LE TRAIN
Monsieur le directeur jeta un coup d'œil à sa montre-bracelet. Déjà midi quinze, pensa-t-il avec une pointe d'agacement. Il se demanda ce que pouvait bien faire Valenchon, le jeune et brillant collaborateur qui s'était gentiment proposé de l'accompagner à son rendez-vous lorsqu'il avait appris que la voiture de son directeur se trouvait immobilisée dans un garage pour sa révision annuelle et que le garagiste n’avait pas fait diligence pour la lui rendre. Pourquoi fallait-il donc que cette espèce de gens mettent une telle mauvaise volonté pour nettoyer quelques bougies, dégraisser un carburateur ou effectuer une simple vidange ? Il aurait dû récupérer son automobile la veille et celle-ci n'était toujours pas prête. Il avait téléphoné ce matin encore, insisté pour que la superbe Mercedes lui fut rendue rapidement, mais il n'avait pu obtenir qu'un refus catégorique et outragé de la part d'un mécanicien inconnu qui se prétendait débordé de travail, précisément le jour où il devait signer le plus gros des contrats jamais passés entre ses mains, faveur qui lui devrait certainement d'accéder au poste d'administrateur qu'il avait en vue depuis l'instant même où il avait mis les pieds dans la prestigieuse société internationale dont il avait gravi un à un les échelons avec une ardeur, une volonté et une rapidité exceptionnelle. Mais bien sûr et comme il se doit pour l’avancement rapide des carrières, l’avait-il fait sans état d’âme, n’hésitant jamais à faire le moindre coup bas qui le propulserait, ni à écraser ceux qui se trouvaient sur son chemin. Un tel comportement aurait conduit au suicide d’un employé, désespéré, mais ceyx qui avaient dit cela n’étaient que des jaloux, avait-il pensé, et quant au suicidé, ce n’était qu’un dépressif de plus que la médecine n’avait su déceler. Il en était devenu l'un des directeurs les plus jeunes et les plus dynamiques. Et présentement il se prit à soupçonner Valenchon de compromission. Ce jeune avait les dents très longues, il n’aurait jamais dû lui permettre d’avancer aussi vite et il se demanda brusquement si celui-ci espérait le challenger.
Il entendit soupirer la secrétaire.
― Alors, l’interpela-t-il brutalement. Vous l’avez enfin trouvé ? Pas de nouvelles ?
― Non Monsieur le directeur, répondit-elle d’une voix mourante.
― Si vous n’êtes pas fichue de me le trouver¸ on se demande ce que vous fichez ici. Bon sang, il était encore là il y a une heure. Appelez encore.
― J’arrête pas, Monsieur le Directeur, mais personne ne répond.
― Appelez-moi immédiatement un taxi.
Mais aucune compagnie n’avait de voiture pour lui.
Il dit d’un ton agacé à la jeune femme qu'elle pouvait aller déjeuner. Il n'avait aucune raison pour la retenir, la priver de son repas de midi et de son court répit et il en avait assez de voir sa mine de martyre. Elle ramassa rapidement ses affaires et partit d'un pas pressé après l'avoir salué. Il retourna dans son bureau, marchant de long en large, les yeux toujours fixés à sa montre. Valenchon avait déjà vingt minutes de retard. La situation n'était certes pas catastrophique mais il aurait préféré arriver à l'avance dans l'excellent restaurant du huitième arrondissement où il avait convié son client afin d'y donner ses derniers ordres. Les oreilles aux aguets, il avait entendu partir les uns après les autres, en un flux ininterrompu, tous les employés du service. Ils étaient libres entre midi et quart et deux heures moins le quart. L'étage dans lequel était installé son bureau, tout comme les autres, s'était finalement vidé de son personnel, et il y resta seul. Il hésita quelques secondes avant de sortir dans le couloir. Il ne voulait pas s'éloigner pour que Valenchon ne le croit pas parti mais il se sentait devenir nerveux. Il ne tenait pas à rater la plus belle affaire de toute sa carrière. Il se campa devant une fenêtre. Du vingt-deuxième étage de la superbe tour qui servait de siège à son entreprise, il pouvait contempler la Seine et, sur la rive opposée du fleuve, le seizième arrondissement qui s'étalait sous ses yeux, avec la Maison de la radio, toute nouvelle, et les immeubles haussmanniens aux toits d’ardoise bleue, et il se dit qu’il adorerait raser « tout ça » et construire un centre hyper contemporain, ce qui lui rapporterait des fortunes. Peu lui importaient des immeubles âgés de deux siècles ! Son regard se fixa quelques instants sur une péniche chargée de touristes, mais si le spectacle était infiniment plaisant, l'aiguille tournait sur le cadran de sa montre et il se dit que Valenchon avait dû oublier.
