE ? ON DIRAIT UNE MARMOTTE QUI SE REVEILLE DE L’HIVER ? QUI VOUDRAIT BAISER CA !

Elle m’a fixé droit dans les yeux, sans broncher.

- BAH, C’EST TA FAUTE, TU ES UNE MERDE QUI PASSE SA VIE SUR LE CANAPE ! JE POURRAIS DORMIR À COTÉ D’UN RADIATEUR, CE SERAIT PAREIL !

Je n’ai rien trouvé à dire, j’ai juste pensé à mon corps comme à un vieux grille-pain qui fait encore des étincelles mais dont personne ne veut plus. Alors elle a ajouté, tranquille, comme si elle commandait une pizza.

- CE SOIR JE VEUX BAISER AVEC UN VRAI MEC !

Je me suis levé d’un bond, le canapé a gémi, la canette a roulé sous la table.

- ET TU COMPTES LE TROUVER OU ? SUR LE BON COIN ?
- ON VA ALLER DANS UN CLUB LIBERTIN !

BOUM. Voilà le mot. Libertin. Un coup de masse sur la nuque, quand cela ne fonctionne plus, on ajoute des figurants. Elle s’est allumée une clope alors qu’elle ne fume jamais dans l’appartement. Elle a tiré dessus comme si c’était un cigare de victoire.

- Soit tu viens avec moi, soit j’y vais seule.

J’ai éclaté de rire.

- Tu veux vraiment aller te faire baiser par un type en slip léopard sur un canapé en skaï ?
- Au moins lui, il aura le mérite d’exister.

Ça m’a traversé comme une lame rouillée. Je me suis vu, petit, minuscule, réduit à rien et en même temps j’avais envie de lui hurler dessus, de tout casser, de lui dire d’y aller, qu’elle verrait bien, que c’était pas ça qui allait sauver son ennui. Au lieu de quoi j’ai dit :

- TRES BIEN, ALLONS CASSER TA TIRELIRE AVEC UN TOCARD !

Elle a souri mais un sourire de carnassier qui sait qu’il a gagné.

- ALLEZ, GO, CA VA ETRE FUN !

FUN. Le mot maudit. Le mot qui sonne comme un cercueil avec des paillettes.
Je suis allé mettre ma chemise noire, celle qui gratte sous les aisselles et qui me donne l’air d’un croque-mort en congé. Elle, elle a sorti une robe fendue, maquillage rapide, parfum trop fort. Quinze ans de routine balayés en vingt minutes de préparation pour aller s’offrir en pâture à des inconnus.
Dans l’ascenseur, silence. Juste le néon qui clignote au plafond et nos visages fermés. Elle répétait en boucle :

- CE SOIR, JE VAIS ME FAIRE DEFONCER PAR UN VRAI MEC !! TRALALA

On arrive. Un pavillon de banlieue repeint en noir avec un néon rouge qui clignote : LES CANDELABRES. Ça ressemble plus à un salon de coiffure raté qu'à un temple du vice. On sonne, une dame en nuisette ouvre, elle a soixante ans et des seins qui pointent vers le sol telles des boussoles dépressives.

- Bonsoir, vous êtes attendus ?
- On est Amelie et Olivier.
- Parfait, vestiaire à gauche, consommation obligatoire.

On entre, ça sent le monoï et la désinfection d’un ehpad. Un mélange troublant, comme si on essayait de masquer des décennies de fluides corporels avec une bombe parfumée Tahiti Vanille.

Amélie enlève son manteau, elle porte une robe noire fendue. Pas mal. Enfin, pour une femme que je vois nue depuis quinze ans, c'est un effort. Elle sourit nerveusement, moi je transpire déjà. Je déteste les endroits où il faut faire semblant d'être détendu.

On se dirige vers le bar. Musique lounge. Lumières tamisées. Des couples partout, qui se regardent avec des yeux brillants, des carnivores qui n’auraient pas bouffé depuis une semaine.

Et là, je la vois.

Une fille, brune, même taille qu'Amélie, même corpulence. Robe noire aussi, elle se tient au bar, seule, un verre à la main.
Je me penche vers Amélie :

- T'as vu ? Il y 'a ton sosie là-bas.

Elle regarde.

- Ah ouais.

On commande nos verres. Champagne évidemment parce que dans un club libertin, on ne boit pas de la bière, on fait semblant d'avoir de la classe.
Je bois, je regarde autour de moi. Des gens se caressent mollement sur des canapés en velours rouge. Un type en caleçon léopard discute de l’épistémologie des lubrifiants avec une blonde en string. Je me demande ce que je fous là.

Amélie part aux toilettes.

Quelques minutes passent, je fixe mon verre, j’entends des rires gras, des soupirs simulés, le bruit d'une civilisation qui se noie dans ses propres fantasmes puis elle revient. Enfin, je le crois, robe noire, elle s'assoit à côté de moi.
Je lui dis :

- T'as été rapide.

Elle me regarde, surprise.