Cela lui sembla pourtant improbable. Valenchon était l'un des éléments les plus brillants et les plus sympathiques de son équipe, sous son aspect totalement décontracté. Le collaborateur était sans nul doute l'une des acquisitions les plus intéressantes que la société ait faite ces derniers temps, l'une de ses valeurs les plus sûres. C'était un jeune homme compétent, sérieux, efficace. Il était inimaginable qu'il ait pu oublier le rendez-vous de son directeur. Après avoir jeté un dernier coup d'œil à sa montre et constaté que l'homme avait maintenant une demi-heure de retard - il était midi et demie - il se dit qu'il ferait tout aussi bien de descendre et de héler un taxi dans la rue. Mais il se promit de le lui faire payer très cher. Il longea rapidement le couloir, arriva devant les ascenseurs ultramodernes, appuya sur le bouton d'appel. À cette heure-ci, les amateurs d'ascenseur étaient peu nombreux et la cabine ne se fit pas attendre. Il atterrit dans le superbe hall de l'immeuble, passa devant le bureau des hôtesses en tenue rouge très seyante qui le saluèrent avec un grand sourire. Elles avaient l'habitude de se relayer à ce moment de la journée et durant les pauses. Puis il sortit et se retrouva sur les quais. Hélas il n'y aperçut pas le moindre taxi. Il traversa en courant le pont Mirabeau et arriva quelque peu essoufflé devant la station de taxi placée au début de la rue. Il jouait de malchance. Une grosse dame venait de s'engouffrer dans le seul véhicule disponible. Heureusement, exactement à côté de la station de taxi se trouvait une bouche de métro. L'entrée de cette station est intéressante. Elle a conservé son style rococo, avec ses bronzes verts ouvragés de Guimard. Mais il ne s'arrêta pas à les contempler. Il en descendit les escaliers aussi vite qu'il le put, résigné à arriver avec quelques minutes de retard à son rendez-vous.
Dans le souterrain, il étudia à la carte murale qui représentait le plan des lignes et se rendit compte qu'il lui faudrait changer de direction à la Motte-Picquet Grenelle. Il sentit aussitôt la sueur perler sur ses tempes et sa gorge se dessécher. Il risquait dans l'opération bien des minutes précieuses. Il laissa son regard errer sur les nombreux passagers qui attendaient eux aussi le train, mais aucun visage ne parvint à retenir son attention. Il pensait toujours à son rendez-vous.
Les trains se succédant à un rythme assez rapide, il n'attendit pas longtemps le sien. Il le regarda s'approcher avec une lueur d'espoir puis s'arrêter avec beaucoup de bruit lui sembla-t-il. Il commençait avoir mal à la tête. Des mains ouvrirent des porte et il entra dans un compartiment, poussé par le flot des voyageurs. Il n'y avait plus à l'intérieur une seule place assise et d'ailleurs il se sentait trop nerveux pour éprouver le besoin de s'asseoir. Coincé entre une vendeuse blanche et sa collègue noire qui échangeaient leurs confidences sur leurs clientes, il comptait les stations. A la quatrième il descendit. Les deux vendeuses n'avaient pas arrêté de parler. Il chercha sa direction, suivit des couloirs qui lui semblèrent ne jamais finir, monta et redescendit des degrés, au milieu de gens pressés qui transpiraient à grosses gouttes dans des souterrains surchauffés, et atteignit un nouveau quai, juste au moment où arrivait le train qu’il attendait. Après tout, songea-t-il, il n'était pas trop malchanceux. Il s'engouffra dans un wagon. Il y avait là quelques places libres, dédaignées par des gens qui préféraient rester debout. Il prit le parti de s'asseoir pour se reposer de sa course et contempla le plan de la ligne accrochée au-dessus de la porte. En proie à un début de désespoir il vit qu'il devait descendre au septième arrêt et il calcula qu'il lui faudrait certainement encore cinq minutes pour faire à pied - en courant bien sûr - le trajet depuis la sortie du métro jusqu'au restaurant. La montre lui indiqua qu'il était 12h45. Tout n'était pas perdu. Peut-être même serait-il à l'heure précise du rendez-vous. Il esquissa à cette pensée un sourire, et l'horrible jeune fille au visage gras et boutonneux qui lui faisait face pensa que ce sourire lui était adressé et le lui rendit. Il fit comme s'il ne l'avait pas vue et se mit en devoir d'examiner d'un air distrait les autres passagers. La dame assise à côté de lui et portant un tout petit chien dans un sac se leva lorsque le train ralentit, mais trop brusquement, et la dame déséquilibrée trébucha et lui écrasa le pied droit avec l'un de ses hauts talons. Il en ressentit une vive douleur et attendit des excuses qui ne vinrent pas. La dame se dirigea d'un air outragé vers une porte, maugréant et se plaignant tout haut des tristes conditions dans lesquelles les gens se devaient de voyager. Mais personne ne semblait prêter attention à ses paroles. Au premier arrêt, elle descendit et avec elle sortirent de nombreux passagers. Il poussa un soupir de soulagement en constatant que personne ne se précipitait sur la place libérée à côté de lui, et croisa le regard de l'horrible jeune fille au visage gras et boutonneux assise juste en face qui tenta de lui sourire une seconde fois. Feignant de s'intéresser aux grandes affiches publicitaires collées sur les murs de la station et qui vantaient toutes des produits comme s'ils étaient la panacée universelle dont on ne peut se dispenser, il prit ses aises et s'installa à la place laissée libre par la dame au petit chien. Il aperçut celle-ci qui s'éloignait nonchalamment sur le quai en direction de la sortie. Le train semblait ne jamais devoir s'arrêter de dégorger des passagers, tant ils descendirent nombreux. Finalement les portes se refermèrent et le train se remit en marche.
Il se félicita intérieurement de ne pas utiliser quotidiennement ce moyen de locomotion pour se rendre à son bureau ou à ses différents rendez-vous. Une odeur tenace de sueur flottait dans le compartiment, la chaleur était étouffante et l'air manquait. Il avait l'impression pénible de suffoquer et se rappela instantanément l'époque où, petit garçon, son pauvre cartable attaché sur le dos par des lanières de tissu effiloché, il faisait en métro le trajet de sa maison au collège, fatigué, transpirant, manquant d’air, et coincé entre les adultes qui ne lui prêtaient pas la moindre attention et s'appliquaient généreusement à ne pas laisser la moindre place assise aux enfants sous le prétexte que leurs jambes étaient plus jeunes et par conséquent plus vigoureuses. Mais sa pauvre petite tête lui semblait lourde de fatigue et ses yeux le piquaient, ne demandant qu'à se fermer malgré lui. Il lui semblait toujours qu'il ne parviendrait jamais au but, que son voyage ne se terminerait pas. Il imaginait alors que le train se dirigeait vers les flammes de l'enfer à une vitesse dépassant tout ce dont les machines étaient capables. Il ferma les yeux quelques instants, soudain empli de lassitude. Il n'avait pas pris le métro depuis des années, il comprenait pourquoi l'on y voyait tant de jeunes femmes aux yeux cernés, aux traits tirés, comme si le manque d'air les privait de toute substance vitale, puisant en elles au lieu de les remplir de vie. Des odeurs nauséabondes flottaient çà et là, faites d'un mélange d'odeurs corporelles, de remugles de vêtements usés, de relents de pieds, de moiteur. On dit que le métro parisien a une odeur reconnaissable entre toutes. Il pensa aux secrétaires de son service. Nombre d'entre elles n'utilisaient que ce moyen de transport et pourtant, arrivées au bureau, elles étaient à nouveau fraiches et pimpantes. Il se dit que les fleurs aussi fanent, privées d'eau, mais qu'on les arrose et voici qu’elles redressent fièrement leurs tiges.