- Pardon ?
- Les toilettes, tu as été rapide.
- Euh... je n’ai pas quitté le bar.
- Ah bon ? T'étais pas aux toilettes ?
- Non.

Je la regarde mieux. Elle est brune et Amélie est blonde. Mais putain, même taille, même robe, même air vaguement inquiet.

- Ah merde, désolé. Je vous ai confondue avec ma femme.

Elle sourit. Un sourire en coin, amusé.

- Technique de drague un peu nulle.
- Non, non, je vous assure, je vous ai VRAIMENT confondu avec ma femme.
- Ça arrive souvent ?
- Première fois, mais y'a un truc troublant. Vous vous appelez comment ?
- Amélie.
- QUOI ?
- Je m'appelle Amélie.
- Putain, ma femme aussi.

Elle rit, un vrai rire, pas un rire de séduction.

- Et elle est où, votre femme ?
- Aux toilettes, enfin je crois. À moins qu'elle soit au bar ou que ce soit vous, j’avoue que j’en perds mon latin, je sais plus.

À ce moment, l'autre Amélie revient, la blonde, MA FEMME. Elle voit la scène. Moi, assis avec une autre femme, une autre Amélie.

- C’EST QUI LA POUFFIASSE ?
- C'est... Amélie.
- PARDON ?
- Non mais attends. Elle s'appelle Amélie. Comme toi.

Amélie blonde fronce les sourcils, Amélie brune sourit toujours.

- AH OUAIS ? ON EST LÀ POUR MOI. POURQUOI TU LUI CAUSES ?
- Parce que je t'ai confondue avec elle.
- QUOI ?
- Ben oui. Même taille, même robe, même prénom apparemment, j’ai cru que c'était toi.
- OLIVIER, JE SUIS BLONDE !
- Oui, mais dans la pénombre, j'ai pas fait gaffe.
- DANS LA PÉNOMBRE MON CUL !!

Amélie brune intervient, calmement :

- Excusez-moi, je vais vous laisser…
- NON RESTEZ, dit ma femme. VOUS VOUS APPELEZ AMELIE ?
- Oui.
- ET VOUS ETES BRUNE ?
- Oui.
- C’EST MOCHE !
- Merci
- POURQUOI VOUS PORTEZ LA MEME PUTAIN DE ROBE ?
- Le hasard.

Ma femme me regarde, les yeux noirs comme une artillerie prête à déclencher l’enfer.

- TU AS CONFONDU TA FEMME AVEC UNE INCONNUE JUSTE PARCE QU'ELLE S'APPELLE AMÉLIE ?
- Pas QUE pour ça ! Y'a aussi la robe, merde ! Et la taille, et le fait qu'on soit dans un endroit bizarre où tout le monde se ressemble.

Les deux Amélie me fixent. Je bois mon champagne cul sec.

Amélie brune finit par dire :

- J’ai entendu votre prénom. Mon mari est aux toilettes. Il s'appelle aussi Olivier.

Silence, ma femme ouvre grand les yeux.

- VOTRE MARI S’APPELLE OLIVIER ??
- Oui.

Je commence à rire. Un rire nerveux, idiot, celui d'un type qui réalise que l'univers se fout ouvertement de sa gueule.

- TU TE FOUTERAIS PAS DE MA GUEULE ?

À ce moment, un type arrive. Chemise blanche, jeans sombre, il embrasse Amélie brune sur la joue.

- Désolé, il y avait la queue.

Il me regarde.

- Salut, moi c'est Olivier.

Je lui tends une main un peu molle, ne sachant trop quoi répondre et c’est alors que le barman s’avance, bras tatoués en avant, un torchon sur l’épaule et l’air de celui qui a tout vu, tout entendu, tout essuyé dans sa vie. Il se gratte la barbe et lâche :

- Excusez-moi mais… je n'ai pas pu m’empêcher d’entendre.

On le regarde tous.

- Vous allez rire… Moi aussi je m’appelle Olivier.

Silence. Même la musique lounge semble s’arrêter une seconde.

- Et ma femme… Elle s’appelle Amélie mais elle est rousse.

Il se marre, rire gras, presque sincère, comme si on venait de lui offrir un sketch gratuit.

- VOUS VOUS FOUTEZ TOUS DE MOI !

Amélie brune hausse les épaules :

- Le hasard..

Moi je reprends mon verre, je le vide, je pose la flûte en plastique avec cette impression d’être dans un mauvais film de série B.

- Donc si je résume. Il y a moi, Olivier, avec ma femme, Amélie, la blonde. Toi, Olivier, tu es avec Amélie mais brune. Et toi, Olivier, le barman, avec Amélie rousse. C’est ça ?
- Exactement, répond le barman en se marrant encore. C’est un putain de congrès ce soir !!
- MAIS C’EST QUOI CE BORDEL ? JE VOULAIS ME FAIRE RAMONER LA CHATTE ET ME VOILA DANS UNE SECTE DE CLONE !

Amélie brune la fixe, posée :

- Une secte, non. Un accident statistique, peut-être.

Le deuxième Olivier ricane :

- Statistique ou pas, c’est glauque.