Le ronronnement bruyant et les chaos du train avivaient les douleurs lancinantes qui rayonnaient dans sa tête. Regardant par la fenêtre, il se souvint des vieux panneaux publicitaires « Dubo », « Dubon », « Dubonnet » de l'époque de son enfance. Ces panneaux le subjuguaient alors, mais maintenant, en jeune directeur de l'une des plus grosses sociétés mondiales de publicité, il les aurait trouvés ridicules et d'un autre âge. Il ferma à nouveau les yeux, en proie à une angoisse soudaine. Le jeune directeur dynamique se sentait en mauvaise posture. D'ordinaire une telle situation l'eut fait sourire car il n'était pas dépourvu d'humour, mais maintenant il se trouvait comme dépossédé de ses pouvoirs mentaux et il ne parvenait à échapper à l'inquiétante torpeur qui prenait lentement possession de lui. Le train s'arrêta à nouveau, vomit son lot de passagers et repartit. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il s'aperçut que la jeune fille laide avait disparu. Il poussa un soupir de soulagement. Le train roulait lentement maintenant. Monsieur le directeur pensa que des travaux sur la voie le ralentissaient et cela l'ennuya. Il avait encore une chance d'arriver à l'heure, à condition que ne se produisit nul autre contretemps. Au troisième arrêt, toutes les personnes qui partageaient le même compartiment sortirent et l'homme s'y trouva seul. Cette fois-ci, le train repartit rapidement et atteignit la station Trocadéro. Personne ne descendit du train et personne n'y monta non plus. D'ordinaire, les quais de cette station, qui est aussi un lieu de changement, sont bondés de monde, mais à cet instant précis il n'y avait personne. Véritablement personne. A une telle heure, cela semblait inimaginable. Des travaux avaient-ils lieu dans la station ? Était-elle fermée ? Mais peut-être conviendrait-il de m’en réjouir, pensa l'homme, car si j'ai la même chance dans les autres stations, le train raccourcira ses arrêts et j'y gagnerai quelques précieuses minutes. Son soulagement fut cependant de courte durée. La soudaine intuition, qui se changea en certitude absolue, d'être l'unique passager, lui fit éprouver un sentiment de malaise et l'imagination dont il faisait preuve lorsqu'il était petit garçon reprit possession de son esprit. Inquiet, il eut envie de quitter le train, de se mettre à courir vers la sortie, l'air libre, l'espace, la liberté. Mais la pensée qu'il aurait à chercher en vain sur la place du Trocadéro une voiture de taxi, lui fut insupportable et le retint assis à sa place. Il se dit que d'ici cinq minutes il aurait atteint l'étoile et qu'il valait mieux faire montre d'un peu de patience.
Le train s'ébranla à nouveau et s'enfonça dans le sombre tunnel. Sa vitesse avait augmenté et plaqué Monsieur le directeur contre le dossier de sa banquette. Celui-ci venait de découvrir un élément de sa personnalité dont il avait jusque-là ignoré l'existence : il était claustrophobe. La solitude lui parut soudain insupportable, il tenta de se lever de son siège mais n'y parvint pas. Alors il mit la tête sur ses genoux, tendit en avant ses bras, s'agrippa à l'accoudoir de la banquette opposée et tira de toutes ses forces. Il se mit avec difficulté debout et procédant de la même manière il s'approcha, de siège en siège, d'une porte dont ses mains serrèrent la poignée avec force pour ne point tomber. Il regrettait maintenant de n'être pas descendu à la station précédente. Il ne pensait plus à son rendez-vous avec autant d'intérêt et décida de descendre à la station Boissière. Il était résolu à perdre un quart d'heure. Il songea qu'il pouvait bien courir sur le trajet représenté par deux stations de métro. Il avait été un excellent coureur du temps où il étudiait à l'université, et au demeurant il entretenait sa forme. Il en serait quitte pour être légèrement essoufflé. Mais il ferait payer tout cela bien cher à Valenchon. Accroché à la porte du compartiment, la tête appuyée contre la vitre, il voyait les parois du tunnel souterrain défiler à grande allure devant ses yeux. Il ne se souvenait pas que le métro eut jamais été aussi rapide. Il aperçut bientôt, de loin, le quai de la station Boissière et commença à se sentir un peu moins oppressé. Il se cala sur ses jambes aussi bien qu'il le put, de façon à amortir correctement l'arrêt du train qu'il prévoyait assez brusque. Mais les battements de son cœur se précipitèrent lorsqu'il vit passer devant ses yeux les grands panneaux de carrés bleus et blancs qui annonçaient le nom de la station car le train ne s'arrêta pas et continua son trajet.
Il tenta désespérément d'ouvrir les portes mais elles ne cédèrent pas. Il se mit à crier, désemparé et furieux, dans le vacarme de la course infernale. Mais ses cris se perdaient. Son teint devint livide et il éprouva une insondable angoisse puis il se souvint que l'on pouvait passer d'un compartiment à l'autre et se décida à rejoindre celui de tête afin de demander quelques explications au conducteur. Il eut cependant beaucoup de difficulté à atteindre la porte située au bout de son compartiment, à l'ouvrir, à avancer, luttant pas à pas contre la vitesse qui le projetait vers l'arrière. Il se mit à plat ventre, rampa, ses mains s'agrippant aux banquettes, se tirant à la force des bras vers l'avant tandis que ses pieds, appuyés sur d'autres banquettes, lui servaient de repoussoir. La vitesse du train était si élevée maintenant que s'il avait lâché ses points d'appui il aurait été projeté à son point de départ et plus loin encore, au risque de se trouver plaqué contre la paroi arrière du wagon. Progressivement, avec précaution, il atteignit bientôt son objectif, louchant vers la porte qui devait lui permettre de changer de compartiment. Il se demanda avec inquiétude s'il ne la trouverait pas bloquée par une serrure quelconque. C'est avec effort qu'il se mit à genoux, le bras tendu vers la poignée sur laquelle il réussit à s'accrocher. Il s'y tint de toutes ses forces pendant quelques secondes puis abaissa le mécanisme. La porte s'ouvrit brutalement vers l'intérieur du wagon. Il faillit être à nouveau déséquilibré, projeté en arrière, mais il se tenait ferme et réussit à se glisser dans l'embrasure. À ce moment précis, il s'aperçut que le train franchissait sans s'arrêter la station Kléber. Sans autre difficulté que celles occasionnées par l'excessive vitesse de la machine, il repoussa violemment la porte du pied et se jeta à nouveau à plat ventre et recommença son manège, avançant lentement mais sûrement. Une seconde porte fut franchie, puis une troisième.
Il était maintenant arrivé dans le wagon de tête et il aperçut, à l'avant, derrière une petite cloison, l'ombre à demi opaque du machiniste. À ce moment, il se dit qu'il agissait comme un enfant, que la prochaine station où il devait descendre, celle de l'Etoile, était aussi la fin de la ligne empruntée par le train et que celui-ci serait bien obligé de s'arrêter. Finalement, il pourrait peut-être même arriver avec quelques minutes d'avance à son rendez-vous, et cette pensée lui rendit confiance en lui-même. Il se redressa comme il put et s'agrippant aux banquettes, il progressa, debout, vers le conducteur. De toute façon il voulait voir l'homme qui se permettait de conduire une misérable rame de métro comme s'il avait entre les mains le volant d'une voiture de course. Il s'en approcha assez près pour l'entendre rire malgré l'importance du bruit environnant et cela l'emplit de fureur. Il frappa sur l'épaule de l'homme qui était grand, athlétique, et semblait, vu de dos, assez jeune. Celui-ci se retourna et Monsieur le directeur blêmit et sentit sa raison vaciller. L'homme lui ressemblait, autant que se ressemblent deux gouttes d'eau, et il eut la désagréable impression de se contempler dans un miroir. L'autre le regardait. Il n'avait pas cessé de rire tandis que la machine fonçait dans le tunnel et dans ses yeux dansaient une lueur écarlate et vive.
Monsieur le directeur, horrifié, vit défiler les quais de la station Étoile sous ses yeux. Ce n'était pas possible. La ligne s'arrêtait là. La rame ne pouvait pas continuer son chemin. Il fallait qu'elle s’arrêtât. Il le fallait. Mais le train filait toujours, de plus en plus vite, et le machiniste ne semblait pas s'en inquiéter, continuant à rire, et son rire était de plus en plus énorme, il couvrait maintenant tout le bruit du train. Monsieur le directeur s'aperçut que les tunnels n'étaient pas éclairés par des ampoules électriques et pourtant une curieuse lumière flottait, qui lui permettait de voir mieux qu'en plein jour. Il n'avait plus besoin non plus de se retenir aux banquettes pour ne pas tomber et il pouvait évoluer à l'aise dans le compartiment sans être incommodé par l'excessive vitesse. Alors il regarda son double et se mit lui aussi à rire, et son rire couvrit bientôt le bruit du train.
LA ZONE -
Monsieur le directeur jeta un coup d'œil à sa montre-bracelet. Déjà midi quinze, pensa-t-il avec une pointe d'agacement. Il se demanda ce que pouvait bien faire Valenchon = ajouter un commentaire =
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