Le barman hausse les épaules :

- Glauque ? Moi je trouve ça marrant.

Je me frotte le visage, je sens la sueur, le champagne tiède, l’absurde qui me coule dessus.

- Mais bordel, c’est pas drôle.
- Si, dit le barman, c’est même hilarant. Imaginez si un quatrième Olivier débarque avec une Amélie chauve.

Amélie, la blonde, ma femme, claque des doigts, hors d’elle :

- MAIS VOUS FERMEZ-LA, PUTAIN.

Silence brutal.

Puis le deuxième Olivier lève son verre :

- Allez calmons nous. A nous, les Olivier et les Amélie.
- À la confusion générale !, ajoute le barman.

Et moi je trinque, malgré moi. Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire que d’accepter que ma vie est devenue une mauvaise blague. Le barman repose son torchon, il rit encore, il tape du poing sur le comptoir comme si c’était le meilleur gag de l’année.

- Je vous jure, les gars, c’est collector. Trois Olivier, trois Amélie, on devrait faire payer l’entrée juste pour ça.

Je serre mon verre vide qui devient une arme, j’ai envie de l’éclater contre le velours rouge, mais c’est du plastique, ça ne dénoterait pas avec une capote usagée.

Ma femme me fusille du regard.

- ET TOI T’ES CONTENT ! TU AS REUSSI A GACHER MA SOIREE !
- Non ! mais j’ai rien demandé, moi, je voulais juste boire du champagne et me barrer.

Amélie brune ricane.

- On dit tous ça ! C’est quand même un club pour partouzeur ici !

Le deuxième Olivier ajuste sa chemise, genre il veut garder la face, mais on dirait un type qui a perdu son slip à la piscine municipale.
Faut relativiser, dit-il. Ce n’est qu’un hasard.

- C’EST UNE PUTAIN DE FARCE COSMIQUE !

Et là, comme pour m’humilier encore, un couple débarque du couloir. Un mec, quarantaine tassée, bedaine courageuse, et une nana à talons trop hauts pour son équilibre s’approchent du bar.

- Bonsoir, dit le mec, je m’appelle Olivier. Et voici ma femme, Amélie.

Silence. Le barman part en fou rire, il se plie en deux, il en renverse même deux bouteilles.

- PUTAIN, MAIS C’EST GÉNIAL !

Je vois ma femme qui semble changer de couleur malgré la pénombre, on dirait qu’elle vient d’avaler une dynamite. L’autre Olivier boit tranquillement son verre, comme s’il assistait à une conférence de physique quantique.

- Statistiquement, c’est fascinant, dit-il.

Je me tourne vers le nouveau couple.

- Vous foutez de nos gueules ?

Le type hausse les épaules :

- Ben non, pourquoi ?

Derrière eux, un autre couple arrive, l’homme se présente :

- Salut, nous c’est Olivier et Amélie.

La femme sourit, rouge à lèvres baveux :

- Enchantée, vous êtes tous très mignons !

Je commence à ricaner. Un ricanement sec, nerveux, qui me déchire la gorge.

- Non mais arrêtez, c’est une caméra cachée, c’est ça ?

Le barman tape dans ses mains :

- Mais non, mec, c’est la vie. Parfois elle a de l’humour, faut juste savoir l’entendre.

Ma femme m’empoigne le bras.

- ALLEZ ON SE BARRE !
- Non, attends. Je veux voir jusqu’où ça va.

Et ça va loin. Parce que derrière, deux autres couples se pointent et évidemment ils se nomment aussi Amelie et Olivier. Le bar ressemble maintenant à une réunion des jumeaux oubliés, enfin, des Olivier en chemise, en t-shirt, en cuir et des Amélie blondes, brunes, rousses, une même robe déclinée en tailles différentes, du S au XL. Je me frotte les yeux, j’ai l’impression d’être soit dans un cauchemar façon Monthy Python, soit dans le trou oublié de la physique quantique.

Un Olivier chauve s’avance, verre à la main.

- Je propose un toast. A nous. Aux Olivier et Aux Amélie.

Il éclate de rire comme un prophète bourré.

Ma femme me regarde avec des éclairs dans les yeux, elle doit penser que j’ai déclenché tout cela exprès.

- PUTAIN, MOI QUI VOULAIT BAISER UN AUTRE MEC, ME VOILA QU’AVEC DES CLONES DE MON CREVARD !
- Hey, ce n’est pas de ma faute ! C’est toi qui voulait baiser ce soir !! Moi, je n’avais prévu que de me bourrer au champagne !

Amélie brune sirote son verre, imperturbable.

- En voilà une révélation.

Un autre Olivier opine du chef.

- Moi, je voulais juste regarder Netflix ce soir…

Le barman se met à servir des tournées gratuite, Tout le monde boit, on est coincé dans un vortex de l'absurde. Les Olivier se racontent leurs vies, leurs boulots, leurs voitures. Les Amélie comparent leurs robes, leurs coiffures. C’est un putain de miroir infini.

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